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Aux disparus de l’hiver 2016…

Bonjour, chers amis neurotypiques ! Une nouvelle fois, la fichue Grande Faucheuse s’est montrée bien active ces trois derniers mois. L’occasion de revenir rapidement sur les carrières quelques grandes figures qui ont marqué à leur façon le 7ème Art.

Malheureusement, certains noms sont absents de cette rubrique… Ce n’est pas par manque d’intérêt que je ne parle pas ici de Michel Galabru, d’Ettore Scola, Andrzej Zulawski… Seulement voilà, je ne pense pas pouvoir rendre hommage au premier, faute d’avoir vu les bons titres de sa filmographie (voilà ce qui arrive quand la télé vous fait subir Le Gendarme de Saint-Tropez plutôt que découvrir Le Juge et l’Assassin…). Quant à Ettore Scola, je n’ai malheureusement jamais vu aucun film de ce très grand maître du cinéma italien (domaine que je maîtrise moins bien que son homologue américain, hélas). Même raison pour Zulawski, le réalisateur de L’important c’est d’aimer ou Possession… J’aurai pu mentionner aussi de grands écrivains récemment disparus, dont les romans ont inspiré quelques grands classiques de l’écran – l’italien Umberto Eco, l’homme du Nom de la Rose, ou l’américaine Harper Lee dont Ne Tuez pas l’Oiseau Moqueur devint Du Silence et des Ombres (To Kill a Mockingbird)… Désolé, donc, si ces noms manquent ici à l’appel.

L.F.

 

Aux héros oubliés 2016... Ken Adam

Ken Adam nous a quittés le 10 mars 2016. Si vous ne connaissez pas le nom de cet immense architecte décorateur, son travail, lui, vous est certainement familier. Les repères des supervilains des James Bond de la grande époque Sean Connery-Roger Moore, la salle de guerre de Docteur Folamour, les immenses salons 18ème Siècle de Barry Lyndon, les manoirs du Limier ou de La Famille Addams, pour ne citer que ceux-là, tous ces décors extraordinaires sont sortis des tables à dessin de Ken Adam. Dans une profession généralement discrète, Ken Adam a pu se targuer d’être un des décorateurs les plus remarqués, l’un des rares dont le seul nom pouvait garantir à lui tout seul un gage de qualité.

Né Klaus Hugo Adam à Berlin le 5 février 1921, fils d’une logeuse et d’un ancien officier de cavalerie prussien reconverti dans la mode, le jeune homme dut quitter l’Allemagne en 1934, suite à deux catastrophes – la ruine du commerce paternel, et  l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Les Adam étant juifs, on comprend leur empressement involontaire à quitter leur terre natale, direction l’Angleterre, où le jeune homme étudiera notamment à l’Ecole Bartlett d’Architecture. A l’entrée du pays en guerre contre l’Allemagne, Ken Adam rejoignit le Pioneer Corps, et apprendra à concevoir des abris anti-bombardements (ce qui ne manque pas de sel prophétique, quand, vingt ans plus tard environ, Stanley Kubrick lui demandera de créer le plus célèbre décor d’abri souterrain de l’histoire du Cinéma !). Il rejoignit ensuite la RAF, avec le grade de lieutenant, pilotant des chasseurs-bombardiers Hawker Typhoon durant de dangereuses missions, notamment à la Bataille de Falaise, en Normandie.

 

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Ci-dessus : les méchants de James Bond ont toujours les repères les plus classes. Démonstration : quand Goldfinger (Gert Fröbe) dévoile ses plans, c’est l’occasion pour Ken Adam de concevoir un décor plein de surprises !

 

La guerre finie, son diplôme sous le bras, Adam commencera sa carrière dans l’industrie cinématographique anglaise, comme simple dessinateur sur le film de Tim Whelan, This Was a Woman en 1948. Début d’une décennie vouée au travail sur les décors de productions de plus en plus prestigieuses, Adam passant aussi par Hollywood comme assistant décorateur sur des classiques de la période « Dernière Séance », comme Captain Horatio Hornblower (Capitaine Sans Peur, 1951) de Raoul Walsh avec Gregory Peck, ou Le Corsaire Rouge (1952) de Robert Siodmak avec Burt Lancaster. Il prit du galon avec Le Tour du Monde en 80 Jours (1956), luxueuse adaptation du roman de Jules Verne par Michael Anderson pour lequel il fut directeur artistique et (non crédité) chef décorateur. A ce poste, Adam va enchaîner les collaborations de qualité ; il signera par exemple les décors du terrifiant Night of the Demon (Rendez-vous avec la Peur, 1957), chef-d’oeuvre de trouille surnaturelle de Jacques Tourneur, travaillera sans être crédité sur les décors du mythique Ben-Hur de William Wyler (1959) ou du péplum déviant de Robert Aldrich, Sodome et Gomorrhe en 1962. 1962, l’année qui sera le début de son célèbre travail sur l’univers de l’agent secret 007, avec Dr. No de Terence Young, pour qui il conçoit les premiers décors marquants de l’univers de James Bond : salles de jeux luxueuses, intérieurs cossus du MI-6, et le repère secret du supervilain, défendu par un tank-dragon lanceur de flammes ! S’il ne fut pas en poste pour tous les James Bond suivants, Adam fut cependant l’architecte génial oeuvrant sur les décors marquants de la saga, sur sept films. On n’oubliera pas la table de torture au laser, Fort Knox et la salle de billard transformée en maquette géante pour les besoins de Goldfinger ; le yacht-forteresse blindée de Largo pour Opération Tonnerre ; la base secrète cachée dans le cratère du volcan d’On ne vit que deux fois ; l’hôtel-casino et la plateforme pétrolière armée des Diamants sont Eternels ; le supertanker engloutissant les sous-marins et la base sous-marine de L’Espion qui m’aimait, ou la station spatiale de Moonraker… sans oublier les emblématiques voitures pilotées par Sean Connery et Roger Moore, l’Aston Martin et la Lotus Esprit fournies en gadgets mortels. Aucun doute, Ken Adam fut le vrai Q de James Bond ! Il ne fut cité qu’une seule fois aux Oscars pour ses travaux de l’univers bondien (pour L’Espion qui m’aimait), malgré sa contribution unique à un véritable mythe cinématographique… En périphérie de la saga 007, Adam fut aussi le décorateur des premiers Harry Palmer avec Michael Caine : Ipcress Danger Immédiat (1965) et Mes Funérailles à Berlin (1966) avec Michael Caine, et le concepteur de la voiture loufoque de Chitty Chitty Bang Bang (1968), d’après un roman d’Ian Fleming, le père littéraire de Bond.

 

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Ci-dessus : la salle de guerre de Docteur Folamour créée par Adam pour Stanley Kubrick enferme Peter Sellers et un George C. Scott en pleine crise de parano aiguë…

 

Hors James Bond, Ken Adam est aussi surtout resté réputé pour sa contribution essentielle à deux des plus fameux films de Stanley Kubrick : Docteur Folamour (1964) et Barry Lyndon (1975). Ce fut donc Adam qui désigna et construisit le décor de la Salle de Guerre de Folamour, merveille de composition géométrique mêlant un décor triangulaire en équerre, dominant la table circulaire du président Muffley (Peter Sellers) et ses généraux tentant d’arrêter la fin du monde dans le feu nucléaire. Table sur laquelle plane une gigantesque lampe en halo de sinistre apparence, évoquant la forme des champignons atomiques. Simplicité, élégance, ironie et angoisse définissent ce décor iconique qui a souvent inspiré les réalisateurs et les films les plus divers, de Mars Attacks ! à Kingsman en passant par A.I. Intelligence Artificielle. Adam créa aussi pour le film de Kubrick les intérieurs très réalistes du bombardier piloté par Slim Pickens, dont la fameuse bombe chevauchée par ce dernier. Le sens du détail réaliste de l’ancien pilote de la RAF ne pouvait que satisfaire Kubrick, qui pourtant ne l’engagea pas pour 2001 : L’Odyssée de l’Espace. Ken Adam n’aurait pas été contre, mais, apprenant que le cinéaste travaillait en secret depuis un an avec Harry Lange, designer de la NASA, il renonça à suivre Kubrick, sentant qu’il n’aurait pas pu s’adapter aux travaux d’un autre. Ils se retrouveront une décennie plus tard, pour l’ambitieux Barry Lyndon, où l’exigence de réalisme du cinéaste sera récompensée par un travail visuel somptueux ; bénéficiant de la sublime photo de John Alcott et des costumes d’époque de Milena Canonero, Adam aidera Kubrick à livrer de sublimes tableaux vivants d’une époque révolue. Il obtiendra son premier Oscar pour le film, en 1976. Kubrick, amicalement, lui rendra visite sur le plateau du supertanker de L’Espion qui m’aimait l’année suivante, pour travailler discrètement comme éclairagiste non crédité au générique, le temps de quelques scènes ! Parmi les autres réalisations importantes de Ken Adam, signalons notamment le lycée anglais de Goodbye Mister Chips (1969) avec Peter O’Toole, le manoir labyrinthique du Limier (1972) où s’affrontent Laurence Olivier et Michael Caine devant les caméras de Joseph L. Mankiewicz, les décors de The 7% Solution (Sherlock Holmes attaque l’Orient Express, 1976) d’Herbert Ross, Agnès de Dieu (1985) de Norman Jewison, Les Valeurs de la Famille Addams (1993) de Barry Sonnenfeld, ou La Folie du Roi George de Nicholas Hytner en 1994, qui lui vaudra son second Oscar. Son dernier film fut Taking Sides – Le Cas Furtwängler (2001) avec Harvey Keitel et Stellan Skarsgard pour le cinéaste hongrois Istvan Szabo.

Naturalisé anglais depuis longtemps, Ken Adam sera dignement récompensé de l’Ordre de l’Empire Britannique et honoré du titre de chevalier pour son travail dans le milieu du cinéma, comme pour son aide aux relations entre l’Angleterre et l’Allemagne, ses deux patries. Parmi les nombreuses récompenses et citations qu’il a obtenues durant sa vie, rappelons qu’il a été récompensé de deux BAFTA Awards (pour Docteur Folamour et Ipcress Danger Immédiat), sept fois nominé pour ces mêmes BAFTA (Goldfinger, Opération Tonnerre, On ne vit que deux fois, Le Limier, Barry Lyndon, L’Espion qui m’aimait et La Folie du Roi George) et a obtenu trois nominations aux Oscars (Le Tour du Monde en 80 Jours, L’Espion qui m’aimait et Les Valeurs de la Famille Addams). Les cinéphiles les plus curieux de son travail se rendront à la Cinémathèque Allemande, à laquelle Ken Adam envoya l’intégralité de ses dessins, storyboards, souvenirs de carrière divers, y compris ses deux Oscars.

 

DAVID BOWIE AT THE CANNES FILM FESTIVAL - 1983

David Bowie est mort… C’est curieux comme cette phrase sonne mal. Le cancer contre lequel il luttait depuis 18 mois a fini par emporter un des plus grands artistes musicaux de ces dernières décennies, le 10 janvier dernier, deux jours après son 69ème anniversaire. Il fallait bien saluer ici la mémoire de Bowie, de son vrai nom David Robert Jones, qui a traversé les décennies par ses innovations musicales constantes, ses tubes (Space Oddity, Life on Mars ?, Heroes et j’en oublie) et ses extravagances de jeunesse marquées par son alter ego Ziggy Stardust, le personnage qu’il incarna sur scène durant les années glam rock. Bon… pour un béotien musical comme moi, résumer la carrière musicale de Bowie est un exercice impossible. Si je le cite dans cette rubrique, c’est surtout parce que Bowie, en plus d’être un musicien exceptionnel, a aussi donné de sa personne au Cinéma. Rien d’étonnant à ce que le 7ème Art s’intéresse à Bowie, lui qui avait composé Space Oddity en référence évidente au film de Stanley Kubrick, 2001 : L’Odyssée de l’Espace. Formé à l’art du mime, et donc du jeu dramatique, David Bowie livra d’intéressantes prestations sur grand écran, son charisme et son allure ambiguë à souhait convenant à merveille à des cinéastes originaux. Rappelons aussi, au passage, que le virus du Cinéma a rattrapé la famille de Bowie : son fils Duncan Jones, né de son premier mariage avec Angela Bowie, est devenu un réalisateur plutôt doué, à qui l’on doit les films de science-fiction Moon et Source Code.  

 

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Ci-dessus : premières minutes de L’Homme qui venait d’ailleurs. Thomas Jerome Newton arrive sur Terre, et Bowie crée son mythe.

 

Petit rappel des titres marquants de la filmographie de David Bowie : en 1976, Bowie fut L’Homme qui venait d’ailleurs (The Man Who Fell to Earth), de Nicolas Roeg. Brillante performance de la star dans le rôle de Thomas Jerome Newton, un extra-terrestre arrivé sur Terre pour récupérer l’eau qui sauvera sa planète. Mais il sombrera dans la paranoïa (alimentée par les manipulations de la CIA), l’alcoolisme et la claustration. Il sera récompensé du Saturn Award du Meilleur Acteur, pour un rôle qui fait plus qu’écho à sa propre situation et ses angoisses de star planétaire. On reverra Bowie dans Gigolo (Just a Gigolo, 1979), de David Hemmings ; un film raté, où sa présence fait toutefois sensation, face à une autre icône faisant son ultime apparition, Marlene Dietrich. Après une apparition dans son propre rôle dans Moi, Christiane F., droguée, prostituée, d’Uli Edel, on retrouvera un Bowie en pleine forme sur les écrans en 1983. On se souvient de son face-à-face avec Ryuichi Sakamoto dans Merry Christmas Mr. Lawrence (Furyo), de Nagisa Oshima ; il y tenait le rôle du Major Jack « Strafer » Celliers, prisonnier durant la 2ème Guerre Mondiale du Capitaine Yonoi (Sakamoto). Très inspiré par Le Pont de la Rivière Kwaï, le film d’Oshima en fait une relecture délibérément ambiguë, la relation victime-bourreau entre le prisonnier et son tortionnaire se teintant de fascination et d’attirance sadomasochiste. Si le film est quelque peu figé, l’étrangeté de Bowie fait merveille. On le vit ensuite en amant vampire de Catherine Deneuve dans The Hunger (Les Prédateurs), premier film de Tony Scott. Bowie y est quelque peu éclipsé, malgré quelques scènes intéressantes, par les effets esthétisants dont Scott abusait. On le préfèrera en tueur à gages moustachu et inquiétant, dans Into the Night (Série Noire pour une Nuit Blanche, 1985), de John Landis. Un curieux mélange de comédie et de film noir, où le réalisateur des Blues Brothers lui offre un excellent rôle de vilain terrorisant la douce Michelle Pfeiffer. Après un rôle important dans la comédie musicale Absolute Beginners, de Julian Temple, David Bowie sera la tête d’affiche du Labyrinthe de Jim Henson. Un film culte ou un ratage en règle ? Les avis divergent… Cette production de George Lucas réalisée par le père du Muppets Show, écrite par le Monty Python Terry Jones, est un mélange d’heroic fantasy surréaliste et de comédie musicale qui fit un flop au box-office ; Bowie, entouré de marionnettes et attifé d’un postiche terriblement kitsch, terrifiait cette fois la toute jeune Jennifer Connelly.

 

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Ci-dessus : montage des scènes de David Bowie dans Le Prestige, de Cristopher Nolan. Nikola Tesla (Bowie), flanqué de son assistant (Andy « Gollum » Serkis), fait d’incroyables révélations au magicien Robert Angier (Hugh Jackman).

 

Plus discret par la suite au cinéma, Bowie fera quelques apparitions marquantes dans des seconds rôles : il fut le Ponce Pilate de Martin Scorsese dans son décrié La Dernière Tentation du Christ, en 1988 ; David Lynch lui donnera en 1992 le rôle de l’énigmatique agent du FBI Jeffries dans Twin Peaks – Fire Walk With Me, transposition de sa série télévisée ; en 1996, Bowie fut salué pour sa prestation dans Basquiat, le film de Julian Schnabel, où il tenait un rôle sur mesure, celui d’Andy Warhol. David Bowie se fendra en 2001 d’une hilarante apparition dans le déjanté Zoolander de Ben Stiller, où il joue les arbitres d’un duel de défilé opposant Stiller et Owen Wilson ; difficile de ne pas exploser de rire en voyant Bowie, d’un sérieux absolu, conclure le duel par un « dis-qualified !! » lapidaire pour Stiller, victime d’un accident de slip… Enfin, un dernier rôle mémorable en 2006, offert par un autre original, Christopher Nolan : le cinéaste des Batman / Dark Knight, d’Inception et Interstellar lui donna un rôle idéal – celui de Nikola Tesla, dans Le Prestige. Prestation parfaite de Bowie en scientifique prométhéen donnant aux magiciens antagonistes joués par Christian Bale et Hugh Jackman l’opportunité technique de créer un tour jamais vu…

 

Aux héros oubliés 2016... Alan Rickman

Par le grand marteau de Grapthar… une perte tragique que celle d’Alan Rickman, grande figure du théâtre britannique devenu, sur le tard, un visage familier du Cinéma mondial. Quelques jours après David Bowie, le cancer l’a emporté, au même âge de 69 ans. Pour le grand public, Rickman est resté dans la mémoire collective pour ses rôles de vilains particulièrement délectables, sa diction aristocratique, ses yeux plissés et son allure hautaine convenant à merveille à ce type de rôles. Rappelons qu’il a ainsi mené la vie dure à John McClane, Robin des Bois ou Harry Potter… mais on oublie un peu vite qu’il fut aussi un excellent acteur pour des rôles plus nuancés, romantiques ou comiques. Et, de toutes façons, Rickman vous corrigerait sur le fait qu’on lui donnait des rôles de méchants. « Je ne joue pas des vilains, je joue des personnages très intéressants !« , a-t-il dit un jour. Et des personnages très intéressants, sa filmographie n’en manquait pas.

 

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Ci-dessus : Die Hard premier du nom, le seul et unique ! Et le début d’un affrontement explosif entre John McClane (Bruce Willis) et le gentleman-braqueur-preneur d’otages Hans Gruber (Alan Rickman). « Yippie-kay-yeah, motherfucker… »

 

S’il s’intéressa assez vite aux arts dramatiques, Alan Rickman, londonien pur jus né le 21 février 1946 à Acton, devint acteur assez tardivement. Ce fils d’ouvrier était une « tête », passionné par les arts graphiques : diplômé de la Latymer Upper School, du Chelsea College of Art and Design et du Royal College of Art, il commença une carrière de dessinateur graphique, plutôt fructueuse, avant de se décider à apprendre le métier d’acteur. Il rejoignit la prestigieuse Royal Academy of Dramatic Art (RADA), vivier à futurs grands comédiens anglais où il apprit comme il se doit à jouer Shakespeare. Rickman sera toujours un peu chez lui à la RADA, dont il sera plus tard le Vice-président. Sa réputation et son talent monteront doucement en flèche, des années 1970 jusqu’au milieu des années 1980, essentiellement sur les planches où il s’affirmera, et à la télévision, dans les téléfilms et séries produites par la respectée BBC. En 1985, ce fut le succès : avec la Royal Shakespeare Company, Rickman joua dans l’adaptation par Christopher Hampton des Liaisons Dangereuses ; le rôle du Vicomte de Valmont lui vaudra les louanges du public, de la critique et une nomination aux Tony Awards. Il aurait logiquement dû reprendre son rôle pour la version filmée par Stephen Frears, mais ce fut John Malkovich, plus connu au cinéma, qui eut le rôle. Rickman fera son entrée en grande pompes dans le 7e Art à 41 ans, dans un tout autre genre de rôle. Il reçut le script de Die Hard (Piège de Cristal) et se demanda bien pourquoi il devrait jouer un super-vilain… Heureusement, John McTiernan sut le convaincre d’incarner Hans Gruber, le chef des preneurs d’otages-terroristes-braqueurs qui affrontent John McClane (Bruce Willis), un flic ordinaire piégé dans la plus haute tour de Los Angeles. Si le film fit de Bruce Willis une superstar, ne sous-estimons pas la performance de Rickman. Gruber a droit à une magnifique entrée en scène (inspirée par l’Orange Mécanique de Kubrick !) et s’impose comme un des plus beaux méchants du genre. Il est intelligent, cultivé, méticuleux, sarcastique (« Malheureusement pour lui, Mr. Takagi ne rejoindra pas votre petite fête… définitivement.« ) et absolument implacable. Et ses duels avec McClane / Bruce Willis sont un régal.

 

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Ci-dessus : Alan Rickman fut aussi un acteur d’une grande drôlerie. Démonstration avec ce montage de ses meilleurs moments dans Galaxy Quest !

 

Après ce départ foudroyant dans la catégorie « super-vilains », Rickman ne manquera pas de bons rôles au cinéma, dans une filmographie (sélective) qu’il faut évoquer. A l’exact opposé de Die Hard, on le retrouva dans Truly Madly Deeply d’Anthony Minghella (1991), une comédie romantique teintée de ghost story où il incarnait un revenant, aidant sa compagne (Juliet Stevenson) à faire son deuil de lui. Cette même année, il se rappela au bon souvenir du public en jouant un autre grand vilain : le très agité Shérif de Nottingham de Robin des Bois, Prince des Voleurs de Kevin Reynolds. Un des succès de l’année où, face à Kevin Costner, Morgan Freeman et leurs complices, Rickman s’amuse à en faire des tonnes et incarne un Shérif (mixe du personnage et du Prince Jean) tyrannique, capricieux comme une rock-star. Sa politique est simple : la cruauté avant tout (« Supprime les dons de nourriture aux lépreux et aux orphelins, il n’y aura plus de décapitations charitables, et annule les fêtes de Noël« ) ! Le rôle lui vaudra un BAFTA Award du Meilleur Second Rôle. Par la suite, Alan Rickman va alterner des rôles plus complexes au cinéma, laissant (pour un temps du moins) les grands méchants. On le vit par exemple dans Bob Roberts, la satire politique de Tim Robbins en 1992, en conseiller politique énigmatique du chanteur folk réactionnaire et conservateur joué par Robbins ; en 1994 dans le rôle titre de Mesmer, biopic de Roge Spottiswoode consacrée au célèbre médecin hypnotiseur ; l’année suivante, il fut P.L. O’Hara, acteur désabusé incarnant le Capitaine Crochet dans An Awfully Big Adventure de Mike Newell, face à Hugh Grant. Il retrouva ce dernier dans un des succès de l’année 1995, l’adaptation de Raisons et Sentiments par Ang Lee, écrit et interprété par Emma Thompson – avec aussi une toute jeune Kate Winslet. Rickman incarnait le Colonel Brandon, amoureux contrarié de la jeune Marianne Dashwood (Winslet) ; un rôle qui lui valut les louanges, Rickman cassant à nouveau son image de méchant pour des personnages plus nuancés. En 1996, il obtint le Golden Globe pour son interprétation dans le téléfilm Raspoutine, d’Uli Edel, et incarna au cinéma Eamon DeValera, le père politique de la République d’Irlande, dans le film de Neil Jordan, Michael Collins, avec Liam Neeson et Julia Roberts. A l’aise dans les comédies, Rickman retrouva son amie Emma Thompson dans Judas Kiss en 1998, jouant les détectives blasés, et fut Métatron, la Voix de Dieu, dans la satire de Kevin Smith, Dogma l’année suivante. Si certains doutaient encore que Rickman fut un excellent acteur comique, il suffit de le voir dans Galaxy Quest, une comédie de SF de Dean Parisot le réunissant avec Tim Allen, Sigourney Weaver, Sam Rockwell et Tony Shalhoub. Dans ce petit film se moquant gentiment du phénomène geek et particulièrement des conventions Star Trek, Rickman joue les faux Spock à merveille : il est Alexander Dane, grand acteur tragique victime de crises de panique, se maudissant d’être enfermé à vie dans le rôle du très logique extra-terrestre Docteur Lazarus. Situation encore plus difficile à vivre quand des aliens trop naïfs le prennent vraiment, lui et ses collègues has been, pour de véritables héros de l’espace…

 

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Ci-dessus : Sweeney Todd de Tim Burton. Le Juge Turpin (Rickman) s’installe, en chantant joliment, sur le siège du barbier psychopathe joué par Johnny Depp. Mauvaise idée…

 

Dans la décennie suivante, Alan Rickman sera surtout associé à un autre personnage antipathique mais pas aussi méchant qu’on le croit : pour le jeune public, il restera Severus Snape (ou Severus Rogue dans la VF), le très revêche professeur de potions de l’école Poudlard dans la saga des Harry Potter, huit films échelonnés de 2001 à 2011. Un personnage qui, dans sa première apparition dans Harry Potter à l’Ecole des Sorciers, est désigné comme le méchant de service qui déteste immédiatement le jeune Harry (Daniel Radcliffe) et ses amis… mais, dans cette saga à rallonge, le personnage va peu à peu prendre de l’envergure et être plus complexe que prévu. Au milieu d’une kyrielle de vétérans du cinéma britannique, des décors gigantesques, des effets spéciaux et des créatures à foison, Rickman reste égal à lui-même : toujours prêt à mettre beaucoup d’ironie dans son jeu et à balancer quelques répliques cinglantes à l’égard de ses pauvres élèves, mais cachant une grande noblesse de cœur derrière la méchanceté simulée de son personnage. Rickman, hors de Harry Potter, continuera d’être remarqué et apprécié dans des films très divers ; notamment Love Actually, la comédie romantique du spécialiste britannique du genre, Richard Curtis, qui le met dans un dilemme amoureux face à sa femme (Emma Thompson) et son affriolante secrétaire (Heike Makatsch). On peut aussi citer Le Parfum : Histoire d’un Meurtrier en 2006, adaptation du roman de Patrick Süsskind par Tom Tykwer, où il joue le père de la charmante Laura (Rachel Hurd-Wood), convoitée par le meurtrier Jean-Baptiste Grenouille (Ben Whishaw) pour élaborer son parfum révolutionnaire. L’année suivante, Rickman rejoignit l’univers de Tim Burton ; c’était couru d’avance, avec son allure à la Vincent Price, Alan Rickman était fait pour jouer les méchants chez le réalisateur de Sleepy Hollow. Dans Sweeney Todd : Le Diabolique Barbier de Fleet Street, il joua donc avec délices un odieux personnage, le Juge Turpin, responsable des malheurs du barbier Benjamin Barker, alias Sweeney Todd (Johnny Depp). Un honorable personnage doublé d’un hypocrite, qui viole les pauvres jeunes femmes, envoie les enfants à la potence et convoite sa pupille d’un regard bien trop visqueux… Hommage inégal aux films de la Hammer et au théâtre du Grand-Guignol, le film de Burton peut cependant compter le jeu de Rickman (qui pousse la chansonnette de sa belle voix modulée) comme un de ses meilleurs atouts. Burton apprécia Rickman qu’il le rappela au casting vocal de son film suivant, sa version discutée d’Alice au Pays des Merveilles, en 2010, pour lequel Rickman donna sa voix reconnaissable à la Chenille Absolem. La suite du film, Alice de l’autre côté du Miroir, coproduite par Tim Burton, sortira cette année et sera la dernière occasion d’entendre la voix du comédien disparu. Dans les dernières années de sa carrière, Rickman multipliera premiers rôles et seconds rôles avec le même talent. On le remarqua à nouveau en 2013 dans Le Majordome de Lee Daniels, où le distingué comédien britannique incarnait avec talent Ronald Reagan face au majordome du titre, Forest Whitaker. La dernière apparition d’Alan Rickman sera à titre posthume, l’acteur tenant un des rôles principaux du thriller Opération Eye in the Sky avec Helen Mirren, qui sortira également cette année. Pour faire le tour de cette filmographie sélective, signalons aussi que Rickman fut le scénariste et réalisateur de deux films, retrouvant pour l’occasion ses complices actrices de Raisons et Sentiments : son amie Emma Thompson qu’il dirigea dans L’Invitée de l’Hiver en 1997, et Kate Winslet, vedette d’A Little Chaos (Les Jardins du Roi) en 2014, où il jouait le Roi Louis XIV. Une belle carrière, tristement interrompue par la maladie.

Goodbye, Mr. Rickman.

 

Aux héros oubliés 2016... Douglas Slocombe

Mauvais temps pour les premiers grands chefs-opérateurs spielbergiens… Quelques semaines après Vilmos Zsigmond (voir plus bas), c’est l’anglais Douglas Slocombe qui a décédé le 22 février à Londres, peu de temps après avoir atteint l’âge vénérable de 103 ans. Plus connu pour avoir été « l’œil » des trois Indiana Jones de Steven Spielberg des années 1980, Slocombe avait déjà une longue et belle carrière bien remplie quand il s’occupa des éclairages des Aventuriers de l’Arche Perdue en 1981.

Né le 10 février 1913 à Londres, Douglas Slocombe passa cependant son enfance et sa jeunesse en France, suivant son père, correspondant de presse à Paris. Revenu en Angleterre, Slocombe, qui voulait devenir reporter photographe, devint caméraman d’actualités. Quand la 2ème Guerre Mondiale éclata, le jeune homme, engagé par le réalisateur américain Herbert Kline pour un documentaire intitulé Lights out on Europe, suivit celui-ci à Danzig pour filmer la menace nazie durant l’été 1939. Le chef opérateur anglais raconta avoir filmé un meeting de Goebbels. La caméra faisant trop de bruit, elle empêchait le chef de la propagande nazie d’haranguer ses troupes. Tout ce petit monde tourna la tête, en même temps, vers Slocombe qui dut se sentir très seul… Il filma aussi la destruction d’une synagogue, et fut temporairement arrêté par les autorités nazies. Slocombe échappa de justesse au bombardement du train dans lequel il fuyait Varsovie avec Kline, le 1er septembre 1939. Fort de ces débuts professionnels pour le moins périlleux, Slocombe rentré au pays rejoigna le Ministère de l’Information durant la guerre, filmant les convois de navires sur l’Atlantique à partir des avions de la Fleet Air Arm. Ses images d’archives serviront souvent pour compléter des longs-métrages de l’époque à la gloire de la flotte britannique (Ships with wings, For those in peril). Engagé par la suite par le réalisateur Alberto Cavalcanti pour Champagne Charlie (1944), Slocombe fera partie des fidèles techniciens des studios Ealing, dirigés par Michael Balcon. Devenu chef-opérateur, il va imprimer sa patte efficace, élégante, sur les classiques de ce studio qui fut les belles heures du cinéma anglais des années 1940-50. Notamment l’anthologie fantastique Au cœur de la Nuit (1945), mais surtout les petits bijoux de comédie de l’époque, dûs à Charles Crichton, Robert Hamer, Basil Dearden ou Alexander Mackendrick, mettant souvent en vedette le talent comique d’Alec Guinness : Kind Hearts and Coronets (Noblesse oblige, 1949), The Lavender Hill Mob (De l’Or en Barres), L’Homme au Complet Blanc (1951) ou The Titfield Thunderbolt (Tortillard pour Titfield, 1953). Après la fermeture des studios Ealing en 1955, Slocombe ne resta pas inactif. Après avoir signé la lumière de quelques films mineurs (dont le film d’épouvante culte  Le Cirque des Horreurs, 1960), Slocombe va voir son CV s’enrichir de collaborations avec de très grands cinéastes, pour des productions de tout premier plan, sur les décennies suivantes. 

 

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Ci-dessus : l’élégant travail de Douglas Slocombe pour créer l’ambiance médiévale hivernale du Lion en Hiver. Vous reconnaîtrez Peter O’Toole en Henri II, et un tout jeune Anthony Hopkins en Richard Cœur de Lion.

 

A partir des années 1960, les récompenses et nominations prestigieuses vont confirmer son statut. Citons son remarquable travail en noir et blanc sur Freud Passions Secrètes (1962) de John Huston, ou sur The Servant (1963) de Joseph Losey, qui lui vaudra son premier BAFTA Award et le prix de la meilleur photographie décerné par la British Society of Cinematographers (BSC). Parfaitement à son aise dans ces atmosphères plutôt claustrophobiques, le noir et blanc renforçant la dimension onirique de ces drames, Slocombe était tout aussi à l’aise avec les grands espaces en format 2.35 et les couleurs vives : voir par exemple Cyclone à la Jamaïque, film de pirates de 1965 réalisé par Alexander Mackendrick ; les films de guerre de John Guillermin Les Canons de Batasi (1964, seconde nomination aux BAFTA Awards) et The Blue Max (Le Crépuscule des Aigles, 1966, troisième nomination aux BAFTA) ; The Fearless Vampire Killers (Le Bal des Vampires) de Roman Polanski, pastichant le style des films Hammer avec un sens de l’espace et de la couleur inégalés ; l’atmosphère hivernale médiévale à souhait du Lion en Hiver en 1968 (sa quatrième nomination aux BAFTA, et un second prix de la BSC) ; la comédie caper movie classique avec Michael Caine, The Italian Job (L’Or se barre) de Peter Collinson ; en 1970, Music Lovers, biographie de la vie tourmentée de Tchaïkovski, pour le très baroque Ken Russell ; La Guerre de Murphy (1971) de Peter Yates. 1972 marquera la première nomination de Slocombe aux Oscars (ainsi qu’une cinquième nomination aux BAFTA) pour sa collaboration avec le vétéran George Cukor, mettant en valeur l’excentrique Maggie Smith dans la comédie Voyage avec ma tante. L’année suivante, Slocombe signera la photographie de la comédie musicale de Norman Jewison, Jésus Christ Superstar – sa sixième nomination aux BAFTA, et son troisième prix décerné par la BSC. Slocombe et Jewison travailleront à nouveau ensemble en 1975 pour le film de science-fiction Rollerball. 1974 sera surtout pour Slocombe l’année de The Great Gatsby (Gatsby le Magnifique) mis en scène par Jack Clayton. Encore un superbe travail de la part du chef opérateur, récompensé d’un second BAFTA Award et d’un quatrième prix de la BSC. Pour Fred Zinnemann, Douglas Slocombe créera la lumière du très beau Julia (1977), avec Jane Fonda et Vanessa Redgrave. Une lumière automnale, délicate et impressionniste à souhait, baigne ce film pour lequel Slocombe obtiendra son troisième BAFTA, un cinquième prix de la BSC et sa seconde nomination aux Oscars ! 1977 marquera aussi sa première collaboration avec Steven Spielberg, avec Rencontres du TroisièmeType. Si Vilmos Zsigmond fut le principal chef opérateur, le tournage à rallonge du film nécessita l’aide d’autres collègues prestigieux pour les scènes additionnelles – dont Slocombe, qui se chargera de la séquence hindoue, baignant dans des mouvements de foule et des couleurs dignes des meilleurs David Lean.

 

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Ci-dessus : Indiana Jones et le Temple Maudit, l’apogée de la carrière de Douglas Slocombe. Indy (Harrison Ford) à la rescousse des enfants esclaves, avec Willie (Kate Capshaw) et Short Round (Jonathan Ke Huy Quan)… Noter les splendides éclairages de Slocombe sur le héros prêt à en découdre avec les Thugs ! 

 

La collaboration avec Steven Spielberg sera bien sûr le point d’orgue de la carrière du vétéran Slocombe, qui, à 68 ans, s’embarqua dans la Grande Aventure… Les Aventuriers de l’Arche Perdue, en 1981, sera sa troisième nomination à l’Oscar et sa dixième aux BAFTA. Le style visuel de Slocombe fait feu de tout bois en illustrant les premières aventures d’Indiana Jones (Harrison Ford) : un dosage habile entre le réalisme et le fantastique, des éclairages aussi habiles à recréer l’ambiance des films noirs (la séquence de la taverne de Marion), le grand spectacle à la David Lean (le site des fouilles), que les ambiances plus cauchemardesques (la fosse aux serpents, le grand finale apocalyptique). Le tout servi dans un format Scope de toute beauté, et les touches de couleur omniprésentes, dominées par les lueurs dorées de la mythique Arche de l’Alliance ; le résultat final est splendidement servi par Slocombe, qui sert une ambiance « ligne claire » idéale pour le récit concocté par Spielberg et George Lucas. Après un petit détour chez James Bond (Jamais Plus Jamais, 1983, remake officieux d’Opération Tonnerre avec Sean Connery, hors des productions officielles) utilisant les mêmes techniques, Slocombe remit le couvert pour Indiana Jones et le Temple Maudit en 1984. On reprend les mêmes principes visuels que L’Arche Perdue… et Slocombe se surpassera ! Le Temple Maudit est certainement le plus beau film de la saga, Slocombe jouant sur les contrastes de couleurs saturées à l’extrême, marquées par la robe rouge et or de Kate Capshaw, le smoking blanc d’Harrison Ford, et les couleurs rouge et noir associées au culte de Kali. Slocombe utilisera un maximum de lumières directes, signant un des plans les plus épiques de la série : l’image d’Indy surgissant dans les mines pour sauver les enfants, magnifié par un double effet de lumière (fumée blanche derrière lui, phare du wagon braqué sur lui), reste un pur moment « badass » magnifié par le travail de Slocombe. Sa onzième nomination aux BAFTA et sa sixième aux prix de la BSC. Cinq ans plus tard, après quelques films mineurs, Douglas Slocombe terminera sa carrière avec le troisième volet, Indiana Jones et la Dernière Croisade, le plus drôle de la série (merci Harrison Ford et Sean Connery), mais un poil en-dessous des canons esthétiques de la série. La Dernière Croisade reste un poil trop prudent, visuellement parlant, se contentant de rester sur les acquis « Ligne Claire » de la saga. Quelques scènes, toujours joliment éclairées par le chef opérateur, marquent quand même les mémoires : la traversée des catacombes vénitiennes, la découverte des faux Graals, et la scène la plus marquante de toutes, l’autodafé nazi à Berlin, avec Hitler qui signe un autographe à Indy sans le reconnaître ! Baignant dans des lumières très contrastées, éclairée par un sinistre bûcher de livres, la scène prouve une fois encore l’habileté de Slocombe à signer des mouvements de foule, et constituera pour lui un joli pied de nez à l’Histoire, cinquante ans après une pénible journée à Danzig… 

Il devra malheureusement prendre sa retraite avec cette dernière épopée, souffrant de problèmes de vue qui le laisseront quasiment aveugle. Malgré tout, il acceptera de répondre à des interviews pour des making-of, pour le livre Conversations with Cinematographers en 2011, ainsi qu’à plusieurs documentaires sur l’invasion de la Pologne et l’histoire du Cinéma britannique. Il reçut plusieurs distinctions honorifiques, notamment un prix spécial pour sa carrière remis par la BSC en 1995, ainsi que le titre d’Officier de l’Ordre de l’Empire Britannique en 2008. Joli palmarès et sacré beau travail, pour un grand chef opérateur qui n’utilisait jamais de posemètre, appareil pourtant indispensable à ses collègues pour mesurer la quantité de lumière nécessaire à une prise de vues !

 

Aux héros oubliés 2016... Vilmos Zsigmond

Le Cinéma a perdu un autre maître de la lumière : le chef opérateur Vilmos Zsigmond, décédé à 85 ans le 1er janvier dernier à Big Sur en Californie. Hongrois naturalisé américain, il a été l’un des meilleurs directeurs de la photographie du grand cinéma américain, enchaînant les tournages depuis le début des années soixante jusqu’à nos jours. Sa patte, reconnaissable par sa maîtrise originale des basses lumières, a marqué un beau nombre de classiques à partir des années 1970. Né à Szeged en Hongrie le 16 juin 1930, Zsigmond fut un étudiant assidu de l’Académie de Budapest pour devenir très tôt opérateur caméraman. Lorsque les Soviétiques envahirent son pays en 1956, lui et son camarade d’études Laszlo Kovacs (lui-même futur directeur de la photographie renommé d’Easy Rider, Shampoo ou S.O.S. Fantômes) filmèrent la répression avant de fuir en Autriche. Les deux amis rejoignirent ensuite les Etats-Unis, où ils furent naturalisés.

 

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Ci-dessus : l’enlèvement du petit Barry (Cary Guffey) sous les yeux de sa mère (Melinda Dillon) dans Rencontres du Troisième Type. Un fantastique jeu de lumières angoissantes et colorées créées par Vilmos Zsigmond pour Steven Spielberg.

 

S’ensuivra pour Zsigmond quelques années de vaches maigres, où il travaillera en Californie sur des séries Z d’horreur à tout petit budget (avec des titres aussi joyeux que Blood of Ghastly Horror ou  Satan’s Sadists…). Professionnel jusqu’au bout de la caméra, doté d’un solide sens de l’humour, le talentueux Zsigmond verra sa carrière décoller vers des projets plus ambitieux, grâce à son travail avec Robert Altman. Zsigmond donnera à son film McCabe & Mrs Miller (John McCabe) un look assez détonnant pour un western : basses lumières, contrastes réduits, palette de couleurs réduite, donnant l’impression que le film baigne dans la gadoue et les feuilles mortes. Un aspect cru au possible, qui lui vaudra des louanges unanimes. Le CV de Zsigmond va ensuite parler de lui-même : on trouve dans sa filmographie des titres comme Images et The Long Goodbye / Le Privé pour Robert Altman, Délivrance de John Boorman, L’Epouvantail de Jerry Schatzberg, Obsession, Blow Out, Le Bûcher des Vanités et Le Dahlia Noir de Brian DePalma, Sugarland Express et Rencontres du Troisième Type (qui lui vaudra son seul Oscar de la Meilleure Photo) de Steven Spielberg, The Deer Hunter / Voyage au bout de l’Enfer (un BAFTA Award) et La Porte du Paradis de Michael Cimino, The Rose et La Rivière de Mark Rydell, Les Sorcières d’Eastwick de George Miller, Maverick de Richard Donner, Crossing Guard de Sean Penn, Ghost & The Darkness / L’Ombre et la Proie de Stephen Hopkins, Melinda et Melinda, Le Rêve de Cassandre et Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu de Woody Allen… Que du très bon travail à chaque fois ! Revoir Délivrance, Rencontres du Troisième Type ou La Porte du Paradis demeure une fête pour les yeux et les sens à chaque vision…

 

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Ci-dessus : la technique du « flashage » employée par Vilmo Zsigmond donna de sublimes images pour La Porte du Paradis de Michael Cimino. La scène du bal auquel participent Kris Kristofferson, Isabelle Huppert et Jeff Bridges donne une ambiance unique à ce grand film maudit. 

 

Zsigmond était notamment un expert dans la technique du « flashage » : l’éclairage très faible de la pellicule, exposée avant le tournage, qui donnait cette basse lumière typique, laiteuse, de ses films. Une technique qui ne plaisait pas toujours aux cadres des studios – il fut évincé de Funny Lady en 1974 pour cette raison, les patrons du studio trouvant sa lumière trop sombre. Zsigmond dut aussi batailler ferme pour faire passer son travail sur Rencontres du Troisième Type : un vrai rêve pour un directeur de la photographie que le film de Spielberg, où la présence des OVNIS nécessitait une sacrée dépense de lumière ! Zsigmond contourna ainsi le problème de l’apparence des extra-terrestres en « irradiant » leurs jeunes interprètes de lumière blanche, réfléchie par d’immenses miroirs réfléchissants. A l’image, les enfants grimés en aliens devenaient crédibles, désincarnés par une lueur surnaturelle de toute beauté. Un exemple parmi tant d’autres de l’ingéniosité technique et artistique de Vilmos Zsigmond, devenu dans ses dernières années un membre distingué de la prestigieuse American Society of Cinematographers. 

 

Ludovic Fauchier. Un dernier rappel, Mr. Bowie ?

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Aux disparus de l’été 2014…

Bonjour, chers amis neurotypiques ! L’été 2014 s’achève, et il fallait bien évoquer le souvenir de quelques figures marquantes du cinéma, disparues durant la saison… Ces dernières semaines, ce fut l’été meurtrier, si vous me passez l’expression, mais rassurez-vous, la Grande Faucheuse Cinéphile devrait (en principe) se calmer et nous pourrons revenir aux traditionnelles critiques de film. Voici le parcours et les souvenirs de quatre noms familiers du grand écran qui s’en sont allés cet été.

L. F.

 

Aux héros oubliés 2014... Richard Attenborough

Lord Richard Attenborough (1923-2014) était bien sûr le cinéaste oscarisé de Gandhi, ou l’acteur de La Grande Evasion et Jurassic Park… mais sa carrière ne s’est pas limitée pour autant à ces titres. En près de soixante-dix années de carrière, il semblait avoir tout vu, tout fait, dans le milieu du cinéma et du théâtre ; depuis ses débuts chez les cinéastes britanniques de la grande époque, jusqu’à sa participation dans le film de dinosaures de Steven Spielberg, en passant par quelques très grands classiques anglais et américains des années soixante, Lord Richard Attenborough s’est dépensé sans compter. Cumulant une impressionnante série de distinctions dépassant le cadre du cinéma et du théâtre, il fut aussi salué et renommé pour son implication dans de très nombreuses activités caritatives dans le monde entier (voir la liste phénoménale dressée par Wikipédia, dépassant une soixantaine de titres honorifiques divers). Difficile donc de résumer une carrière aussi riche en quelques paragraphes… Quoiqu’il en soit, ce drôle de petit homme toujours aimable et chaleureux, immédiatement reconnaissable à son visage poupin qui, avec l’âge, ressemblait au véritable Père Noël (qu’il incarna d’ailleurs !), laisse une trace particulière, en tant qu’acteur, réalisateur et producteur, dans l’histoire du cinéma. Lord Richard Attenborough méritait bien d’être salué ici comme il se doit, de la part d’un spielbergo-dinosaurien invétéré.

Richard Samuel Attenborough naquit à Cambridge le 29 août 1923, de parents universitaires très respectés (son père était un ancien diplômé de la grande université, expert reconnu en loi anglo-saxonne, et proviseur de lycée à Leicester). L’éducation ne fut pas un vain mot chez les Attenborough, le futur acteur-cinéaste et ses deux frères cadets eurent tous de belles carrières dans leurs domaines respectifs. Son plus jeune frère, Sir David Attenborough, est un très célèbre naturaliste en Grande-Bretagne, auteur d’émissions sur la vie animale diffusées dans le monde entier. Attenborough eut aussi deux sœurs adoptives, juives allemandes, recueillies par ses parents après leur fuite hors de l’Allemagne nazie en 1939. Une légende tenace veut que Richard Attenborough ait commencé à jouer au théâtre dès l’âge de trois ans ; toujours est-il qu’il fit réellement ses débuts d’apprenti comédien au Little Theater de Leicester, où il fit sa scolarité. Il entra ensuite à la prestigieuse RADA, la Royal Academy of Dramatic Arts, véritable vivier à talents et centre formateur des plus grands comédiens britanniques. Il fit ses débuts professionnels d’acteur sur les planches au moment où l’Angleterre entra en guerre contre l’Allemagne d’Hitler ; tout en jouant au théâtre, il fit ses grands débuts au cinéma en 1942 dans le célèbre film de guerre de Noel Coward et David Lean, Ceux qui servent en mer. Un petit rôle, non crédité, celui d’un jeune matelot terrorisé par les combats, et qui fuyait son poste au grand déplaisir, très britannique, de son flegmatique commandant joué par Coward… Richard Attenborough, avec son allure de petit garçon inquiet, excella à jouer des rôles similaires dans les années qui suivirent. Le jeune homme s’engagea dans la RAF, rejoignant l’unité de tournage dirigée par John Boulting pour filmer les opérations du Bomber Command. Tout en jouant dans des films de propagande (Journey Together, en 1943, avec Edward G. Robinson), le jeune Attenborough participa à des vols extrêmement dangereux, filmant depuis un bombardier les terribles images de tapis de bombes déversées sur les villes allemandes. En 1945, Attenborough épousa Sheila Sim, sa consoeur étudiante à la RADA, qui joua souvent avec lui à l’écran. Ils eurent trois enfants.

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ci-dessus : Brighton Rock (Le Gang des Tueurs) lança la carrière de Richard Attenborough au cinéma, en 1947, dans le rôle de l’inquiétant Pinkie Brown.

Après la guerre, les rôles vont s’enchaîner. D’abord des rôles très secondaires (par exemple un pilote de la RAF accueilli au Paradis, dans Une question de vie et de mort, de Michael Powell et Emeric Pressburger, en 1946), puis, très vite, ceux-ci vont céder la place aux premiers rôles, essentiellement grâce aux films produits et réalisés par les frères John et Roy Boulting, avec qui il signa un contrat. En 1947, Richard Attenborough fit sensation en reprenant le rôle de Pinkie Brown, petit gangster psychopathe, qu’il avait déjà incarné au théâtre dans l’adaptation par John Boulting du roman de Graham Greene, Brighton Rock (Le Gang des Tueurs). Dans cet excellent film noir très inspiré par le cinéma de Fritz Lang, Attenborough fut remarquable, montrant une monstruosité qu’on ne lui connaîtra guère par la suite. Le film fut un succès en Grande-Bretagne, et fit du jeune acteur une star dans son pays. Dans la décennie qui suivra, Attenborough sera le plus souvent à l’affiche de comédies très populaires avec Terry-Thomas (Private’s Progress / Ce Sacré Z’héros, 1956, ou I’m All Right Jack / Après moi, le Déluge, 1959 – ce dernier comprenant aussi Peter Sellers), de films de guerre à la gloire des soldats britanniques durant la 2ème Guerre Mondiale (Gift Horse / Commando sur Saint-Nazaire, Dunkerque, Danger Within), et de films policiers. Citons aussi son rôle d’un écolier de 13 ans, dans The Guinea Pig, alors qu’il en avait déjà 25 ! Ou encore sa participation, en 1951, au classique La Boîte magique, toujours réalisé par John Boulting. Toutefois, lassé de jouer les utilités dans des productions souvent mineures, Richard Attenborough voulait monter ses propres projets. Cet esprit érudit, passionné d’Histoire et d’éthique, cherchait à produire des films plus personnels, sa célébrité dans son pays lui permettant peu à peu de s’émanciper professionnellement. Avec le jeune cinéaste Bryan Forbes, Attenborough créa la société de production Beaver Films. Cumulant les postes de producteur et d’acteur, Richard Attenborough sera ainsi le garant de productions de qualité, obtenant le plus souvent le succès public et l’intérêt critique. Cela commença avec The League of Gentlemen / Hold-up à Londres, film policier de Basil Dearden avec Jack Hawkins (1959) ; Attenborough fut excellent dans The Angry Silence (Le Silence de la Colère) de Guy Green, en 1960. Il y jouait le rôle de Tom Curtis, un ouvrier suspecté d’être un traître par ses collègues grévistes. Toujours pour Beaver Films, Attenborough produisit Whistle down the wind (Le Vent garde son secret) de Bryan Forbes, où il fit une petite apparition.

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ci-dessus : scène de calvaire conjugal pour le pauvre Billy Savage, joué par Richard Attenborough dans Seance on a Wet Afternoon (Le Rideau de Brume), complètement étouffé par sa chère moitié dérangée (Kim Stanley)…

Avec les années 1960, les studios hollywoodiens cherchaient de plus en plus de grandes coproductions internationales, susceptibles de rallier les spectateurs à des films spectaculaires. Les acteurs britanniques, irréprochables professionnels, furent à la fête dans les castings de ces films restés dans la mémoire collective. Richard Attenborough, fort de son expérience de ses personnages de soldats et d’officiers, rejoignit en 1963, le casting de La Grande Evasion de John Sturges ; pour ce qui reste sûrement le meilleur récit d’évasion jamais filmé, Richard Attenborough était tête d’affiche avec Steve McQueen et James Garner, entourés de Charles Bronson, James Coburn, James Donald, Donald Pleasance et David McCallum. Le film retraçait (en romançant quelque peu) l’histoire vraie de la fuite de 250 prisonniers de guerre au nez et à la barbe de leurs geôliers nazis. Evasion méticuleusement planifiée dans le film par le Major Bartlett dit « Grand X », auquel Attenborough donna ses traits. Il y fut un peu le « clown blanc » de service, l’homme sérieux et organisé de cette galerie de personnages bravaches et débrouillards. Attenborough alterna les seconds rôles efficaces dans d’autres productions anglo-américaines, tout en s’attelant à ses projets de producteur, et en effectuant des recherches détaillées sur la vie du Mahâtma Gandhi… En 1964, Attenborough produisit et joua le rôle principal de Seance on a wet afternoon (Le Rideau de Brume) pour Bryan Forbes ; il fut salué et récompensé du BAFTA Award du Meilleur Acteur pour son personnage de Billy Savage, mari veule d’une fausse médium (Kim Stanley) poussé par cette dernière à commettre un kidnapping. Sa récompense fut groupée avec un autre rôle très réussi, celui du Sergent Major Lauderdale dans le drame guerrier Les Canons de Batusi de John Guillermin. On retrouva Attenborough à l’affiche, l’année suivante, du Vol du Phénix, classique du cinéma d’aventures où il était le co-pilote de James Stewart, tous deux naufragés des airs dans le Sahara, et devant tenir tête à leurs passagers assoiffés. Attenborough fut aussi très bon dans The Sand Pebbles (La Canonnière du Yang-Tsé), chef-d’oeuvre épique de Robert Wise, où il retrouva Steve McQueen, tous deux jouant des matelots américains confrontés aux troubles civils en Chine, en 1926. Attenborough y était le matelot Frenchy Burgoyne, tombé amoureux d’une jeune chinoise et perdant tout pour la protéger. Un personnage à la naïveté aussi touchante que tragique, et la performance d’Attenborough fut saluée d’un Golden Globe du Meilleur Acteur dans un Second Rôle. En 1967, Richard Attenborough obtint de nouveau cette récompense pour un personnage bien plus léger : Albert Blossom, organisateur de spectacle de cirque, aimable mais cupide, dans la comédie musicale Doctor Dolittle (L’Extravagant Docteur Dolittle), de Richard Fleischer, avec Rex Harrison. Son personnage y exhibait un animal bizarroïde, le Pushmi-Pullyu, un lama à deux têtes… La bonhomie joviale d’Attenborough rendait son personnage plutôt sympathique, et il n’est pas interdit d’y voir les prémices de son personnage de Jurassic Park.

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ci-dessus : vous pensiez que Richard Attenborough ne jouait que des gentils grands-pères éleveurs de dinosaures ? Ne regardez pas 10 Rillington Place (L’Etrangleur de Rillington Place), où le comédien donna ses traits à un véritable tueur en série, John Reginald Christie…

Avec les années 1970, l’acteur choisit de mettre sa carrière en retrait, pour pouvoir enfin devenir un cinéaste à part entière. Durant cette nouvelle décennie, Sir Richard Attenborough (devenu Commandeur de l’Ordre de l’Empire Britannique en 1967) alterna ainsi les projets de metteur en scène, affichant sa préférence pour les grands sujets historiques, et les « simples » rôles de comédien. En 1969, il réalisa Ah Dieu ! que la Guerre est jolie !, une très curieuse comédie musicale antimilitariste, critiquant l’attitude des élites militaires britanniques durant la 1ère Guerre Mondiale, avec les plus grands noms de la scène et de l’écran britanniques participèrent : Laurence Olivier, Michael Redgrave et sa fille Vanessa, John Gielgud, Ralph Richardson, Maggie Smith, Jack Hawkins, etc., tous reprenant des chansons classiques de l’époque dans une suite de tableaux ironiques. Le public suivit, les critiques (et certains historiens traditionnalistes) un peu moins. Parmi les films dans lesquels joua Richard Attenborough durant cette période, il faut s’attarder sur sa performance dans 10 Rillington Place (L’Etrangleur de Rillington Place), dû à Richard Fleischer. Attenborough campait John Reginald Christie, tueur en série tristement célèbre dans l’histoire criminelle de l’Angleterre, un homme ordinaire qui, se faisant passer pour un médecin amateur, asphyxiait, violait et tuait des femmes trop confiantes ; l’affaire fit d’autant plus grand bruit que Christie avait fait d’un certain Tim Evans le faux coupable idéal, condamné à mort à sa place pour le meurtre de sa femme Beryl et de leur bébé Géraldine… Histoire glaçante, pour un des films les mieux documentés sur un vrai tueur en série, et l’interprétation d’Attenborough était saisissante. Avec sa voix doucereuse, ses manières polies et gentiment autoritaires, et sa façon de se tenir en retrait tout en étudiant ses proies potentielles, Attenborough réussit à convaincre qu’il était ce personnage abominable. Les scènes où il manipulait le pauvre Evans (un excellent John Hurt) étaient particulièrement déstabilisantes. Sorti de cet affreux personnage, Attenborough réalisa ensuite, en 1972, Young Winston (Les Griffes du Lion), biopic sur la jeunesse de Sir Winston Churchill, avec Simon Ward, Robert Shaw, Anne Bancroft, et un tout jeune comédien prometteur : Anthony Hopkins, qui sera son acteur préféré. Le film se situait dans la lignée des grands films épique de David Lean, sans toutefois en retrouver le souffle.

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ci-dessus : Attenborough réalisateur signa le méconnu Magic en 1977. Dans cette scène, Corky Withers (Anthony Hopkins) est mis à l’épreuve par son agent (Burgess Meredith) de se séparer de sa marionnette Fats pendant cinq longues, très longues, minutes… Un supplice pour le magicien consumé par sa schizophrénie. 

On retrouva Attenborough acteur en 1975, face à Peter O’Toole dans Rosebud, un film raté d’Otto Preminger, et face à John Wayne venu jouer les Dirty Harry à Londres dans Brannigan. En 1976, Richard Attenborough se lança dans un nouveau projet épique : le film de guerre Un Pont Trop Loin, d’après Cornelius Ryan, relatant l’échec stratégique de l’Opération Market Garden qui devait libérer la Hollande du joug nazi en septembre 1944. Le film se situait dans la tradition instaurée par Le Jour le Plus Long : les Alliés, simples soldats ou prestigieux officiers, étaient tous joués par les stars de l’époque. Dirk Bogarde, Gene Hackman, James Caan, Robert Redford, Michael Caine, Elliott Gould, Ryan O’Neal, etc. venaient donc jouer devant les caméras d’Attenborough. La reconstitution était soignée, mais le film, assez académique (un reproche souvent fait au réalisateur) ne convainquit qu’à moitié. Reste que les scènes d’action étaient réussies, notamment les combats sur le pont d’Arnhem mettant en valeur les commandos de Sa Majesté, menés par Sean Connery et Anthony Hopkins. En 1977, Attenborough se fit remarquer en tant qu’acteur, jouant l’impitoyable Général Outram dans le film de Satyajit Ray, Les Joueurs d’Echecs. Peu après, il remplaça au pied levé Norman Jewison pour réaliser Magic, écrit par William Goldman. Un excellent film fantastique, de pure angoisse psychologique, où Corky Withers (Anthony Hopkins), un illusionniste timide, invente un numéro de ventriloque qui remporte un grand succès. Terrifié à l’idée de devenir une star, Corky se réfugiait auprès de son amour de jeunesse (adorable Ann-Margret) pour trouver un peu de sérénité… malheureusement, Fats, sa marionnette, à la personnalité cinglante et grossière, le dominait peu à peu. Histoire à la fois inquiétante et touchante, aidé par la prestation d’Hopkins (qui manipule et prête sa voix à Fats, basé sur son propre visage), est devenu un petit classique méconnu du genre. Richard Attenborough jouera ensuite dans le dernier film d’Otto Preminger, The Human Factor (La Guerre des Otages), qui sera (temporairement) son dernier rôle au cinéma, en 1979.

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ci-dessus : Gandhi, ou le couronnement de Richard Attenborough en tant que cinéaste. Pour mettre fin aux massacres entre groupes religieux qui ont marqué la séparation de l’Inde et du Pakistan, Mohandas Gandhi (Ben Kinglsey) entame une nouvelle grève de la fin qui peut lui être fatale. Un hindou (Om Puri) vient à lui pour le faire changer d’avis…

En 1980, Richard Attenborough put enfin rassembler les fonds nécessaires à la réalisation de son projet : Gandhi, après presque vingt ans de recherches et de démarches, fut enfin tourné. Un tournage marathon qui aboutit à la sortie du film, deux ans après. Un beau succès personnel pour le réalisateur-acteur, le film ayant été récompensé de huit Oscars, dont celui du Meilleur Film et du Meilleur Réalisateur. Sans oublier cinq Golden Globes (dont, là encore, ceux du Meilleur Film et du Meilleur Réalisateur) et autant de BAFTA Awards, parmi une flopée d’autres prix internationaux et un déluge de louanges pour cette biopic remarquablement documentée, sur la longue vie et les combats politiques de Mohandas Karamchand Gandhi (Ben Kingsley), timide petit avocat de seconde zone devenu le père spirituel de la Nation Hindoue, et le défenseur acharné de la non-violence, face à la répression coloniale britannique comme face aux troubles religieux enflammant son pays indépendant en 1947. Le film reste bien évidemment un tour de force de la part de Ben Kingsley, transformé et justement récompensé pour son interprétation de Gandhi. La mise en scène d’Attenborough, alternant grandes scènes épiques et moments intimistes, s’inscrivait quant à elle dans la tradition du cinéma de David Lean, qui avait failli d’ailleurs tourner son propre film sur Gandhi ; il fut même question, à la fin des années 1960, qu’Attenborough jouât le rôle pour lui… Après ce triomphe, Sir Richard Attenborough, signa en 1985 la comédie musicale Chorus Line, avec Michael Douglas entamant une relation avec une de ses danseuses (instincts basiques…). Attenborough fut une nouvelle fois nominé aux Golden Globes. Puis, en 1987, il réalisa Cry Freedom. Ecrit par John Briley, son scénariste de Gandhi, le film relatait le combat de Steve Biko (Denzel Washington) contre la ségrégation raciale violente en Afrique du Sud, face au gouvernement de Pretoria. Le film racontait aussi la prise de conscience d’un journaliste blanc, Donald Woods (Kevin Kline), réalisant à ses risques et périls la violence de ce gouvernement honni (et toujours actif lorsque le film fut tourné). Un grand et noble projet, solidement mis en scène, Attenborough obtenant de remarquables performances de Kline et de Washington, débordant de charisme et de chaleur humaine dans le rôle du défunt jeune leader sud-africain. Si le film obtint de nouvelles récompenses (nominations pour Attenborough aux Golden Globes), il s’attira quelques critiques en route, lorsque le film s’intéressait à la fuite de Woods et sa famille hors de son pays, plus qu’au combat de Biko. Malgré cette réserve, Cry Freedom n’en demeure pas moins un très beau film. Plus réussi, en tout cas, que Chaplin, sorti en 1992. Jugée trop longue, trop respectueuse et recouvrant une trop grande partie de la vie de Charles Chaplin (Robert Downey Jr.), de son enfance malheureuse jusqu’à ses démêlés avec le FBI l’accusant de sympathies communistes, cette biopic n’obtint qu’un accueil mitigé. Saluons toutefois le sens du casting de Richard Attenborough, véritable découvreur de talents : après avoir lancé les carrières de Ben Kingsley et Denzel Washington, il fit de même ici avec un jeune Robert Downey Jr. très convaincant, entouré d’une pléiade de têtes familières : Dan Aykroyd, James Woods, Diane Lane, l’indispensable Anthony Hopkins et la propre fille de Charlie Chaplin, Géraldine Chaplin, incarnant ici sa propre grand-mère, Hannah.

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ci-dessus : un moment de calme dans Jurassic Park, où John Hammond (Richard Attenborough) tombe le masque et repart dans ses rêves enfantins, à la consternation d’Ellie Sattler (Laura Dern), morte d’inquiétude…

Et ensuite, Sir Richard Attenborough fit son come-back comme acteur, à soixante-dix ans, parmi les dinosaures ! Il accepta volontiers la proposition de Steven Spielberg de rejoindre le casting de Jurassic Park, sorti en 1993. Le cinéaste d’E.T. remercia ainsi son aimable confrère, oscarisé à sa place pour Gandhi, qui avait pourtant parlé en sa faveur. Il lui donna le rôle de John Hammond, l’homme d’affaires milliardaire excentrique, propriétaire d’un parc naturel où s’ébattent en liberté surveillée des dinosaures bien vivants, ressuscités par l’ingénierie génétique. Au grand dam des trois scientifiques invités pour expertiser son parc (Sam Neill, Laura Dern et Jeff Goldblum), la visite merveilleuse tournera comme on le sait au désastre, un sabotage permettant aux plus dangereux pensionnaires du zoo de faire leur grande évasion… Certes, ce furent les dinosaures plus vrais que nature qui attirèrent en masse le public, mais, parmi les acteurs, Attenborough s’amusa comme un petit fou à donner un caractère très coloré à son personnage, beaucoup plus antipathique dans le roman original de Michael Crichton. Le Hammond d’Attenborough restait un grand enfant, jovial, charmeur, un brin manipulateur et mégalomane ; à l’instar de nombreux autres personnages de l’acteur-cinéaste, il restait mélancolique, ressassant ses souvenirs de jeunesse de son cirque de puces à Pettycoat Lane… et se montrait carrément irresponsable en envoyant, en totale bonne conscience, ses chers petits-enfants vers une mort certaine ! Ce personnage sympathique mais ambigu, entre Frankenstein et Walt Disney, reviendra quatre ans plus tard, défait et malade, dans Le Monde Perdu, le temps de deux scènes. Là encore, beaucoup d’accidents et de frayeurs avant qu’Hammond, racheté de ses erreurs passées, aie le dernier mot.

Cette même année 1993, Richard Attenborough signera aussi comme réalisateur un joli mélodrame très « cup of tea« , Shadowlands (Les Ombres du Cœur). Son vieil ami Anthony Hopkins y jouait le rôle de C.S. Lewis, respecté universitaire d’Oxford, auteur à succès des livres des Chroniques de Narnia, et célibataire endurci touché par l’amour pour la poétesse mariée Joy Gresham (Debra Winger). Une jolie romance dans laquelle Attenborough offrait à son acteur favori un de ses plus beaux rôles. Le triomphe planétaire de Jurassic Park aura permis à Sir Richard Attenborough de redevenir, temporairement, une star aux yeux du jeune public, et il avait l’allure idéale pour être en 1994 Kris Kringle, le vieux héros de Miracle sur la 34e Rue, remake d’un classique de 1947, où une petite fille se persuadait que ce gentil vieux bonhomme mythomane était bien le seul et unique Père Noël. Sir Richard Attenborough retourna à la mise en scène, mais avec moins de bonheur qu’auparavant ; il signa en 1996 le drame romantique In Love and War / Le Temps d’aimer, où le jeune Ernest Hemingway (Chris O’donnell), ambulancier durant la 1ère Guerre Mondiale, tombait amoureux d’Agnès, une infirmière polonaise jouée par Sandra Bullock. Peu convaincant, le film fut un échec. On revit Attenborough dans ses derniers rôles d’acteur : l’ambassadeur anglais invité à la cour du Hamlet de Kenneth Branagh ; et après son retour en Hammond dans Le Monde Perdu, Sir Richard Attenborough tint son dernier rôle au cinéma en 1998 en étant Sir William Cecil, le conseiller politique, Secrétaire d’Etat et Grand Trésorier, de la jeune Reine Elizabeth (Cate Blanchett), héroïne du film homonyme de Shekhar Khapur. Ralentissant ses activités au cinéma en raison de son grand âge et de ses nombreuses actions humanitaires, il signa ses deux derniers films, malheureusement moins notables : Grey Owl, un curieux film d’aventures de 1999, avec Pierce Brosnan en trappeur anglais devenant environnementaliste pro-indien ; et il signa son dernier film en 2007, Closing the Ring, ou War and Destiny, un mélodrame plein de nostalgie avec Shirley MacLaine et Christopher Plummer. Entré à la Chambre des Lords, très affaibli après diverses épreuves ces dernières années – il perdit sa fille, Jane, et une de ses petites-filles, tuées dans le tsunami du 26 décembre 2004 ; une attaque cardiaque en 2008 qui le diminua gravement -, Lord Richard Attenborough ne quittait plus la maison de repos où lui et son épouse Sheila passèrent ensemble leurs derniers jours. Le grand homme mourut finalement le 24 août 2014, à quelques jours de son 91ème anniversaire.

A l’annonce de son décès, tout ses proches, familles, amis et professionnels, saluèrent sa mémoire comme il se doit. Les nostalgiques des dinosaures d’Isla Nublar, dont votre serviteur fait partie, se joindront à eux ; le jeune réalisateur Colin Trevorrow, réalisateur de Jurassic World, chargé par Steven Spielberg de relancer la saga, a tweeté une photo d’une statue d’Attenborough dans son personnage d’Hammond, utilisée pour le décor du film qui sortira l’an prochain.

Respect, Sir Richard Attenborough, pour votre parcours.

 

Aux héros oubliés 2014... James Garner

James Garner (1928-2014)

Dur été pour les derniers héros de La Grande Evasion. Un moins avant Lord Richard Attenborough, James Garner, le « Chapardeur » de la bande, s’en était allé le 19 juillet dernier… James Garner était une figure familière du petit et du grand écran américains, où sa belle gueule et son sens de l’humour lui valaient la sympathie immédiate du public. S’il ne fut pas à proprement parler une superstar, Garner eut quand même droit à des premiers rôles mémorables dans des classiques, particulièrement durant les années 1960 où il fut une tête d’affiche des plus appréciées.

Né James Baumgarner (ou Bumgarner, selon les biographies) dans une famille méthodiste de Norman, petite ville de l’Oklahoma, le 7 avril 1928, il eut une enfance difficile. Lui et ses frères perdirent leur mère, morte quand il n’avait que cinq ans, et leur père Weldon, un poseur de tapis, se remaria quelques temps plus tard. La belle-mère Baumgarner était une femme violente et détestable, qui battait les trois garçons pour un oui ou un non, et s’en prenait surtout à James, le plus jeune des trois frères. Le père divorça après un incident gravissime où elle faillit tuer James, et emménagea à Los Angeles. A 16 ans, James Baumgarner, après des petits boulots, s’engagea dans la marine marchande à la fin de la 2ème Guerre Mondiale, mais souffrait du mal de mer. Après quoi, il rejoignit son père à Los Angeles, alla à la Hollywood High School puis revint à Norman pour ses études, qu’il ne finit jamais… Populaire, bon sportif, il y était le « mec sympa » par excellence, et de son propre aveu un très mauvais élève. Engagé dans la Garde Nationale, James Baumgarner alla ensuite servir en Corée durant 7 mois, en tant que soldat durant le conflit. Il fut un bon soldat, blessé à deux reprises (dont une blessure au genou qui le fera souffrir jusqu’à la fin de sa vie), récompensé à deux reprises de la Purple Heart. Il déclara de cette époque qu’elle fut « ses années de lycée », où il développa une personnalité de joyeux combinard et « parasite », le préparant en quelque sorte à ses futurs rôles à succès… Revenu à la vie civile, il décida de devenir acteur, rejoignant la troupe de la pièce The Caine Mutiny Court Martial avec Henry Fonda en tête d’affiche. James Baumgarner fit des apparitions dans des publicités avant d’être remarqué par les directeurs de casting de Warner Bros. : une solide carrure, le sens de la répartie et de l’humour, le voilà qui fit donc ses premières apparitions au cinéma, dans des seconds rôles, en 1956, dans The Girl He Left Behind avec Natalie Wood et Toward the Unknown avec William Holden. Tout naturellement, il apparaîtrait aussi dans des productions télévisées estampillées Warner Bros., où il avait signé un contrat. Le studio ne prit pas la peine de le prévenir que son nom fut changé en « James Garner », à sa grande colère, mais il s’y fit… Et la télévision fut son tremplin, dans une ambiance de western.

La télévision américaine fit une consommation massive de séries westerns à la fin des années 1950. C’est ainsi que James Garner put créer le personnage qui le rendit célèbre : le joueur de poker professionnel Bret Maverick, charmeur, truqueur et baratineur, plus malicieux que violent, et se servant davantage de sa cervelle que d’un revolver, à l’opposé des conventions du genre. Le personnage apparut dans un épisode de la série Sugarfoot, et plut tellement que le producteur Roy Huggins, avec Garner, créa la série Maverick autour de ce sympathique anti-héros. De 1957 à 1960, Garner battit des records d’audience, et croisa un grand nombre de « gueules » familières du western (Slim Pickens, Lee Van Cleef…), ainsi que quelques débutants à l’aube de leur carrière, comme Robert Redford ou Clint Eastwood. Ce dernier apparut en méchant desperado dans l’épisode Duel at Sundown, tourné avant qu’il ne devienne lui-même une star grâce à Rawhide ! Quarante ans plus tard, Eastwood retrouvera avec plaisir Garner pour un autre type de western…

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ci-dessus : un moment classique de La Grande Evasion. Pour Hendley (James Garner) et son copain myope Blythe (Donald Pleasance), la chance de faire la nique aux nazis se joue à peu de choses…

Une brouille avec les responsables du studio poussera finalement Garner à tenter sa chance au cinéma, dans les premiers rôles. L’acteur aura ainsi une bonne côte de popularité au box-office durant les années 1960. On le vit notamment avec Shirley MacLaine et Audrey Hepburn dans le drame de William Wyler The Children’s Hour (La Rumeur, 1961), dans les comédies à succès avec Doris Day The Thrill of it all (Le Piment de la Vie) de Norman Jewison, et Pousse-toi, Chérie, tous deux sortis en 1963. On se souvient surtout de son rôle de Hendley, le pickpocket truqueur de La Grande Evasion de John Sturges, triomphe au box-office de cette même année 1963. Toujours décontracté, Garner y fut quelque peu éclipsé par un Steve McQueen alors en pleine ascension, mais il s’en sortait très bien, notamment dans ses scènes où il fait équipe avec l’ornithologue faussaire atteint de cécité campé par Donald Pleasance. Citons aussi The Americanization of Emily (Les Jeux de l’Amour et du Hasard, 1964), comédie dramatique d’Arthur Hiller avec Julie Andrews, et qui resta son film préféré ; la comédie The Art of Love (1965) toujours de Norman Jewison, avec Angie Dickinson ; Grand Prix (1966), le film de John Frankenheimer qui lui permit de mettre en avant sa passion des courses automobiles, aux côtés de Toshirô Mifune, Eva Marie Saint et Yves Montand ; Duel at Diablo (La Bataille de la Vallée du Diable, 1966) de Ralph Nelson avec Sidney Poitier, et l’intéressant Year of the Gun (Sept Secondes en Enfer, 1967) de John Sturges avec Jason Robards, sont deux solides westerns, le second faisant suite au classique Règlement de Comptes à OK Corral, en racontant ce qui arriva après la fameuse fusillade. Garner y tenait le rôle de Wyatt Earp, le Marshal de Tombstone, succédant à Henry Fonda et Burt Lancaster. Cependant, le manque de succès de certains de ces films (Grand Prix notamment) et le registre limité des rôles offerts au comédien l’amenèrent à jouer dans des films de moindre importance. Citons par exemple Marlowe (La Valse des Truands), où il campe le fameux détective privé affrontant un tueur à gages joué par Bruce Lee, ou Support your local Sheriff !, un western comique, tous deux sortis en 1969.

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ci-dessus : une belle scène de Victor/Victoria, où King (James Garner) et Victoria (Julie Andrews) réalisent qu’ils ont bien du mal à accorder leurs violons. Un avocat gangster persuadé, de ne pas en être un, peut-il vivre avec une femme jouant à être un homme se faisant passer pour une femme, sans craindre pour sa réputation ?

Sa carrière au cinéma battant de l’aile, James Garner, à 46 ans, revint à la télévision pour jouer dans sa seconde série à succès, créée par Roy Huggins et Stephen J. Cannell : ce sera The Rockford Files (200 Dollars, plus les frais), qui, entre 1974 et 1980, captiva les spectateurs de la chaîne NBC. Garner y jouait Jim Rockford, un ex-détenu condamné à tort, devenu détective privé pour aider d’autres personnes victimes d’erreurs judiciaires. Un beau succès pour l’acteur, qui y retrouva une certaine popularité, en jouant toujours de son humour décontracté. Dans les années 1980, après un bref come-back télévisé dans la peau de son personnage fétiche (Bret Maverick, 1981-82), James Garner apparut dans quelques films notables. Il fut excellent dans la comédie de Blake Edwards, Victor/Victoria (1982), où il jouait un avocat véreux, homme à femmes subitement troublé par l’étrange « Comte Victor Grazinski », alias Victoria Grant (Julie Andrews), chanteuse se faisant passer pour un homme travesti en femme ! Le film reste un modèle d’écriture et de mise en scène, et le timing comique de Garner, dont le personnage voyait ses préjugés sexuels remis en cause par l’amour dans le Gay Paris des années 1930, fait mouche. En 1985, Garner fut salué par la critique pour son rôle dans Murphy’s Romance (1985), une comédie romantique de Martin Ritt, où il jouait un pharmacien veuf amoureux d’une femme divorcée plus jeune que lui, jouée par Sally Field. Garner obtint sa seule nomination à l’Oscar, pour son second rôle. Il retrouva Blake Edwards dans le polar humoristique Sunset (Meurtre à Hollywood, 1988), où il incarna à nouveau Wyatt Earp. Le héros légendaire du Vieil Ouest finissait ici ses jours comme consultant technique à Hollywood dans les années 1920, faisant équipe avec le cow-boy de l’écran Tom Mix (Bruce Willis) pour résoudre une sombre affaire criminelle.

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ci-dessus : le Révérend Tank Sullivan (James Garner), retraité de l’US Air Force, va retrouver une seconde jeunesse grâce à son vieux copain Frank Corvin (Clint Eastwood), dans ce passage savoureux de Space Cowboys !

James Garner continuera, tout au long des années 1990 et 2000, de faire des apparitions à la télévision. Il décrocha notamment des nominations au Golden Globe du Meilleur Acteur pour les téléfilms Decoration Day (1990) et Barbarians at the Gates (1993). Il reprit le rôle de Jim Rockford pour une nouvelle série de The Rockford Files, sera également présent dans le casting de la série Chicago Hope (1994-2000) et rejoindra celui de la sitcom 8 Simple Rules… (Touche pas à mes filles !), de 2003 à 2005, après le décès de l’acteur principal, John Ritter. Au cinéma, James Garner retrouva l’univers western de Bret Maverick dans l’adaptation signée Richard Donner en 1994, aux côtés de Mel Gibson, Jodie Foster et James Coburn. Garner y jouait Zane Cooper, un marshal filou, et qui n’était autre que Bret Maverick surveillant son fils homonyme joué par Gibson. La bonne humeur régnait sur ce film très cabotin, bien plus proche de l’esprit des Lucky Luke que des westerns d’antan. Et, près de quarante ans après s’être croisés sur le plateau de Maverick, Clint Eastwood et James Garner partageront l’affiche d’un même film. A la demande de Clint, Garner accepte de jouer avec ce dernier, Tommy Lee Jones et Donald Sutherland une bande de papys astronautes toujours verts dans le savoureux Space Cowboys, sorti en 2000. Garner y était toujours à l’aise dans les scènes de comédie – voir les hilarantes scènes d’entraînement à la NASA, ou lorsqu’il s’embrouille dans le sermon qu’il doit prononcer… Grand fumeur, l’acteur, affaibli par les problèmes de santé (des opérations du genou durant les années 1970, un quintuple pontage en 1988), dut réduire ses activités. Il obtint cependant les félicitations des critiques pour son dernier rôle notable dans le drame romantique de Nick Cassavetes, The Notebook (N’oublie jamais, 2004). James Garner apparut pour la dernière fois au cinéma en 2007 dans le film The Ultimate Gift, et prit sa retraite, se contentant de quelques doublages, avant qu’une crise cardiaque ne l’emporte dans sa villa de Beverly Hills, le 19 juillet dernier.

Aux héros oubliés 2014... Dick Smith

Dick Smith (1922-2014)

Cet homme très tranquille, méconnu du grand public, fut sans doute responsable d’un grand nombre de cauchemars faits par les spectateurs de la planète entière en 1973, lorsque L’Exorciste sortit dans les salles obscures… Toutefois, le nom de Dick Smith ne se limite pas à la création de ses remarquables maquillages pour le film terrifiant de William Friedkin. Ce grand chef maquilleur a su, en même temps que John Chambers (La Planète des Singes) ou Stuart Freeborn (Docteur Folamour, 2001 : L’Odyssée de l’Espace, Star Wars), faire entrer le maquillage de cinéma dans une nouvelle ère, grâce à des techniques originales qui continuent d’être appliquées par les meilleurs experts de ce domaine. Dick Smith fut un pionnier et le mentor d’une génération de génies du latex et des prothèses, qui ont depuis littéralement fait le cinéma fantastique moderne, à commencer par son plus célèbre disciple : Rick Baker (Le Loup-garou de Londres, Greystoke la Légende de Tarzan, Men In Black, etc.) qui lui a rendu un hommage sincère dès l’annonce du décès de son mentor. La filmographie de Dick Smith suffit à elle seule à prouver le talent de cet artisan très spécial : il a ainsi travaillé non seulement avec William Friedkin, mais aussi avec John Schlesinger, Arthur Penn, Francis Ford Coppola, Martin Scorsese, Michael Cimino, David Cronenberg, Ken Russell, John Carpenter, Milos Forman ou Robert Zemeckis. Smith (que l’on voit ci-dessus poser parmi ses créations, se tenant juste au-dessus de la tête de Regan dans L’Exorciste) créa aussi bien des effets mémorables pour quelques films fantastiques bien traumatisants, mais aussi une gamme de maquillages plus discrets, quasiment invisibles, dans des productions de très grand prestige.

Né Richard Emerson Smith à Larchmont, New York, le 26 juin 1922, Dick Smith voulait devenir dentiste dans sa jeunesse, et il suivit des cours préparatoires à l’école Wooster puis à l’Université de Yale. En créant des maquillages pour le groupe d’art dramatique de Yale, Smith trouva sa véritable voie. Son tout premier travail de maquilleur au cinéma fut pour un western de série B, The Cowboy and the Blonde, en 1941. Après le service militaire durant la 2ème Guerre Mondiale, Smith reprit son travail de maquilleur ; au cinéma, il sera crédité pour la première fois au générique sur un film d’aventures dû à Henry Hathaway, Down to Sea in Ships (Les Marins de l’Orgueilleux) en 1949. Ce fut toutefois à la télévision que Dick Smith travailla le plus souvent ; nommé directeur du département maquillage de la chaîne NBC, il y officiera durant 14 années, sur des séries et des téléfilms. Il se démarquera des effets de maquillage ordinaires par la création de prothèses en mousse de latex, appliquées sur le visage des comédiens ; un procédé très différent à une époque où les maquilleurs professionnels préféraient « tartiner » les pauvres acteurs dans des masques rigides, étouffant leurs interprètes. Avec la méthode imaginée par Smith, les comédiens étaient nettement plus libres, gardant leurs expressions naturelles, même s’ils devaient jouer un monstre ou un vieillard. Smith expérimenta des trucages astucieux, comme le visage à demi effacé de Barry Morse dans la série fantastique de Roald Dahl, Way Out, ou le vieillissement accéléré du vampire Barnabas Collins (Jonathan Frid) dans la série Dark Shadows.

Le talent de Smith ne passerait pas inaperçu des cinéastes, à la toute fin des années 1960. Une période idéale pour le maquilleur, auteur en 1965 d’un livre culte pour les jeunes apprentis maquilleurs : Dick Smith’s Do-It-Yourself Monster Make-up Handbook, plein de conseils astucieux… tellement célèbre qu’il reste cité comme source d’inspiration par de nombreux maquilleurs professionnels et futurs cinéastes américains – voir le gamin du film Super 8, qui citait ce livre ! Le réalisateur britannique John Schlesinger engagea Dick Smith pour créer le maquillage de Ratso Rizzo (Dustin Hoffman), le petit escroc souffreteux de Macadam Cowboy en 1969. Dustin Hoffman, 33 ans à l’époque, repassera l’année suivante entre les mains de Dick Smith pour devenir Jack Crabb, un vieillard de 120 ans racontant sa jeunesse au temps du Far West dans le prologue de Little Big Man, d’Arthur Penn. Un coup de maître de la part de Smith : beaucoup de spectateurs se demandaient alors qui était ce vieillard chevrotant engagé ouvrant et concluant le film… avant de réaliser que c’était bien Dustin Hoffman, vieilli de 90 ans par Smith et totalement crédible !

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ci-dessus : dans les archives de tournage de L’Exorciste… Dick Smith au travail sur les effets de maquillage qui ont fait sa renommée – y compris le maquillage de Max Von Sydöw !

Avec ce coup de maître, Dick Smith rendit sa profession reconnaissable et honorable, même s’il faudra attendre 1981 avant que l’Académie des Oscars se décide enfin à créer une catégorie spéciale pour les génies du maquillage. Ironie du sort, si Smith fit sortir son métier de l’anonymat, il ne fut jamais récompensé d’un Oscar pour ses meilleurs travaux dans les années 1970. Et pourtant, quel parcours impressionnant… Après Little Big Man, et après avoir de nouveau transformé Dustin Hoffman dans Qui est Harry Kellerman ?, Smith va être engagé par Francis Ford Coppola pour travailler sur Le Parrain. Il se chargera de vieillir Marlon Brando et de le transformer en mafioso vieillissant, tout en élaborant, avec l’équipe des effets spéciaux, des trucages ingénieux pour les exécutions emblématiques du film. Le mot d’ordre est « réalisme », qu’il s’agisse du mitraillage en règle de James Caan, façon Bonnie and Clyde, ou du « Moe Green Special« , pour la scène où le truand joué par Alex Rocco se fait crever l’œil d’un coup de feu à travers ses lunettes. Le travail de Smith lui vaudra de reprendre du service sur le second film, où il se chargera de nouvelles exécutions brutales. Ses connaissances médicales seront précieuses pour montrer au public les effets réels et variés des exécutions montrées dans la saga de Coppola : notamment le saisissant « nuage rouge » qui jaillit de la tête de Don Fannucci (Gastone Moschine), assassiné d’une balle dans la bouche par le jeune Vito Corleone (Robert De Niro). Le rôle de Smith sur le troisième film, en 1990, se limitera au dessin du maquillage vieillissant sur Al Pacino, le maquilleur déléguant les effets sanglants à ses assistants. L’expérience du Parrain convainquit sans doute Dick Smith que les effets les plus impressionnants seront dûs à l’alliance de différents domaines (maquillages + effets spéciaux pratiques), ainsi qu’à des choix de mise en scène faits par des réalisateurs compétents. En 1973, ce fut L’Exorciste de William Friedkin qui mit en valeur son travail. Un tournage difficile pour la jeune Linda Blair, 12 ans, qui jouait la fillette possédée et atrocement transformée par le démon Pazuzu ; la fillette supporta à la fois les maquillages de Smith et les effets physiques créés par Marcel Vercoutere, dont un douloureux harnais mécanique simulant les convulsions de son personnage. Smith créa notamment l’un des premiers systèmes de bladders (vessies gonflables, simulant les déformations de la peau), et l’une des premières marionnettes animatroniques (réplique de l’actrice utilisée pour la scène où sa tête pivote à 360 degrés), ainsi que des maquillages plus classiques, mais toujours impressionnants. Le sommet étant le faux vomi projeté par la bouche de l’actrice (surtout sa doublure, Eileen Dietz) : des tubes maquillés glissés dans la bouche ouverte de la comédienne, et pompant une abondante soupe de pois sur les autres acteurs. Ces moments horrifiques, L’Exorciste n’en manquait pas… éclipsant pourtant le travail plus discret, et tout aussi remarquable, de Smith sur l’acteur Max Von Sydöw. Le grand comédien suédois avait 44 ans à l’époque du tournage. Personne ne s’étonnait alors qu’il jouait un prêtre de 80 ans, malade et épuisé… Von Sydöw, maintenant octogénaire, toujours présent au générique de nombreux films, semble maintenant sortir tout droit de l’atelier de maquillage de Dick Smith ! Celui-ci sera hélas oublié lors des remises de prix, continuant à travailler sur d’autres films mémorables : il malmènera une nouvelle fois Dustin Hoffman, sa victime préférée, portant de fausses dents ravagées après les épouvantables tortures qu’il subit de la part de l’ex-nazi joué par Laurence Olivier dans Marathon Man (1976). Curieux retour aux sources pour Smith, qui voulait être dentiste dans sa jeunesse… La même année, il créera les moments choc du Taxi Driver de Martin Scorsese : les impacts sanglants du massacre final (dont la main du souteneur éclatant en miettes), ce sera de nouveau son travail. Pour ce même film, Smith dotera Robert De Niro de sa célèbre coupe de cheveux iroquois, en réalité un postiche posé sur les vrais cheveux du comédien. Encore un remarquable maquillage invisible ! Dans le même registre, Smith travaillera aussi sur les bras de Christopher Walken ravagés par les piqûres d’héroïne et les effets de la roulette russe dans The Deer Hunter (Voyage au bout de l’enfer, 1978), de Michael Cimino.

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ci-dessus : la scène finale d’Altered States (Au-delà du Réel) démontre l’extraordinaire réussite des maquillages conçus par Dick Smith. Edward et Emily Jessup (William Hurt et Blair Brown) subissent de plein fouet les effets d’un « retour d’acide » particulièrement violent…

Le maquilleur croulait sous les propositions des studios, toujours désireux de terroriser les spectateurs avec des scènes chocs ; les talents de Smith furent mis à contribution sur The Sentinel (La Sentinelle des Maudits, 1977), un film d’horreur culte de Michael Winner avec des vieilles gloires comme Ava Gardner, John Carradine ou Burgess Meredith en têtes d’affiche, ou encore, plus discrètement, pour les maquillages de L’Hérétique, la suite bâclée de L’Exorciste due à John Boorman. Le travail de Smith fut nettement plus intéressant sur Altered States (Au-delà du Réel), un classique du genre, signé en 1980 par le cinéaste britannique Ken Russell, succédant à Arthur Penn initialement engagé à la réalisation. Riche en scènes hallucinogènes (la spécialité de Russell), Altered States suivait un docteur Jekyll moderne, Edward Jessup (William Hurt), obnubilé par la découverte du Soi Originel ; par le biais d’expériences de privation sensorielle, et une absorption massive de drogues chamaniques, Jessup « régressait » jusqu’à une forme de vie primale, au risque de mettre sa santé mentale, sa vie et celle de ses proches en très grand danger. Pour l’occasion, Smith se surpassa en créant des métamorphoses traumatisantes : le corps de Hurt, filmé en nu full frontal, se déformait sous des angles impossibles, l’acteur simulant la douleur causée par sa mutation. Utilisant judicieusement sa technique des bladders, Smith créa aussi une réplique animatronique complète de l’acteur transformé en une masse de protoplasme hurlant, ainsi qu’un très réaliste maquillage intégral d’homme primitif pour une scène où le héros régressait à l’âge préhistorique. Smith ne fit pas mieux depuis, dans le même genre, même si ses créations ultérieures étaient toujours de très grande qualité : citons rapidement quelques scènes tout aussi traumatisantes pour le film Ghost Story (Le Fantôme de Milburn), en 1981, où quatre gentlemen (dont Fred Astaire) sont terrorisés par le fantôme d’une jeune femme noyée (Alice Krige), soigneusement « décomposée » par l’artiste maquilleur. On évoquera aussi sa contribution, comme consultant au projet, sur les mutations imaginées par le maître en la matière, David Cronenberg, sur son film fantastique Scanners, où des mutants aux dons psychiques déchaînaient des pouvoirs mortels : les tempes pulsaient violemment, la peau se couvrait de cloques, les yeux se révulsaient, et les têtes éclataient… Smith maquilla aussi, en 1983, David Bowie et Catherine Deneuve pour le tout premier film de Tony Scott, The Hunger (Les Prédateurs), film de vampires très stylisés où, malheureusement, ses créations furent quelque peu noyées dans les effets de lumière très « clipés » du réalisateur. La dégradation de Bowie en vieillard restait néanmoins très réussie. En 1984, Dick Smith fut appelé à travailler avec un autre grand nom du Fantastique, John Carpenter ; pour les besoins de Starman, où une jeune veuve (Karen Allen) venait en aide à un extra-terrestre naufragé ayant pris les traits de son défunt mari (Jeff Bridges), il travailla à une séquence de transformation, avec son ancien élève Rick Baker et leur collègue Stan Winston. La transformation du Starman, lueur d’énergie prenant l’apparence humaine, fut l’occasion pour Smith de créer un bébé animatronique lumineux de toute beauté. Enfin, cette même année, le travail de Dick Smith fut enfin reconnu par ses pairs à sa juste valeur : le grand cinéaste tchèque Milos Forman l’engagea pour maquiller F. Murray Abraham, inoubliable Salieri dans Amadeus. Le comédien de 45 ans fut transformé en vieillard malade de 80 ans, plus vrai que nature. Smith améliora encore ses techniques de vieillissement utilisées pour Little Big Man ou L’Exorciste ; Abraham sut faire vivre le maquillage qui ne le gênait pas, et Smith fut récompensé de son premier Oscar !

Après ce succès enfin bien mérité, Dick Smith continua encore à travailler quelques années, se retirant cependant progressivement d’un milieu où ses héritiers devenaient enfin reconnus à leur juste valeur. Les projets sur lesquels il travailla furent de moindre importance, à quelques exceptions près. Citons Mon Père (1989), une comédie dramatique produite par Steven Spielberg, où il vieillit Jack Lemmon, et obtint sa seconde nomination à l’Oscar ; Forever Young (1992), où, cette fois, il s’occupa de Mel Gibson et Jamie Lee Curtis ; il fut consultant technique sur les maquillages de La Mort vous va si bien (1992) de Robert Zemeckis, où son ancien assistant Kevin Haney transforma la filiforme Goldie Hawn en femme obèse ; et, après conçu les maquillages spéciaux de House on Haunted Hill (La Maison de l’Horreur) en 1999, Smith prit sa retraite définitive, continuant cependant de répondre de bonne grâce aux interviews des documentaires consacrés aux classiques sur lesquels il exerça ses talents. Il obtint finalement, des mains de son ami Rick Baker, un Oscar honoraire mérité pour sa carrière bien remplie, en 2012. Les amateurs de Fantastique et les passionnés d’effets spéciaux en tout genre se joindront à ce dernier, apprenant le départ de cet artiste discret et talentueux, le 30 juillet dernier, à l’âge de 92 ans.

Aux héros oubliés 2014... Eli Wallach

Eli Wallach (1915 – 2014)

On ne peut pas aimer les westerns et ne pas citer la réplique qui tue (littéralement) : « When you have to shoot, shoot, don’t talk ! »  Ou, si vous préférez la VF : « Quand on tire, on raconte pas sa vie ! ». Vous avez reconnu bien sûr cette maxime pleine de sagesse prononcée dans Le Bon, la Brute et le Truand par Tuco Beneficio Pacifico Juan Maria Ramirez (dit : « le Porc »), le truand mexicain absolu, qui fut le personnage le plus célèbre joué par Eli Wallach. Certes, la carrière de ce grand acteur de théâtre, qui s’est éteint le 24 juin 2014 à l’âge de 98 ans, ne s’est pas limitée au seul personnage de Tuco, mais, pour bon nombre de cinéphiles qui ont grandi avec le film de Sergio Leone, il est impossible de ne pas associer le nom de l’acteur à son personnage. Ou à celui, tout aussi « truand », du bandido Calvera dans un autre western légendaire, Les Sept Mercenaires… Eli Wallach n’avait pourtant pas une seule goutte de sang mexicain dans les veines, et il était le premier à en rire  !

 

Né le 7 décembre 1915 de parents confiseurs, immigrés polonais, Eli Herschel Wallach grandit dans le quartier italo-américain de Red Hook, dans la seule famille juive de tout le quartier. Le jeune Wallach fit des études à Austin, au Texas, où il fut diplômé en Histoire. Un séjour qui lui ouvrit les yeux, et lui fit gagner l’amour des planches, travaillant sur des pièces en amateur avec des étudiants nommés Ann Sheridan (future star hollywoodienne des années 1940) et Walter Cronkite (futur légende des informations télévisées US). C’est aussi au Texas qu’il apprit l’équitation, discipline idéale pour jouer, plus tard, dans les westerns ! Diplômé en 1940 d’une maîtrise des arts en éducation au City College de New York, il rejoignit la Neighborhood Playhouse School of Theatre pour devenir acteur professionnel, suivant les leçons de Sandford Meisner. Enrôlé sous les drapeaux en janvier 1941, Wallach dût mettre ses ambitions entre parenthèses durant la 2ème Guerre Mondiale, travaillant dans les hôpitaux militaires. Il participa à des spectacles pour les patients. Pour l’anecdote, durant son service, on lui apprit une astuce pour guérir immédiatement d’une gueule de bois : enfoncer les pouces sous l’arcade sourcilière, méthode indolore et efficace… un « truc » dont il se servira pour la scène de torture du Bon, la Brute et le Truand. Impressionnant à l’image, mais absolument indolore en réalité ! Démobilisé, Wallach revint à New York, étudiant l’art du jeu d’acteur sous la direction des plus grands maîtres : Erwin Piscator, immense figure du théâtre allemand, à la Dramatic Workshop of the New School, et Lee Strasberg à l’Actor’s Studio, où Wallach eut pour camarades de classe Marlon Brando, Montgomery Clift, Sidney Lumet et (plus tard) Marilyn Monroe. Ce fut à l’Actor’s Studio qu’il rencontra aussi sa future femme, l’actrice Anne Jackson. Wallach fit ses débuts à Broadway dès 1945. Il joua des pièces de Tennessee Williams, George Bernard Shaw, Eugène Ionesco… et en 1951, Eli Wallach obtint un Tony Award pour son interprétation dans La Rose Tatouée, la pièce de Tennessee Williams. Acteur de théâtre avant tout, il continuera à fréquenter les planches new-yorkaises jusque dans les années 2000.

 

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ci-dessus : dans Baby Doll, Silva Vaccaro (Eli Wallach) aime profiter d’un peu de bon temps avec la jeune et jolie Baby Doll (Carroll Baker), sur la balançoire…

 

Le cinéma américain « recrutant » de plus en plus les élèves surdoués de l’Actor’s Studio dans les années 1950, Eli Wallach fut évidemment repéré par les directeurs de casting. Il y eut un faux départ – Wallach aurait dû jouer le rôle de Maggio, le soldat « rital » forte tête de From Here to Eternity / Tant qu’il y aura des Hommes ; le grand réalisateur Fred Zinnemann était enthousiasmé par ses essais, mais Wallach dût décliner l’offre en raison de ses engagements au théâtre. Ce fut Frank Sinatra qui décrocha le rôle, « soutenu » non officiellement par ses protecteurs ; des hommes du genre à faire aux producteurs du film une offre qu’ils ne pouvaient pas refuser (anecdote qui inspirerait à Coppola l’histoire de Johnny Fontane, du producteur et de la tête du cheval dans le lit, dans Le Parrain !). Wallach fit ses débuts au cinéma sous l’égide d’Elia Kazan, toujours dans l’univers de Tennessee Williams, avec Baby Doll, sorti en 1956 et qui fit l’objet d’un beau scandale en son temps. Wallach s’y fit remarquer dans le rôle de l’ambitieux Silva Vaccaro, qui séduit la femme-enfant Baby Doll (Carroll Baker) sous les yeux impuissants de son mari Archie Lee (Karl Malden). Wallach remporta pour ce rôle le BAFTA Award et sa seule nomination aux Golden Globes.

 

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ci-dessus : entrée en scène mémorable de Calvera, le bad guy joué par Eli Wallach dans Les Sept Mercenaires ! L’art de piller et rançonner, à la mexicaine…

 

Alternant ensuite le théâtre, les rôles à la télévision (Mister Freeze dans le Batman kitsch des années 60 !), et le cinéma, Wallach, immédiatement reconnaissable à son physique trapu et moustachu, le prédestinant aussi bien à jouer les méchants, les types louches et les personnages comiques, sera une « gueule » inoubliable dans bon nombre de classiques. On se souviendra d’abord de Calvera, le grand méchant des Sept Mercenaires, où il tenait tête à merveille à Yul Brynner, Steve McQueen, Charles Bronson, James Coburn et les autres. Un méchant très élégant et intelligent, qui se permettait même d’offrir un pardon royal aux pistoleros venus défendre les villageois qu’il rançonnait. On se souviendra aussi de son rôle de Guido dans The Misfits (Les Désaxés, 1961), le film de John Huston où il capturait des chevaux sauvages avec Clark Gable, pour en faire de la colle, et dansait un rock endiablé avec son amie Marilyn Monroe. Il fut un autre bad guy mémorable dans le western à grand spectacle La Conquête de l’Ouest d’Henry Hathaway (aidé par John Ford et George Marshall) : Charlie Gant, qu’affronte George Peppard durant une spectaculaire attaque de train, filmée en Cinérama. Parmi les autres personnages d’affreux mémorables que Wallach créa au cinéma, il y eut le Général dans Lord Jim (1965), de Richard Brooks, un seigneur de guerre d’Extrême-Orient qui faisait passer un sale quart d’heure à Peter O’Toole. Dans le registre comique, Eli Wallach fut aussi remarqué dans Comment voler un million de dollars (1966), caper movie de William Wyler, où il jouait un homme d’affaires américain charmé par Audrey Hepburn, et grugé par Peter O’Toole, encore lui ! Ou encore Frankie Scanapieco, dindon de la farce du Cerveau (1969), le film de Gérard Oury, avec Jean-Paul Belmondo, Bourvil et David Niven.

 

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Ci-dessus : LA scène du Bon, la Brute et le Truand, où l’art d’interrompre les monologues des méchants, par Tuco / Eli Wallach. Avec commentaire optionnel de l’inamovible Blondin (Clint Eastwood)…

 

Mais bien sûr, le rôle pour lequel on continuera de se souvenir d’Eli Wallach reste Tuco, le crasseux mexicain du Bon, la Brute et le Truand… Tout compte fait, Tuco, aussi bête, grande gueule, grossier et sadique soit-il, reste le personnage le plus sympathique du trio qu’il formait avec le cynique Blondin (Clint Eastwood) et le cruel Sentenza (Lee Van Cleef). Tuco, grâce à la performance de Wallach et à un scénario aux petits oignons (dont ces dialogues entrés dans la légende), sort de la caricature le temps d’une scène émouvante où il retrouve son frère prêtre, pour une confrontation houleuse. Et heureusement, il provoque souvent les rires du spectateur, bien aidé en cela par la gestuelle et les mimiques clownesques de Wallach. Le film regorge de scènes cultes, comme ce moment extraordinaire où Wallach court à perdre haleine à la recherche de la tombe du cimetière de Sad Hill, sur une sublime musique d’Ennio Morricone. Le tournage fut un sacré souvenir pour l’acteur. S’il y gagna l’amitié de Clint Eastwood, il faillit aussi y perdre la vie, par deux fois ! La sécurité n’était pas à l’époque le souci majeur des productions italiennes, et Wallach n’avait pas de doublure quand il s’évadait du train de prisonniers. Les marchepieds en métal passèrent à quelques centimètres de sa tête, à pleine vitesse. Un autre jour, les techniciens posèrent par mégarde une bouteille remplie d’acide, prévue pour les effets spéciaux, près de la bouteille d’eau de l’acteur. Wallach se trompa et faillit boire l’acide… Quoiqu’il en soit, sa prestation, truculente à souhait, le « typa » pour des rôles similaires dans d’autres westerns, essentiellement transalpins, comme Les 4 de l’Ave Maria avec Terence Hill et Bud Spencer, ou Et Viva la Révolution ! avec Franco Nero. Il ne retravailla jamais avec Sergio Leone, bien qu’il aurait pu tourner dans ses films suivants. Leone voulait reformer le trio du Bon, la Brute et le Truand le temps de la scène d’ouverture d’Il était une fois dans l’Ouest et voulait lui donner le rôle de Juan dans Giu la Testa (Il était une fois la Révolution), mais après une brouille définitive, le rôle revint à Rod Steiger.

En dehors de ces rôles de coyote, Wallach continua à jouer des seconds rôles dans des productions des années 1970 (le film fantastique La Sentinelle des Maudits, La Théorie des Dominos avec Gene Hackman, ou Le Chasseur, dernier film de Steve McQueen, etc.), avant de se faire plus discret et de revenir vers les planches et la télévision (d’Arabesque à Urgences jusqu’à Nurse Jackie). Jusqu’à un âge avancé, Wallach ne cessa jamais de jouer. Il fit de fréquentes apparitions dans des rôles prestigieux, comme dans Le Parrain III (1990), où il jouait Don Altobello, faux ami de Michael Corleone (Al Pacino), planifiant dans l’ombre sa chute. Ce serait sans compter sans la sœur de Michael, Connie (Talia Shire), et ses dangereux cannolis… On le vit aussi en vieux rabbin traditionnaliste dans la comédie d’Edward Norton, Keeping the Faith (Au Nom d’Anna), où il faisait la leçon à Ben Stiller. Eli Wallach retrouva aussi son vieil ami Clint Eastwood sur le tournage de Mystic River : non crédité au générique, il jouait Mr. Loonie, le vieux marchand de liqueurs qui mettait les policiers Kevin Bacon et Laurence Fishburne sur la bonne piste. Parmi ses dernières apparitions, notons « le Fantôme », mystérieux vieil homme que rencontrait Ewan McGregor dans The Ghost Writer de Roman Polanski. Eli Wallach fit sa dernière apparition sur grand écran en 2010, dans le film d’Oliver Stone, Wall Street : L’Argent ne dort jamais. Il reçut en 2011 un Oscar honoraire pour sa longue et riche carrière, remis par un Clint Eastwood très ému.

Un dernier rappel, Mr. Wallach ? Bon, allez, pour la peine…Un autre moment culte du Bon, la Brute et le Truand : Tuco faisant ses courses…

 

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Ce pauvre marchand d’armes !

 

Ludovic Fauchier.

Just whistle – Lauren Bacall (1924-2014)

Lauren Bacall

« Quelqu’un a une cigarette ? ».

 

Par cette seule réplique, une jeune femme de 19 ans chavira les cœurs des spectateurs de 1944… et celui de son partenaire à l’écran. Quand Lauren Bacall apparut pour la première fois dans To have and have not (Le Port de l’Angoisse), Humphrey Bogart, le dur des durs à cuire par excellence, fut conquis. On peut le comprendre : la demoiselle aux grands yeux clairs félins et à la douce voix rauque, entra par la grande porte dans la légende du Cinéma… Un terme dont elle se moquait allègrement, car Lauren Bacall était du genre à garder la tête froide, et faisait preuve d’un humour cinglant envers la réputation de star de l’écran qu’on lui colla dès ses débuts. Et si ses films les plus célèbres restent indissociables du mythique couple qu’elle forma avec Bogart, sa carrière, elle, s’étendit sur sept décennies, ses années « star » n’occupant qu’une relative partie de sa longue vie.

 

Il n’en reste pas moins que, ce 12 août 2014, une des dernières figures témoins de l’Âge d’Or du grand cinéma hollywoodien s’en est allée. Lauren Bacall restera pour toujours une présence associée à l’imagerie fantasmé d’un film de la fin des années 1940. Un film qui commencerait par un bureau de détective privé, aux stores rabaissés, une bouteille de whisky posée négligemment sur le bureau. Le privé émergerait de ses réflexions, pieds posés sur la table, par l’arrivée de Miss Bacall, dans l’embrasure de la porte. Une apparition d’une beauté angélique mais malicieuse, qui dirait « Mr. Marlowe ? J’ai besoin de votre aide… ». Et ce film, qui n’a jamais sans doute existé ailleurs que dans l’imagination collective des cinéphiles, entraînerait le privé dans une enquête l’emmenant sur les traces de Lauren Bacall, dans un night-club luxueux de Los Angeles embrumé de la fumée des cigarettes. Et tandis que viendrait l’inévitable scène de séduction, les vils truands campés par Peter Lorre, Edward G. Robinson ou Sidney Greenstreet seraient prêts à en découdre, en coulisses… Toute une époque que nous allons évoquer ici, par le biais des grandes étapes de la vie de Lauren Bacall. A lire avec ou sans verre de whisky à la main, et un bon disque de jazz d’époque en fond sonore ! Bien entendu, vous êtes libres de me signaler toute erreur dans le texte qui suit.

Lauren Bacall - la une de Harper's Bazaar

Lauren Bacall fut le nom de scène Betty Joan Perske, née à New York, dans le Bronx, le 16 septembre 1924. Betty était la fille unique de William, un employé de ventes, et de Natalie (née Weinstein-Bacal), une secrétaire. Comme bien des américains de l’époque, elle était une enfant d’immigrés juifs européens, venus en Amérique pour bâtir une nouvelle vie ; ses grands-parents paternels avaient émigré, quittant leur Vistule natale, territoire de la Pologne annexé par l’Empire Russe, et son père était né dans le New Jersey. Natalie, elle, était arrivée de Roumanie après le pénible passage par Ellis Island. Les parents de la petite fille divorcèrent quand elle avait cinq ans ; Betty resterait toujours avec sa mère et ne vit plus son père. En grandissant, Betty décida qu’elle voulait devenir danseuse, mais fut bientôt conquise par l’univers du théâtre. Très jolie jeune fille, elle fit du mannequinat, travaillant en parallèle comme souffleuse au théâtre, et elle étudia à l’American Academy of Arts, dans la même classe qu’un autre enfant d’immigrés, future superstar et partenaire à l’écran : Kirk Douglas (Yissur Danielovitch Demsky de son vrai nom). Elle croisa aussi sur les planches, à cette époque, un tout jeune Gregory Peck, resté un de ses plus fidèles amis. En 1940, elle eut aussi la chance de rencontrer la grande Bette Davis, de passage à New York. Betty Joan Perske fit ses débuts au théâtre en 1942 à Broadway, une simple silhouette dans une pièce intitulée Johnny 2 X 4.

 

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Une photo faite pour le prestigieux Harper’s Bazaar, pour un numéro paru en 1943, changea tout. La jolie demoiselle attira l’attention de Nancy Hawks, une femme de caractère, et l’épouse du cinéaste Howard Hawks. Le réalisateur de Sergent York préparait une adaptation du roman d’Ernest Hemingway, To have and have not, avec Humphrey Bogart en vedette. Celui-ci tiendrait le rôle de Harry « Steve » Morgan, un capitaine de bateau de pêche entraîné malgré lui dans la Résistance française aux Antilles, face à la police de Vichy. Il croiserait le beau regard de Marie « Slim » Browning, une jeune voleuse au caractère bien trempé, écumant les bars et les hôtels pour survivre. Nancy Hawks insista pour que Betty fit un essai filmé ; la secrétaire du cinéaste envoya par erreur un ticket direct pour Hollywood. A seulement 19 ans, la toute jeune femme, actrice inexpérimentée, auditionna devant la caméra d’un des plus redoutables réalisateurs de l’époque. Hawks, qui cherchait à lancer une nouvelle star, ne fut pas convaincu, mais sa femme prit Betty sous son aile : deux semaines plus tard, une Betty Perske plus élégante et affirmée passa une seconde audition. Suivant les conseils de Nancy Hawks, elle s’était entraînée à baisser le ton de sa voix, naturellement nasillarde, en hurlant des vers de Shakespeare pendant plusieurs heures. Celle-ci devint plus rauque, plus profonde, féline. Howard Hawks l’engagea, lui faisant signer un contrat de sept ans avec le studio Warner Bros., et devint son manager officieux. Il changea son prénom en Lauren, un choix qu’elle détesta (elle se fera toujours appeler « Betty » par ses amis proches), et elle choisit le second nom de famille de sa mère, allongé d’un « l ». Pour ses premiers jours de tournage, Lauren Bacall, en proie à un trac incontrôlable, tremblait dès qu’elle devait jouer ses scènes. Elle trouva la parade en regardant son partenaire par en-dessous, lançant du même coup ce langoureux regard qui fit vite craquer Bogie, comme les spectateurs. Et voilà comment Lauren Bacall hérita de son célèbre surnom, « The Look ». Très inspiré à la fois par Marlene Dietrich (comme cette dernière, elle chante joliment aux côtés du pianiste Hoagy Carmichael) et par Nancy Hawks (« Slim » était le surnom que lui donnait son mari), Lauren Bacall entra dans la légende, grâce notamment à une scène de séduction conclue par cette réplique langoureuse : « Avec moi, tu n’as pas besoin d’agir, Steve. Oh ! Peut-être simplement siffler. Tu sais siffler, Steve ? Tu rapproches tes lèvres et tu souffles. ». Succès immédiat. La jeune femme devint une star en quelques secondes !

 

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Humphrey Bogart et Lauren Bacall avaient entamé une liaison amoureuse sur le tournage, au grand dam du pygmalion Hawks, et de l’épouse de Bogart, Mayo Methot. Bogart divorça de celle-ci, et, peu de temps après, il épousa Lauren Bacall. Le couple aura deux enfants, un fils, Stephen Humphrey Bogart, né en 1949, et une fille, Leslie Howard Bogart, née en 1952. La jeune actrice tourna ensuite en 1945 le film Confidential Agent (Agent Secret) avec Charles Boyer et Peter Lorre, un mauvais souvenir pour elle en raison des critiques négatives à son encontre. Souvenir vite oublié, puisque Howard Hawks l’associa de nouveau à son mari, immédiatement après, pour le second des quatre grands films noirs qu’ils tourneront. Le Grand Sommeil, dès le générique, iconisa le couple Bogart-Bacall : il les présentait, en contrejour, allumant leurs cigarettes. Toute l’image d’une époque où les stars, à l’écran, se permettaient de fumer comme des pompiers et de partager un whisky sans que l’on ne crie au scandale. Du moment qu’ils le faisaient avec classe, humour et prestance !… Cette adaptation du roman de Raymond Chandler plongeait le détective privé Philip Marlowe (Bogart) dans une intrigue tortueuse, le menant à affronter un réseau de maîtres chanteurs crapuleux, faisant pression sur les filles d’un général paralytique. Bacall jouait Vivian Rutledge, l’aînée des deux sœurs, une joueuse invétérée, mentant pour protéger sa sœur dévergondée. Le Grand Sommeil fut une adaptation difficile : le code Hays sévissait à l’époque, et le scénario du film dut être largement modifié en conséquence. Hawks dut retourner le film en modifiant plusieurs scènes, au point que le film demeurera délibérément incompréhensible. Hawks et ses scénaristes, tout comme Raymond Chandler, ne savaient même plus qui avait fait quoi dans cette sombre affaire… Mais peu importait ; Bogart était à son meilleur niveau, et l’alchimie de son couple formé avec Lauren Bacall était évidente. Celle-ci dut pourtant endurer de nouvelles critiques lui reprochant toujours son inexpérience. On pouvait deviner que l’actrice n’était pas très à l’aise à l’intérieur d’un système qui fit d’elle « la femme de Bogart », mais elle s’en sortit avec les honneurs. Elle avait une présence unique, renforcée par la malice et l’ironie cinglante des échanges auxquels elle se livrait avec Bogart ; ici, cela culminerait avec un dialogue mémorable dans un night-club, où Vivian et Marlowe échangent des dialogues aux sous-entendus très explicites sur les « courses de chevaux« . Le code Hays laissa passer, et le film fut un nouveau succès.

 

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Bogart et Bacall reprirent du service l’année suivante pour leur troisième film ensemble, Dark Passage (Les Passagers de la Nuit), dont la réalisation fut signée par Delmer Daves. Cette adaptation d’un autre maître du polar, David Goodis, restera peut-être le meilleur film du couple. Un thriller, où Vincent Parry (Humphrey Bogart), un évadé de la prison de San Quentin, trouvait refuge chez Irene Jansen (Lauren Bacall), une artiste peintre sûre de son innocence, et qui l’aiderait à découvrir qui l’a fait accuser du meurtre de sa femme. L’originalité du film tenait à ce que, pendant une heure (soit environ les deux tiers du récit), Bogie ne montrait pas son visage. Daves filmait le récit en caméra subjective, ou bien laissait Parry dans les ténèbres, avant de révéler son visage, modifié par une opération de chirurgie esthétique nécessaire pour berner la police. Le résultat fut un petit chef-d’oeuvre de film noir, baignant dans une atmosphère cauchemardesque, clairement inspirée par les peintures d’Edward Hopper. Quand à Lauren Bacall, elle fut excellente de bout en bout ; bénéficiant du temps de présence plus réduit de son mari à l’écran, l’actrice jouait un personnage plus proche d’elle que ne l’étaient sans doute Slim Browning et Vivian Rutledge. Tout en jouant sur les conventions du genre (et les inévitables scènes de séduction avec cigarettes, avec en fond musical la superbe chanson de Johnny Mercer, Too Marvelous for Words), le film offrait à l’actrice l’occasion de jouer un personnage plus affirmé, prenant l’initiative de défendre l’ex-taulard en cavale, en usant de ruse et de charme. Lauren Bacall sut montrer qu’elle n’était pas juste la sublime « pépée » de night-club que Bogie devait protéger à tout bout de champ, mais qu’elle avait aussi du répondant, tenant aussi bien tête avec astuce à la police qu’à une « amie » suspicieuse, jouée par Agnes Moorehead.

1947 fut aussi une année difficile pour le couple, hors des plateaux de tournage. Avec le début de la Guerre Froide, les sympathisants américains du communisme ou du socialisme furent vite regardés avec méfiance. Hollywood fut la cible du Congrès, notamment les « Hollywood Ten« , un groupe de personnalités (essentiellement des cinéastes et des scénaristes, comme Edward Dmytryk et Dalton Trumbo) vite accusés par l’HUAC (House committee of Un-American Activities) d’être des agents de l’Union Soviétique. Les « Ten » se retrouveront mis au chômage forcé, leur réputation salie pour de longues années. Dans ce contexte houleux, Bogart et Bacall rejoignirent le Committee for the First Amendment ; ils firent ainsi partie d’un groupe d’acteurs et de cinéastes célèbres (rassemblant entre autres John Huston, William Wyler, Billy Wilder, Katharine Hepburn, Gene Kelly, Judy Garland, Bette Davis, Groucho Marx…) qui allèrent, en octobre 1947, plaider la cause des « Ten » à Washington, au nom de la démocratie. Peine perdue, car ces derniers furent condamnés, et la démarche des stars attira sur eux la suspicion. Tant et si bien que Bogart dut rédiger un article en 1948, dans le magazine « Photoplay », pour mettre les choses au clair, rappeler que ni lui ni Lauren Bacall n’avaient la moindre sympathie pour le régime soviétique, et qu’ils avaient soutenu les artistes blacklistés uniquement au nom de la liberté d’expression supposée garantie par le droit américain. Dans les années suivantes, empoisonnées par la Chasse aux Sorcières, Lauren Bacall campera fermement, d’ailleurs, sur ses opinions démocrates, et critiquera ouvertement le sinistre Sénateur Joseph McCarthy. 

 

Lauren Bacall - Key Largo

Le couple reprit le chemin des studios pour leur quatrième et dernier film tourné ensemble : Key Largo, réalisé par John Huston, concluait cette exceptionnelle série de grands films noirs. Librement adapté d’une pièce à succès de Maxwell Anderson, le film confrontait Bogart et Bacall à une bande de truands cruels, menés par un adversaire de premier ordre : Edward G. Robinson. Le casting de choix comprenait aussi Lionel Barrymore et Claire Trevor, mémorable en « poule » de gangster vieillissante et malheureuse. Bacall jouait le rôle de Nora Temple, une jeune veuve de guerre, gérant un petit hôtel en Floride avec son beau-père (Barrymore). Frank McCloud (Bogart) venait saluer la mémoire du défunt soldat tombé à Cassino auprès de ses proches, mais se retrouvait, comme ces derniers, pris en otage par la bande de Johnny Rocco (Robinson), gangster déclinant prêt à revenir sur le territoire américain. Bacall fit une prestation correcte, mais son rôle était quelque peu effacé, laissant le champ libre à l’affrontement des monstres sacrés Bogart et Robinson. Bien entendu, ce dernier se montrait si cruel et visqueux (séquence mémorable où il murmure à l’oreille de la belle pour la faire sortir de ses gonds…) qu’elle finirait par soutenir Bogart, comme il se devait !

A l’entrée des années 1950, Lauren Bacall eut du mal à prouver au système de production hollywoodien qu’elle était une actrice avant tout. Difficile, pour cette jeune femme bombardée « star » du jour au lendemain, de trouver un bon équilibre de vie, entre les obligations professionnelles, son mariage avec une superstar du grand écran (il est à noter quand même qu’elle et « Bogie » furent l’un des rares exemples de couple stable et heureux dans ce milieu de fous…), la maternité, et l’envie de trouver des rôles solides. L’actrice n’aimait pas, de toute évidence, l’univers d’Hollywood, où un certain sexisme fut (et reste) de vigueur quant à la place des femmes à l’écran… Elle refusa beaucoup de scénarii qu’elle jugeait médiocres, et gagna en retour une réputation d’actrice « difficile ».

Lauren Bacall - Young man with a horn

En 1950, elle tourna deux films pour le cinéaste Michael Curtiz. Deux films de qualité variable, le meilleur des deux étant Young man with a horn (devenu en VF La Femme aux chimères), le premier grand film américain sur l’univers du jazz. Kirk Douglas y incarnait Rick Martin, un jeune trompettiste talentueux mais sans le sou, très inspiré de Bix Beiderbecke, partagé dans sa vie amoureuse entre sa femme Amy, jouée par Bacall, et une chanteuse jouée par Doris Day. Lauren Bacall fit une très bonne prestation nuancée pour un personnage antipathique au premier abord, une étudiante en psychiatrie hautaine et distante, perturbée par le suicide de sa mère, et dont le mariage se détériorait rapidement. Le film montrait même que l’épouse du trompettiste se consolait avec une femme « artiste » (horreur pour l’époque !…). Le film suivant fut Bright Leaf (Le Roi du Tabac), où elle partageait l’affiche avec une autre légende, Gary Cooper. Malheureusement, le film fut un drame assez ennuyeux sur fond de guerre du commerce du tabac au 19ème Siècle. Le personnage de Cooper, adepte d’une technique de production et de vente industrielle moderne, affrontait des barons locaux représentant la vieille école sudiste ; Bacall y jouait Sonia Kovac, une tenancière de bordel rejoignant évidemment le camp de « Coop ». Le film fut assez vite oublié.

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L’actrice, elle, fit une pause de deux ans loin des écrans. Sa cinquième collaboration avec son époux fut pour la radio, avec le feuilleton à succès Bold Venture qui réunissait le couple entraîné dans un univers d’aventures, d’intrigues et de mystères aux Caraïbes, en 1951 et 1952. Lauren Bacall reprit le chemin des studios, libérée de son contrat exclusif avec Warner, pour rejoindre la 20th Century Fox en 1953, comme tête d’affiche de la comédie Comment épouser un Millionnaire, de Jean Negulesco. Changement de registre et surtout de visuel pour la comédienne, maintenant filmée en CinémaScope et Technicolor flamboyant ! L’occasion pour les spectateurs de découvrir « en vrai » les ravissants yeux verts-bleus de Miss Bacall. Cette comédie sans prétention fit un triomphe au box-office américain. Trois amies modistes, sans le sou, y cherchaient un mari riche pour se sortir des tracas financiers… Bacall y jouait le rôle de Schatze, le cerveau de la bande, hésitant entre un faux pompiste et un riche texan veuf (William Powell). Ses amies étaient jouées quant à elles par deux fantasmes ambulants : Betty Grable, la pinup attitrée des soldats américains de la 2ème Guerre Mondiale, et l’étoile montante Marilyn Monroe, portant ici des lunettes. Dans cette comédie plaisante, un brin cynique (le mariage de raison et d’argent, avant l’amour !), Lauren Bacall s’amusait bien, plaisantant au passage sur Bogart, « ce type dans African Queen« , qui fait craquer son personnage…

Forte de ce succès, l’actrice jouera , dans les années 1950, des rôles plus dramatiques, le plus souvent des épouses malheureuses ou incomprises. Sa beauté un peu froide, mise en valeur par les meilleurs chefs opérateurs de l’époque, son intelligence et un certain underplay tout en réserves lui vaudront souvent les louanges des critiques, et elle conserva adroitement son aura de star devenue mature. Elle retrouva Jean Negulesco pour son film suivant en 1954, Woman’s World (Les Femmes mènent le monde), un drame regroupant June Allyson, Van Heflin, Cornel Wilde, Arlene Dahl et Fred MacMurray, qui jouait ici son mari épuisé par le travail. En 1955, le couple Bogart-Bacall fit son ultime apparition sur les écrans, à la télévision, pour une reprise de La Forêt Pétrifiée, où Humphrey Bogart reprit le rôle qui l’avait fait connaître en 1936. Au cinéma, Lauren Bacall joua avec John Wayne dans L’Allée Sanglante, un film d’aventures plutôt raté, en raison d’une production pour le moins chaotique (Wayne, producteur, remplaça officieusement le réalisateur William A. Wellman durant le tournage). La rencontre du « Look » et du « Duke » ne fit pas d’étincelles.

 

Lauren Bacall - La Toile d'Araignée

On préfèrera se souvenir, en cette année 1955, du premier film que Bacall tourna pour Vincente Minnelli, le drame psychologique La Toile d’Araignée. Elle y jouait Meg Rhinehart, membre de l’équipe du psychiatre Stewart McIver (Richard Widmark), brillant médecin gérant un hôpital psychiatrique moderne, où les médecins laissent à leurs malades le soin de s’organiser et de se responsabiliser. Meg, jeune veuve cherchant un nouveau sens à sa vie, y aidait les patients volontaires dans leurs activités artistiques. Un beau projet hélas contrecarré par les tensions et les intrigues au sein du personnel… Un beau casting rassemblant aussi Charles Boyer, Lillian Gish, Gloria Grahame et l’irrésistible Oscar Levant en malade grincheux, pour ce film sauvé du mélodrame pesant par l’habile mise en scène de Minnelli. La prestation de Bacall était réussie, jouant de façon subtile sur le rapprochement affectif entre son personnage et le docteur joué par un excellent Widmark.

 

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On apprécia aussi le jeu de Lauren Bacall dans son film suivant, dû à l’autre grand maître du mélodrame flamboyant, Douglas Sirk. Ecrit sur du Vent, tourné et sorti en 1956, décrivait un quatuor amoureux malheureux. Bacall y jouait le rôle de Lucy Moore, dessinatrice publicitaire, partagée entre Kyle Hadley (Robert Stack), héritier d’une grande fortune pétrolière, et le meilleur ami de celui-ci, Mitch Wayne (Rock Hudson). Lucy épousait Kyle, au grand dam du loyal Mitch, avant que sa belle-soeur, l’aguicheuse Marylee (Dorothy Malone), ne jetât de l’huile sur le feu. Malgré tout dévouée à son mari, Lucy ne pouvait l’empêcher de s’abîmer dans l’alcool, se croyant stérile… Racontée telle quelle, l’intrigue ressemble à n’importe quel épisode de soap opéra, mais ce serait oublier un peu trop vite que les Dallas et autres ont allègrement plagié ce beau classique, sans jamais avoir le talent narratif et visuel de Sirk. Bacall y était impeccable de retenue, parfaitement à son aise dans l’univers « sirkien ».

 

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Lauren Bacall retrouva Vincente Minnelli pour son film suivant, Designing Woman (La Femme Modèle), sorti en 1957. Elle en partageait la vedette avec un vieil ami, Gregory Peck, remplaçant au pied levé Grace Kelly. Ce film fut l’un des rares à mettre en valeur son talent comique, visible dans Comment épouser un millionnaire, et déjà présent dans la scène du téléphone du Grand Sommeil (« Vous demandez le commissariat ? Vous faites erreur, ce n’est pas un commissariat ici… attendez, je vous passe mon père. »). Dans La Femme Modèle, elle jouait Marilla Brown, dessinatrice de mode et couturière sophistiquée, mariée sur un coup de foudre au journaliste sportif Mike Hagen (Peck), qui lui cachait sa liaison de longue date avec une chanteuse (Dolores Gray). Quiproquos et gags bien vus sur les différences sociales indéniables entre les deux jeunes mariés s’ensuivaient, dans l’esprit des comédies de Spencer Tracy et Katharine Hepburn, cette dernière étant certainement ici le modèle du personnage joué par Bacall. La comédie était bien enlevée, mais l’actrice n’avait guère le cœur à rire pendant le tournage. Humphrey Bogart, atteint d’un cancer de l’œsophage, s’affaiblissait et décéda le 14 janvier 1957. Elle vécut mal le veuvage, et eut une brève liaison, abruptement finie, avec Frank Sinatra. Elle reprit le chemin des plateaux de tournage pour deux autres films à la fin des années 1950 : The Gift of Love (1958), son troisième film pour Jean Negulesco, où elle jouait de nouveau l’épouse de Robert Stack, une femme cardiaque décidant d’adopter une petite fille ; et le film d’aventures britannique de J. Lee Thompson, Northwest Frontier (Aux frontières des Indes), en 1959, où elle jouait une gouvernante protégeant un enfant maharadjah dans une Inde en proie à la guerre. Un gros succès, mais l’actrice, à 35 ans, décida qu’il était temps pour elle de se retirer des feux du star-system.

Lauren Bacall ne se mit par pour autant à la retraite. Elle retourna à ses premières amours, le théâtre, en jouant à Broadway le premier rôle de la pièce à succès Au revoir, Charlie. Un succès, qui en appela d’autres sur les planches, durant les décennies suivantes. Elle épousa en secondes noces l’acteur Jason Robards, le 16 juin 1961, et elle donna naissance six mois plus tard à leur fils, Sam Robards, futur comédien. Lauren Bacall fit de rares apparitions à la télévision (dans les séries Dr. Kildare, Mr. Broadway ou chez Bob Hope) et fit de discrets come-backs au cinéma : le drame psychologique Shock Treatment (1964), la comédie Sex and the Single Girl (Une Vierge sur canapé, 1964) avec Tony Curtis, Natalie Wood et Henry Fonda, et, ramenant avec elle le souvenir des classiques de Bogart, le film policier Harper (Détective Privé, 1966) face à Paul Newman. Son bonheur, Lauren Bacall le trouva finalement au théâtre, devenant une comédienne de premier plan, saluée par le public et la critique pour ses rôles dans Fleur de Cactus (1965), Applause (1970), Wonderful Town (1977), Woman of the Year (1981), Doux Oiseau de Jeunesse (1985) ou La Visite de la Vieille Dame (1999). Elle obtint deux Tony Awards, la plus haute distinction pour une actrice de théâtre, pour Applause et Woman of the Year, et deux Sarah Siddons Awards de l’Actrice de l’Année en 1972 et 1984.

 

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Divorcée de Jason Robards en 1969 (le mariage ne put survivre à l’alcoolisme de l’acteur), Lauren Bacall fit des apparitions plus épisodiques au cinéma. Trois rôles seulement dans les années 1970, mais deux restèrent assez notables. Dans un casting de superstars (Sean Connery, Ingrid Bergman, Jacqueline Bisset, etc.), elle fut en 1974 Mrs. Harriet Belinda Hubbard, amusant personnage de veuve nouveau riche, l’une des suspectes du Crime de l’Orient Express sur lequel enquête Hercule Poirot (Albert Finney), dans cette excellente adaptation d’Agatha Christie par Sidney Lumet. Et en 1976, elle retrouva John Wayne pour son dernier film, le très bon western The Shootist (Le Dernier des Géants), dans lequel jouaient aussi James Stewart, Ron Howard et John Carradine. Lauren Bacall jouait le rôle de Bond Rodgers, veuve et logeuse de J.B. Books (Wayne), légende de l’Ouest se mourant d’un cancer. Bien qu’elle et le « Duke » étaient connus pour leurs opinions politiques totalement opposées, ils devinrent bons amis jusqu’à la mort de Wayne en 1979, lui aussi emporté par la maladie. Sur une note plus souriante, The Shootist fut, pour Bacall, l’occasion d’être nominée, pour la toute première fois, à 52 ans ! Elle fut citée aux BAFTA Awards de la Meilleure Actrice.

 

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Les dernières décennies de carrière de Lauren Bacall furent bien évidemment plus discrètes que ses débuts. Devenue, par la force des choses, la dernière survivante des grands films noirs de l’Âge d’Or d’Hollywood, elle se prêtait volontiers au jeu des documentaires et des interviews sur cette glorieuse époque, tout en continuant à alterner apparitions au cinéma, à la télévision, et poursuivant sa carrière théâtrale jusqu’en 1999. Après une pause de sept ans suite à l’échec du film Fanatique (1981) avec James Garner, Lauren Bacall fut le plus souvent une guest star de choc, cantonnée à des rôles secondaires (l’éditrice de James Caan dans Misery, de Rob Reiner, une participation dans Prêt-à-Porter de Robert Altman, pour qui elle avait tourné la comédie Health en 1980…), et le plus souvent, des personnages de mères autoritaires. On citera surtout son rôle dans The Mirror Has Two Faces (en VF, Leçons de Séduction), remake du film d’André Cayatte Le Miroir à deux faces, réalisé et joué par Barbra Streisand, avec également Jeff Bridges. Une comédie dramatique où elle était Hannah Morgan, la mère égocentrique de Rose (Streisand), professeur de littérature effacée, disgracieuse et malheureuse, qui craquait pour le beau mathématicien joué par Bridges. Accueil critique et public mitigé, comme à chaque sortie d’un film de « la » Streisand, mais la performance de Bacall fut largement appréciée : c’était bien celle d’une véritable actrice, respectée et confirmée. A 72 ans, elle remporta le Golden Globe de la Meilleure Actrice dans un Second Rôle, ainsi que le Screen Actors Guild Award de la même catégorie. Et elle décrocha sa seule et unique nomination à l’Oscar de toute sa carrière. Favorite, elle se le fit souffler in extremis par Juliette Binoche pour Le Patient Anglais

 

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Parmi les dernières apparitions au cinéma de Lauren Bacall, il faudra notamment citer ses collaborations avec Nicole Kidman, continuatrice de la grande tradition glamour à l’écran : elle joua avec elle dans Dogville (2003), le drame de Lars von Trier, et la retrouva l’année suivante dans le film de Jonathan Glazer, Birth, où elle jouait sa mère. On la revit également dans la suite de Dogville, Manderlay, Nicole Kidman étant remplacée par Bryce Dallas Howard. Ignorant vaillamment le mot « retraite », Lauren Bacall continua à apparaître régulièrement sur les grands et petits écrans (Chicago Hope, Les Sopranos). Elle l’employa aussi son inimitable voix rauque dans divers films et séries animées, comme les doublages américains du Château Ambulant de Miyazaki, Ernest et Célestine, ou dans la série Family Guy (Les Griffins). Saluée et récompensée comme il se devait dans les festivals et les cérémonies officielles, Lauren Bacall fut enfin reconnue à sa juste valeur par l’Académie des Oscars, qui lui remit une statuette honorifique en 2009, « en reconnaissance de son rôle central dans l’âge d’or du cinéma« . Mieux valait tard que jamais ! La comédienne apparut pour la dernière fois au cinéma en 2012 dans la comédie dramatique The Forger, jouant le rôle d’Annemarie Cole, une aimable vieille voisine du jeune couple formé par Josh Hutcherson et Hayden Panettiere. Elle succomba à une attaque cardiaque le 12 août dernier, dans sa résidence du Dakota Hotel de New York.

Il reste maintenant les souvenirs liés au nom de Lauren « Betty » Bacall… ceux d’une époque depuis longtemps révolue, où le star system n’était pas encore réduit à du simple matériel de tabloïds médiocres voués à l’ignoble culture people actuelle… Promue star avant d’être célébrée comme actrice, Lauren Bacall ne fit pas que marquer de sa présence une belle série de grands films avec son cher Bogie ; elle sut, lentement mais sûrement, gagner le respect de ses pairs en menant une vie bien remplie, et un parcours professionnel irréprochable. On saluera donc sa mémoire comme il se doit.

 

Lauren Bacall - avec Bugs Bunny !

Et, pour finir par un sourire, joignons-nous à ce bon vieux Bugs Bunny en adoration devant la belle dans le cartoon Slick Hare (1946). Lauren Bacall ne devrait pas nous en tenir rigueur : joignons nos lèvres, et sifflons !

 

That’s all, Folks !

Ludovic Fauchier.

 

 

Le lien vers la fiche ImdB et la filmographie complète de Lauren Bacall :

http://www.imdb.com/name/nm0000002/

Pour John Milius

John Milius 02

UNE MISE AU POINT POUR LE LECTEUR : les curieux trouveront assez facilement sur Internet divers propos tenus par John Milius au fil des années ; propos politiques très agressifs et qui, tirés hors de leur contexte, laisseraient croire que je défendrai ici un individu souvent qualifié de « fasciste » par ses critiques. Il faut garder la tête froide et faire la part des choses… la personnalité de John Milius ne plait pas à tout le monde, c’est un fait. Mais il faut éviter d’emblée les amalgames douteux : l’homme dont je parle ici a beau avoir souvent exprimé ses positions conservatrices « à l’américaine », et connaître par cœur tout ce qui se rapporte à la Guerre, il ne faut pas pour autant voir en lui un simple fou furieux abonné à la NRA et prêt à tirer sur tout ce qui bouge. L’homme Milius est beaucoup plus intelligent que cela, et son machisme affiché est un masque. Je suppose pour ma part que Milius aime mettre à l’épreuve l’intelligence de ses interlocuteurs par la provocation, et nombreux sont ceux qui sont tombés dans le panneau de ses déclarations bellicistes.

Evitons donc les amalgames douteux ; pour ma part, je ne militerai jamais pour l’usage libre des armes à feu et la violence, de quelque nature qu’elle soit dans la réalité, me rend malade. Les excès de virilité belliqueuse qui apparaîtront dans ce texte de votre serviteur, en proie à une flambée permanente de testostérone causée par des visions répétées de Conan le Barbare, seront à prendre bien évidemment au second degré ! Ces excès seront à voir comme un hommage personnel à un conteur exceptionnel, ce qu’est avant tout John Milius.

C’est à moi, son chroniqueur, qu’il revient de vous narrer sa saga. Laissez-moi parler de ces jours de grande aventure !

L.F. 

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ci-dessus : la bande-annonce du documentaire Milius (2013), qui annonce bien la couleur !

 

Qui est John Milius ? Un réalisateur et un scénariste dont le caractère haut en couleur a généré autant d’admiration (surtout chez ses collègues cinéastes de la génération des « movie brats« , et de quelques vaillants héritiers) que de mépris et d’hostilité chez une certaine intelligentsia médiatique, aussi bien répandue aux Etats-Unis qu’en Europe. Il faut dire que le gaillard, ayant toujours défendu une certaine idée de cinéma épique et viril, a attiré sur lui toutes sortes de qualificatifs pas toujours flatteurs… Les plus modérés l’ont surnommé le « Général Patton des réalisateurs » ou de « va-t-en guerre » ; pour d’autres, c’est un »fasciste« , « réactionnaire« , « psychopathe » ou, pire encore,  »l’Hermann Goering des cinéastes« . C’est dire si sa personnalité divise. Lui-même en rajouta souvent, se définissant comme un  »Viking« , un « Samouraï américain » égaré dans des temps faussement policés… ou, selon sa formule la plus célèbre, « un anarchiste zen« . L’image généralement laissée par le lascar est celle d’un personnage qui, en tout cas, n’ennuie jamais ; un mélange du Général Patton, d’Ernest Hemingway, de Yosemite Sam, du cousin Teddy d’Arsenic et Vieilles Dentelles (« CHAAAAAAAAAARGE !! »), avec une touche de paranoïa digne du Général Ripper (Sterling Hayden) dans Docteur Folamour, prêt à plonger le monde dans le feu nucléaire pour anéantir ces sales communistes ! De mon seul point de vue de cinéphile, je dirai que John Milius est une sorte d’anachronisme fascinant ; derrière cette façade de dinosaure grognon et réactionnaire qu’il s’est plu à cultiver, se cache en fait un grand romantique incompris, un authentique poète guerrier ; son talent est né d’une grande frustration personnelle, et s’est développé à travers l’écriture et la réalisation d’un nombre considérable de films exceptionnels… mais aussi de sévères ratages. qui participent à son charme très particulier. Même ses pires détracteurs pourront lui reconnaître cette qualité : quoi qu’il ait pu dire ou faire, aussi fou qu’il puisse paraître, John Milius est resté honnête jusqu’au bout, comme seul peut l’être un vieux guerrier. Et la galerie de personnages qu’il a contribué à créer parle aussi pour lui. Des hommes, des vrais durs qui ne pleurent pas (ou alors en silence), impitoyables au combat, souvent sérieusement fêlés, parfois très drôles, qui enflamment le cœur des femmes ou effraient les gens civilisés. Ils se nomment « Dirty Harry » Callahan, Jeremiah Johnson, Roy Bean, Mulay El Raisuli « Le Magnifique », Quint, les Colonels Kurtz et Kilgore, le Capitaine Willard, Theodore Roosevelt, Wild Bill Kelso, Conan le Cimmérien, Learoyd, le Commandant Ramius, Geronimo ou Titus Pullo, et tous sont nés (ou ont été « recréés ») dans l’esprit unique de John Milius.

Et maintenant suivez-moi, les bleues-bites, tous dans l’hélico ! J’ai envie de faire jouer la Chevauchée des Valkyries

John Milius 01

« Cela ne s’est sans doute pas passé comme ça. Mais ça aurait dû. » (texte préambule de The Life and Times of Judge Roy Bean / Juge et Hors-la-loi).

Les informations sur l’enfance des artistes sont souvent précieuses, et révélatrices de leur futur parcours. Malheureusement, celles concernant John Milius sont très rares, du moins en français. Il va nous falloir extrapoler à l’occasion… 

John Frederick Milius poussa son premier rugissement le 11 avril 1944 ; il était le benjamin des trois enfants de William et Elizabeth Milius. Le second prénom de son père, un fabricant de chaussures, était « Styx », le fleuve du Royaume des Morts de la mythologie grecque. Voilà de quoi prédestiner le jeune Milius, fils du Styx, à s’intéresser aux grands mythes… Tout comme Joséphine Baker, Vincent Price ou Chuck Berry, Milius naquit à Saint-Louis, dans le Missouri, la « Gateway to the West » du temps de la Conquête de l’Ouest, également réputée pour ses distilleries de whisky et de bière (la Budweiser !). Coïncidence curieuse, l’acteur John Goodman y naquit également, huit ans plus tard ; celui-là même s’inspira, pour incarner le caractériel Walter Sobchak dans The Big Lebowski, du caractère de Milius ! William Milius vendit son commerce vers 1951, emmenant avec lui toute sa famille en Californie, alors en plein essor économique. Une nouvelle terre d’opportunités où le jeune Milius développa, en grandissant, un caractère difficile, un vrai « délinquant juvénile » selon ses propres termes. Il dira d’ailleurs avoir vite eu l’impression de n’être pas né à la bonne époque, et d’adopter vite une attitude endurcie proche de l’esprit des pionniers et des colons américains de l’Ouest, à une époque où leurs valeurs semblaient déjà appartenir à un lointain passé.

même un avide fan de ce sport, qui continua de l’inspirer au point d’en faire, plus tard, l’univers d’un de ses meilleurs films, et de lui donner l’idée, pour son scénario le plus célèbre, d’un colonel amoureux fou de la « surf culture ». Milius fit, par l’intermédiaire du surf, le premier pas dans son futur univers ; véritable culture régie par ses propres codes, le surf était l’occasion d’une compétition permanente entre les as des vagues, affrontant pour la gloire de dangereuses déferlantes (et d’éventuels requins…), se rassemblant le soir pour faire la fiesta et raconter les « légendes » de leur discipline… et, bien évidemment, frimer devant les jolies filles en bikini ! Pas spécialement beau (on le décrivait comme un adolescent rachitique, qui, en grandissant deviendra de plus en plus rondouillard), Milius souffrait aussi de sérieuses crises d’asthme qui l’obligeaient à séjourner à l’hôpital. Grâce au surf, sa santé s’améliora et il développera un tempérament guerrier, qui lui vaudra avec l’âge le surnom du « Viking ». Il est étonnant de voir que, dans la génération des movie brats, un sérieux problème de santé allait de pair avec une maladresse sociale évidente ; et ces futurs grands cinéastes trouveront tous des centres d’intérêt exclusifs qui les amèneront à s’intégrer par le biais du Cinéma, entre autres. Francis Ford Coppola, atteint de poliomyélite, et Martin Scorsese, lui aussi asthmatique, furent « isolés » de leurs camarades, tout comme George Lucas ou Steven Spielberg, eux aussi des gamins solitaires, physiquement fragiles et tout aussi isolés… Il faudra quand même que les parents Milius veillent à l’éducation de leur bouillonnant rejeton en l’envoyant, à ses 14 ans, dans une école privée du Colorado, l’Ecole Lowell Whiteman. Là, il se prit de passion pour la littérature : particulièrement Ernest Hemingway (Pour qui sonne le Glas), Herman Melville (Moby Dick, qui restera son livre de chevet), Joseph Conrad (Au Cœur des Ténèbres…), Jack Kerouac, Jack London et plein d’autres auteurs, ayant une nette prédilection pour des grands écrivains « battants », ceux qui n’hésitèrent pas à partir, dès leur jeunesse, à la rencontre d’eux-mêmes à travers des territoires dangereux. Milius pouvait passer une nuit entière dans le froid, dans la forêt, en lisant Au Cœur des Ténèbres, pour se mettre à l’épreuve ; il se découvrit, sous l’influence de ces auteurs, une âme d’écrivain particulièrement doué. Ses futurs films et scénarii en garderont une trace, Milius créant ou interprétant une galerie de personnages carrés, complexes, et servis par des dialogues cinglants souvent devenus légendaires.

Etudiant au City College de Los Angeles, il se voyait devenir historien ; l’Histoire sera un sujet sur lequel il reste encore aujourd’hui un expert, avec une préférence évidente pour les destinées d’individus (souvent controversés ou honnis) au caractère bien trempé par les épreuves et leurs grands faits de guerre. Les choix de ses héros historiques montraient bien son anticonformisme en la matière. Milius admire ainsi Genghis Khan (il truffera d’ailleurs son film le plus célèbre de références à l’histoire du Grand Khan), Mao Zedong (choix apparemment surprenant, Milius étant un anticommuniste des plus virulents. Mais bien avant de devenir le Grand Timonier, et un politicien désastreux, Mao fut aussi, dans sa jeunesse, un vrai guérillero) et Theodore Roosevelt. C’est surtout dans ce dernier que Milius se reconnaîtra le plus : Roosevelt était un jeune homme asthmatique, comme lui, ayant vécu à la dure et survécu aussi à des drames personnels (la mort simultanée de sa mère et sa première femme) ; un romantique assumant son caractère de guerrier-né et d’explorateur, un impérialiste « éclairé », et un redoutable chasseur de fauves. Une figure critiquée de nos jours, mais dont on devine à quel point sa vie épique enflamma l’imagination du jeune Milius…

John Milius ne savait pas trop quoi faire de son avenir ; des vacances d’été à Hawaï, haut lieu du surf, seront un nouveau déclencheur de sa vocation. Pour s’occuper, il entra dans un cinéma qui projetait un film d’Akira Kurosawa. Le coup de foudre fut immédiat, Milius tiendra désormais en adoration absolue les films du maître japonais, en particulier Les Sept Samouraïs, le modèle insurpassable du cinéma épique à très grand spectacle. Il y trouva sûrement la plus parfaite expression, chez un cinéaste, de la connaissance du Bushidô Shoshinshû, le code d’honneur militaire des samouraïs. Livre qui a défini la société des grands guerriers de l’Empire du Soleil Levant, et dont les premières lignes rappellent une règle essentiel : avoir en permanence « la mort à l’esprit ». Un mode de pensée qui va déteindre largement sur Milius et sur ses futurs personnages. En matière de cinéma, Milius sera un fin connaisseur, marquant une nette préférence pour les films de réalisateurs « burnés » et les séries B de Budd Boetticher et de Samuel Fuller. Entré dans la section cinéma de la prestigieuse USC de Los Angeles, Milius améliora ses connaissances en la matière, et il eut bon goût dans le choix de ses cinéastes préférés. Jugez-en plutôt : outre sensei Kurosawa, il y aura Stnaley Kubrick (pour Docteur Folamour), John Ford (particulièrement They Were Expendables / Les Sacrifiés et The Searchers / La Prisonnière du Désert), John Huston (Le Trésor de la Sierra Madre), David Lean (Le Pont de la Rivière Kwaï et Lawrence d’Arabie), Federico Fellini (8 1/2), Orson Welles (Citizen Kane), Billy Wilder (Sunset Boulevard), Gillo Pontecorvo (La Bataille d’Alger), Raoul Walsh (They Died With Their Boots On / La Charge Fantastique), Howard Hawks (La Rivière Rouge), rejoints au fil des ans par Sergio Leone (Il Était une Fois dans l’Ouest) et Sam Peckinpah, dont Milius défendra toujours bec et ongles La Horde Sauvage à une époque où il était de bon ton de lui reprocher sa violence. On peut constater que, parmi ses cinéastes de prédilection, Milius a une sympathie certaine pour des « mavericks » certes bien installés à l’intérieur du système de production hollywoodien, mais dont la personnalité bien trempée n’était pas celle de simples employés soumis aux caprices des producteurs. Beaucoup de westerns, de films de guerre, réalisés par des auteurs qui ont souvent subi les foudres de critiques bien-pensants (Ford ou Peckinpah ont eu leur lot d’attaques et de malentendus). Des cinéastes qui ont aussi une mentalité de baroudeur, tels John Huston, qui aura une influence déterminante sur Milius.

 

John Milius took his gun !

Durant ses années à l’USC, Milius sera le chef de troupe énergique d’un drôle de petit gang d’étudiants en cinéma regroupant Randal Kleiser (futur réalisateur de Grease), Basil Poledouris (qui signera les musiques de ses futurs films), Don Glut (touche-à-tout de la culture SF/fantasy dans tous les domaines), Willard Huyck (futur scénariste d’American Graffiti et d’Indiana Jones et le Temple Maudit), Walter Murch (concepteur de la phénoménale bande son d’Apocalypse Now)… et d’un passionné de mythes, de voitures et des samouraïs de Kurosawa, un certain George Lucas. Ils constitueront la « mafia de l’USC », motivée à trouver sa place dans le système de production américain, inspirée par les modèles venus d’Europe et du Japon, où les jeunes réalisateurs prennent alors le pouvoir. Se joignant à Francis Ford Coppola, réalisateur débutant et jeune scénariste doué, implanté dans le milieu professionnel, Milius et ses camarades s’entraident, se conseillent et s’encouragent mutuellement, le « Viking » s’avérant particulièrement doué pour l’écriture de scénarii et de dialogues percutants. Milius aidera ainsi George Lucas à réaliser son court-métrage au titre prophétique, The Emperor, et Lucas lui rendra la pareille pour le court-métrage de son ami, Marcello I’m Bored (ou Marcello I’m so Bored, selon les sources), un petit film d’animation réalisé en 1967 et qui vaudra à Milius plusieurs prix, et la critique élogieuse de Vincent Canby dans le New York Times. C’est l’époque des grandes espérances pour Milius, qui cultivait son caractère aventurier, très différent de ses camarades étudiants. Lorsque l’Amérique entra en guerre au Viêtnam, Milius vit là l’occasion de devenir un homme en s’engageant pour partir combattre et se confronter à la Mort, espérant ainsi suivre les traces de ses héros et s’imaginant mourir à 26 ans. Peine perdue : asthmatique, Milius sera réformé d’entrée de jeu. Il en gardera une frustration terrible toute sa vie, ce qui cependant l’inspirera pour écrire et réaliser des films. Il restera un « Général frustré » faisant des films au lieu de faire la guerre pour laquelle il se voyait destiné.

Milius entra, grâce à Willard Huyck, dans le circuit professionnel ; il commença par travailler l’été au département scénario du studio American International Pictures (AIP), spécialisé dans les productions à très petit budget : films de science-fiction, westerns, films fantastiques (les adaptations d’Edgar Poe par Roger Corman) et films de bikers remplissent les drive-ins et les petites salles de cinéma en doubles programmes peu coûteux. Milius devint vite un script doctor émérite, travaillant vite et bien pour remanier les scénarii qui s’accumulaient. Il écrivit aussi ses propres projets : The Devil’s 8, un film d’action influencé par Les 12 Salopards de Robert Aldrich, des westerns comme Los Gringos ou Jeremiah Johnson, ainsi que des scripts nommés Last Resort ou Truck Driver. La situation au Viêtnam ne cessait de se dégrader, l’armée américaine s’enfonçant dans un bourbier inextricable. Une guerre à nulle autre pareille, pour les Américains, et qui obsédait Milius. Très marqué par la lecture d’Au Cœur des Ténèbres de Joseph Conrad, impressionné par les films de Pierre Schoendoerffer, Milius vit les étonnants parallèles qui s’établissent entre le roman de Conrad et le conflit en cours, et rédigea un certain Apocalypse Now… En cette fin des années 1960, il persuada même son ami George Lucas de réaliser le film sur place, dans la jungle vietnamienne, au milieu des combats, façon « cinéma vérité » ! Coppola arriverait plus tard, comme simple producteur. Mais Lucas et Milius, très enthousiastes, comprirent vite qu’Apocalypse Now, tel qu’ils l’imaginaient alors, était intournable… En attendant, les studios hollywoodiens, en recherche de bons scripts, entendirent vite parler de ce jeune homme portant, selon l’humeur, un Stetson ou un sombrero à la Pancho Villa. Associé de Francis Ford Coppola, George Lucas comptait faire d’Apocalypse Now son second film après THX 1138, mais l’échec financier de son premier film l’obligea à reporter son plan. En tout cas, la carrière de Milius fut lancée en cette année 1971, avec l’écriture du scénario d’Evel Knievel, biographie du fameux motard cascadeur interprété par George Hamilton. Un personnage en qui Milius, fidèle à ses références historiques, voyait  »le dernier gladiateur de la Nouvelle Rome« , payé pour s’écraser devant les yeux du public et affronter une Mort absurde, pour la gloire et la beauté du geste.

 

John Milius - Dirty Harry

« Je sais à quoi tu penses. « Est-ce qu’il a tiré six fois, ou seulement cinq ? » A vrai dire, avec toute cette agitation, j’ai perdu le compte. Mais ça, c’est un Magnum.44, le revolver le plus puissant au monde, et il pourrait te faire exploser la tête, d’un coup. Alors, pose-toi cette question : « Est-ce que j’ai de la veine ? » … Alors, ordure ? »

Cette année-là, Milius fut aussi contacté par John Calley, le grand patron du studio Warner Bros. pour réécrire le scénario d’un film policier dont Frank Sinatra devait avoir la vedette. C’était Dirty Harry ! L’histoire d’un flic honnête, dévoué à son travail, témoin désabusé de la lâcheté des autorités et de la violence qui terrorise San Francisco sous la forme d’un tueur en série, très inspiré du Tueur du Zodiaque, qui sévissait alors en Californie. Largement remanié, le script original passa notamment entre les mains de Terrence Malick puis de Milius, qui insista pour avoir, en guise de salaire, une arme à feu !

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Finalement confié à Don Siegel et interprété par LA superstar du moment, Mr. Clint Eastwood, le film fut un succès au box-office… et s’attira une salve de critiques pour sa supposée glorification de la violence. Un amalgame qui mélangeait les positionnements politiques de Clint, Républicain pur jus, et l’idée provocatrice de faire porter au tueur le symbole de paix… manière sans doute de rappeler qu’un Charles Manson venait juste de revêtir les atours des hippies avant de pousser ses adeptes au massacre. En pleine époque de contestation du pouvoir nixonien, cela ne passait pas aux yeux de tous… Qu’importe, le film restera l’un des meilleurs polars de la décennie. Quant à savoir quelle est la « patte » exacte de Milius (non crédité au générique), on suppose qu’il en reste quelque chose, ne serait-ce que dans les célèbres répliques laconiques de Harry Callahan.

 

John Milius - The Life and Times of Judge Roy Bean

« Mesdames, je comprends que vous vous soyez offensées quand je vous ai traitées de putes. Je suis navré. Je m’excuse. Je vous prie de noter que je ne vous ai pas traitées de catins à cul calleux, de fornicatrices, ou de salopes nées au fond de l’égout. Mais j’ai dit « putes ». On ne peut pas retirer cela. Et pour ce lapsus, je m’excuse. » 

En 1972, John Milius eut fort à faire avec les figures singulières du Vieil Ouest : à commencer par Roy Bean, dit « Le Juge », héros de son scénario The Life and Times of Judge Roy Bean / Juge et Hors-la-loi. A la fois tenancier de bar et juge, « la Seule Loi à l’Ouest du Pecos » était un drôle de type, pratiquant quelques pendaisons occasionnelles, interprétant selon sa fantaisie le Code de Justice, et vivant avec un ours ivrogne… du moins s’il faut en croire les légendes à son sujet. Un personnage plutôt dérisoire comparé aux héros de l’Ouest, et bien attachant par ses aspects les plus décalés, notamment son adoration de fanboy avant l’heure de l’actrice Lilly Langtry. Fidèle à l’adage du journaliste de L’Homme qui tua Liberty Valance (« imprimez la Légende !« ), Milius remania à sa façon, avec beaucoup d’humour et de nostalgie, l’histoire de ce drôle de juge qui, d’abord pressenti pour être joué par Lee Marvin, revint à Paul Newman. La compagnie National General, productrice du film, lui accorda le poste de réalisateur avant de revenir sur sa parole. Dédommagé de 300 000 dollars alors qu’il aurait dû être payé le double, Milius vit le film lui passer sous le nez…

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Le réalisateur qui le remplaça ne fut autre que John Huston, auteur du Trésor de la Sierra Madre, et adaptateur de Moby Dick. L’un des héros de Milius, qui devint son mentor et ami durant le tournage. Une consolation pour Milius qui jugera que le film est raté, son héros passant plus de temps avec sa nouvelle petite amie qu’à se concentrer sur le tournage ! Jugement excessif sans doute causé par la déception et la trahison de la National General ; imparfait, très inspiré par les succès du moment (une scène musicale copiant-collant celle de Butch Cassidy et le Kid), The Life and Times… révèle pourtant les aspects oubliés du talent de Milius : une approche nostalgique, décalée et désabusée, du Vieil Ouest (là encore très ancrée dans l’époque, le film étant un « voisin de palier » du Cable Hogue de Peckinpah avant de se conclure sur un finale à la Horde Sauvage) et un goût certain pour l’humour et la satire. Il n’y a qu’à voir la séquence où l’affreux Bad Bob l’Albinos (Stacy Keach) vient semer la terreur sur les terres du Juge… une scène très « cartoonesque », quelque part entre Lucky Luke et 1941 ! Le ton du film était plutôt porté sur la mélancolie, malgré les rires ; comme les héros de Peckinpah et des derniers films de Ford, le Juge Roy Bean apparaît comme une anomalie face à l’avancée de la Civilisation, ici représentée sous les traits d’un visqueux avocat joué par Roddy McDowall. Le reflet inversé du personnage de James Stewart dans Liberty Valance, cet homme de loi-là représente tout ce que Milius abhorre chez les gens « civilisés » : l’hypocrisie, la compromission et la corruption masquées sous une vertu de façade. 

 

John Milius - Jeremiah Johnson

« - Vous allez bien ?

- Bien sûr, bien sûr, j’ai un bon cheval sous mes pieds ! … J’ai une foutue plume dans l’nez.

- Continuez à éternuer, elle finira par sortir. Vous avez vu passer personne récemment, par ici ?

- Personne est passé devant moi. Derrière moi, j’pourrais pas vous dire.

- Les Indiens vous ont mis là ?

- C’était pas des Mormons. Un Chef nommé Mad Wolf. Un type bien, pas du genre causant. Dites, z’auriez pas un chapeau en rab’ ? Y a pas beaucoup d’ombre par ici…« 

Jeremiah Johnson avait finalement, de son côté, trouvé preneur. Le studio Warner avait bien payé Milius pour son scénario, adapté et inspiré de deux livres, Crow Killer : The Saga of Liver-Eating Johnson par Raymond W. Thorp Jr. et Robert Bunker, et Mountain Man : A Novel of Male and Female in the Early American West par Vardis Fisher. Le scénario de Milius suivait les traces de Jeremiah Johnson, inspiré de l’histoire vraie du trappeur montagnard John « Liver-Eating » Johnson, un ancien soldat de la guerre Américano-mexicaine de 1847, qui partit vivre dans les Rocheuses. Marié à une Indienne Blackfoot tuée par des guerriers Crows, Johnson se lança dans une vengeance sanglante contre la tribu ennemie avant de faire la paix avec eux. Il y gagna son sinistre surnom à son habitude de dévorer le foie de ses ennemis vaincus ; les Crows croyaient en effet que le foie humain, doté de pouvoirs magiques, aidait les braves à rejoindre l’au-delà. En leur mangeant le foi, Johnson croyait peut-être s’approprier leur force vitale, et les punir pour l’éternité. Un personnage comme les aimait Milius, qui rendit un scénario remarquable, n’excluant pas le cannibalisme rituel du vrai Johnson. Le projet aurait dû être un rêve éveillé pour Milius : Lee Marvin et surtout Clint Eastwood furent pressentis pour incarner Jeremiah Johnson, et le réalisateur serait un des héros de Milius : Sam Peckinpah en personne. L’association Peckinpah-Eastwood-Milius avait de quoi faire fantasmer tout amoureux des westerns, encore aujourd’hui. Malheureusement, si Clint appréciait le travail de Milius, il ne s’entendait pas du tout avec « Bloody Sam », et chacun partit sur d’autres projets.

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Ce fut finalement Sydney Pollack qui obtint le feu vert, emmenant avec lui Robert Redford. Excellent directeur d’acteurs, réalisateur solide, Pollack ne partageait cependant pas du tout la vision de Milius du personnage ; il remania, avec Edward Anhalt, le scénario de ce dernier, expurgeant les aspects les plus sanglants de l’histoire (pas question donc de voir le beau Robert Redford se repaître du foie d’un Indien…), préférant faire du film une ode à la nature sauvage plus pacifiste que survivaliste. Un très beau film au demeurant, témoin de la réhabilitation de l’Indien dans les westerns de l’époque, mais on devine que Milius dût se sentir trahi par la révision de son récit. On retrouve néanmoins sa patte dans des séquences dignes de John Ford (le mariage avec l’Indienne), ou ses moments absurdes, comme celui où Johnson rencontre un trappeur enterré vivant jusqu’au cou, dans le désert. Avec le temps, Milius changea finalement d’avis et apprécia le film de Pollack. Une « trahison » réussie, somme toute.

 

John Milius - Magnum Force

« L’Homme sage est celui qui connaît ses limites, Lieutenant. »

Le succès de Dirty Harry appelant une suite, le studio Warner et Clint Eastwood rappelèrent John Milius pour rédiger un nouvel opus des enquêtes du policier de San Francisco. Milius s’exécuta en signant Vigilance, bientôt retitré Magnum Force. Le scénario solide calmerait à la fois les détracteurs du premier volet, persuadés d’y voir un film « fasciste », tout en livrant un polar nerveux dominé par la culture des armes à feu, typique de son scénariste. Dans ce second film, Harry avait fort à faire avec un groupe de motards policiers, véritable escadron de la mort ayant décidé de se placer au-dessus des lois pour éliminer sans procès les personnalités les plus corrompues de la ville… Voilà qui relativisera la mauvaise réputation de Harry, plus désabusé que jamais envers le système qu’il sert, mais somme toute plus intègre que ces curieux alliés qu’il devra combattre. Le script de Milius sera remanié par un autre « brat » prometteur et débutant, Michael Cimino, et sans rancune pour Milius, appelé vers un autre projet plus important pour lui.

 

John Milius - Dillinger 02

« Que personne s’énerve, vous n’avez rien à perdre. Vous vous faites dévaliser par le Gang de John Dillinger, et c’est ce qui se fait de mieux ! Les quelques dollars que vous perdez aujourd’hui serviront à vous acheter des histoires à raconter à vos enfants et arrière-petits-enfants. Ceci pourrait bien être l’un des plus grands moments de votre vie ; ne faites pas en sorte que ce soit le dernier ! »

Le succès du Bonnie & Clydehéros » qui narguaient la loi et le système, vivant vite et mourant jeunes. L’époque des criminels de la Prohibition et de la Grande Dépression fascinaient à nouveau le public, comme elle inspirait Milius. Retrouvant Lawrence Gordon à l’AIP, Milius obtint un budget modeste pour réaliser sa vision des derniers mois de la vie du plus emblématique braqueur de banques des années 1930 : John Dillinger, ses associés (« Pretty Boy » Floyd, Harry Pierpont, Homer Van Meter ou « Baby Face » Nelson), sans oublier l’agent du FBI Melvin Purvis, qui, sous l’égide du sinistre J. Edgar Hoover, les traqua et les élimina froidement. Dillinger sortit en 1973, et fut très bien accueilli par les critiques comme par le public. Le film était nerveux, rythmé, plein d’humour noir et de gunfights énergiques à la Mitraillette Thompson. Milius se fit un grand plaisir en rendant un hommage très appuyé à Sam Peckinpah ; Warren Oates et Ben Johnson, les inoubliables frères Gorch de La Horde Sauvage, incarnaient Dillinger et Purvis. Choix de rôle un peu anachronique pour Johnson, vétéran des westerns de John Ford, bien plus âgé que le vrai Melvin Purvis, mais le film de Milius ne s’embarrassant pas de vérité historique, l’acteur en imposait, mâchonnant en permanence un énorme cigare.

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Véritable sosie du vrai Dillinger, Warren Oates fut un choix parfait. Il l’incarnait sans chercher à en faire un romantique ou un Robin des Bois moderne. Ce Dillinger-là avait la gâchette facile, faisait des victimes innocentes, buvait, fumait, jurait et frappait sans vergogne sa petite amie Billie Fréchette (Michelle Phillips). On remarqua aussi au casting les bonnes vieilles trognes des westerners Geoffrey Lewis et Harry Dean Stanton, et un tout jeune Richard Dreyfuss en Baby Face Nelson, finissant salement mitraillé par les « G-Men ». Dillinger fut un film très cru, tonique et joliment éclairé en lumières naturelles recréant l’âpreté de ce Midwest rongé par la violence. Un brillant examen d’entrée pour Milius cinéaste, qui sera suivi en 1974 d’un téléfilm écrit par ses soins : Melvin Purvis G-Man, axé sur la lutte entre l’agent du FBI et le braqueur « Machine Gun » Kelly, mais hélas sans Ben Johnson…

 

John Milius - Jaws

« Un sous-marin japonais nous balança deux torpilles dans le flanc, Chef. On rentrait de l’Île de Tinian vers Leyte… on venait juste de livrer la bombe. La bombe d’Hiroshima. 1100 hommes tombèrent à la baille. Le navire coula en douze minutes. Nous ne vîmes pas de requin avant une bonne demi-heure. Un requin-tigre. Quatre mètres de long. Vous savez, vous savez comment on le sait quand on est dans l’eau, Chef ? On le devine en regardant la distance entre la dorsale et la queue. Ben, nous, on le savait pas. Aucun message de détresse n’avait été envoyé, parce que notre mission avait été tellement secrète… Ils ne signalèrent pas notre retard avant une semaine. A la première aube, Chef, les requins arrivèrent. Alors nous, on se rassemblait en petits groupes compacts. Vous savez, c’est… un peu comme les formations de bataille en carré, que l’on voit sur les calendriers, comme la bataille de Waterloo. Et l’idée, c’était que si le requin s’approchait de trop près d’un homme, alors celui-ci n’aurait qu’à battre des pieds et des mains et à hurler, et peut-être que le requin s’en irait. Sauf que parfois, il s’en allait pas. Parfois ce requin, il vous regarde. Droit dans les yeux. Vous savez, le truc à propos d’un requin, c’est qu’il a… des yeux noirs, sans vie, comme des yeux de poupée. Quand il vient vers vous, il a pas l’air vivant. Jusqu’à ce qu’il vous morde, et ces yeux noirs, ils se révulsent. Et alors, ah, alors vous entendez ce terrible hurlement suraigu et l’océan devient rouge, et malgré les coups de pieds et de bras, ils arrivent tous et vous déchirent en morceaux… » 

1974, l’année de la Grande Aventure pour Milius ! Aussi bien dans les grands espaces du désert saharien, que sur l’océan Atlantique pour une très angoissante partie de pêche… Vous avez bien sûr reconnu ci-dessus le début du fameux monologue du Capitaine Quint (Robert Shaw) dans Jaws (Les Dents de la Mer), le classique de Steven Spielberg. John Milius fut – partiellement – de l’aventure du tournage. Ils se connaissaient depuis que Spielberg, vite entré dans le milieu professionnel aux studios Universal, s’était lié d’amitié avec George Lucas et le « gang » de l’USC (sans avoir pu cependant s’y inscrire). Spielberg et Milius avaient des points communs ; tous deux avaient été des gamins solitaires, ils étaient juifs dans un environnement essentiellement protestant, ils avaient suivi leurs pères en Californie et se retrouvaient sur des passions communes : une admiration partagée pour les films de Kurosawa, Ford et Lean, ainsi qu’une passion pour les armes à feu… Passion moins « démonstrative » chez Spielberg, et plus critique aussi (il suffira de revoir Sugarland Express), mais tout aussi présente dans son univers. Sans oublier leur intérêt pour l’Histoire et ses grandes épopées, notamment pour l’univers de la 2ème Guerre Mondiale.

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En 1974, donc, Steven Spielberg se lançait dans l’aventure du tournage de Jaws, adapté du roman de Peter Benchley, officiellement crédité comme scénariste du film produit par Richard Zanuck et David Brown chez Universal. Les génériques des films américains sont trompeurs, les scripts étant fréquemment remaniés par différents auteurs, avant d’être tournés. Jaws fut ainsi largement réécrit par Carl Gottlieb, une connaissance de Spielberg, mais le film ne se limita pas à ses deux scénaristes officiels. Alors que le tournage se transformait en galère permanente (essentiellement attribuée aux problèmes techniques incessants du requin mécanique), le jeune Spielberg se confrontait aussi à un problème de scénario : rien ne justifiait l’obstination du vieux Quint, le pêcheur de requins, à tuer l’affreux grand requin blanc terrorisant les plages d’Amity. Personnage très sommaire dans le (médiocre) roman de Benchley, Quint n’était qu’un second rôle caricatural de vieux marin ronchon. L’idée d’inclure l’histoire de l’Indianapolis revint à un scénariste non crédité, Howard Sackler, un ancien collaborateur de Stanley Kubrick qui connaissait cette tragédie maritime survenue à la toute fin de la 2ème Guerre Mondiale. Spielberg aimait l’idée et demanda à son ami Milius, venu sur son temps libre lui rendre visite sur le tournage, de faire de Quint un rescapé de ce drame. Du pain béni pour Milius, voyant là l’occasion de rendre hommage à Herman Melville, au Capitaine Achab et à Moby Dick. Il rédigea un monologue de neuf pages, remarquables selon Spielberg, mais trop longues pour le rythme du film. Le mérite de la scène finale revint à Robert Shaw, lui-même écrivain, qui en dégagera la substantifique moelle. La scène, par son pouvoir d’évocation, la magie des mots de l’acteur, et l’ambiance traumatisante qu’elle suggère, demeure encore aujourd’hui l’un des grands moments du film. Au passage, on peut se demander si Milius n’a pas subrepticement suggéré à Spielberg de créer Quint en s’inspirant de Sam Peckinpah, avec une touche de John Huston et d’Hemingway ! Tout chez Quint est « peckinpien », jusqu’au bandana emblématique du cinéaste !

 

John Milius - Le Lion et le Vent 01

« - Ceci est le Riff. Je suis Mulay Ahmed Mohammed Raisuli le Magnifique, Shérif des Berbères du Riff. Je suis le vrai défenseur de la foi et le sang du Prophète court dans mes veines, et je ne sers que sa volonté. Vous n’avez rien à dire ?

- Ce n’est pas dans mon intention d’encourager les fanfarons.

- Votre carapace est forte, comme celle d’une tortue, mais elle s’effrite.

- Votre langue est rapide et intelligente. Mais faites attention à ne pas trébucher dessus.

- Vous êtes un grand embarras. « 

Tandis que Spielberg luttait pour finir son tournage cauchemardesque, Milius s’était tourné vers une autre épopée.  Il trouva ce qu’il cherchait dans un article de Barbara W. Tuchman pour le magazine American Heritage, relatant le kidnapping d’un citoyen américain, Ion Pedecaris, par le Cheikh Mulay El Raisuli, au Maroc. L’enlèvement survenu en 1904 déclencha un grave incident international entre les différentes puissances coloniales européennes (Allemagne, France et Grande-Bretagne), les insurgés du Riff, jusqu’à l’intervention militaire du gouvernement américain présidé par Theodore Roosevelt, alors en pleine campagne de réélection. Il y avait là le potentiel pour une histoire forte, un récit d’aventures « à l’ancienne », à mi-chemin entre les écrits de Rudyard Kipling et de vieux classiques comme Les Quatre Plumes Blanches, avec l’esprit de Lawrence d’Arabie. Milius fit des recherches, se basant notamment sur la biographie The Sultan of the Mountains, de Rosita Forbes et reçut le feu vert de la MGM pour diriger son second film : Le Lion et le Vent. Il modifia la vérité historique en faisant de Pedecaris une femme, Eden, mère de deux enfants que l’intrépide chef Berbère enlève pour défier les grandes puissances et revendiquer l’indépendance de son territoire. Dans les rôles principaux, après avoir envisagé Omar Sharif puis Anthony Quinn (pour rester dans l’ambiance de Lawrence) dans le rôle de Mulay El Raisuli, et Faye Dunaway puis Julie Christie dans celui d’Eden Pedecaris, Milius convainquit Sean Connery d’interpréter le seigneur du Riff, face à une Candice Bergen quelque peu égarée par contre dans le film. A leurs côtés, Brian Keith interprétait le président Roosevelt, et John Huston son secrétaire d’état, John Hay. Le résultat demeure, près de quarante ans après sa sortie, un superbe film d’aventures dont le souffle épique ne démérite pas face à l’inégalable David Lean. Incurable cinéphile, Milius ne se prive pas de citer ses maîtres : le film a le visuel démesuré des meilleurs Lean (Milius tourna au palais des Amériques de Séville et près d’Almeria en Espagne, déjà utilisés dans Lawrence), des « gueules » d’affreux sorties de chez Sergio Leone (l’acteur Antoine St. John reprenant le type de rôle qu’il tenait dans Il était une fois la Révolution), une bataille sur la plage inspirée par La Forteresse Noire de Kurosawa, et une fusillade finale digne de La Horde Sauvage. Milius aurait même voulu, paraît-il, engager Orson Welles dans le rôle de Charles Foster Kane (inspiré comme on sait du magnat de la presse William Randolph Hearst), 34 ans après Citizen Kane

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Le Lion et le Vent fut aussi l’occasion pour Milius d’affirmer son point de vue critique évident sur les « mérites » bien relatifs de la civilisation, présentée ici comme corruptrice et décadente (les puissances coloniales achetant la bienveillance du Pacha), et de faire du Raisuli (Sean Connery tel qu’on l’aime : débordant de charisme rude et de noblesse) un « sauvage » anachronique bien plus honnête que ses adversaires. Le film dresse aussi un portrait crédible de Theodore Roosevelt et de sa politique étrangère. Milius nous montre les bases de ce qu’on appelle aujourd’hui l’interventionnisme et l’impérialisme américain, mais évite in extremis le déploiement excessif de patriotisme. Plutôt dans l’esprit de John Ford, il s’amuse à tourner en dérision le côté « Gendarme du Monde » que les jeunes officiers affichent à l’excès, dans le film. Signalons d’ailleurs que Milius dresse un portrait crédible et lucide de la culture musulmane. Ce sera d’ailleurs le dernier film américain du genre à faire d’un Arabe une figure héroïque noble, jusqu’au Treizième Guerrier de John McTiernan, en 1999. Le Lion et le Vent, servi par une splendide musique de Jerry Goldsmith, obtiendra un joli succès… avant d’être éclipsé quelques semaines plus tard par le triomphe des Dents de la Mer !

 

John Milius - Apocalypse Now 01

 » – Est-ce que tu sens ça ? Tu le sens, ça ?

- Quoi ?

- Le napalm, fils. Y a rien au monde qui sente comme ça. … J’aime l’odeur du napalm au petit matin. Tu sais, une fois, nous avons bombardé une colline, pendant 12 heures. Quand c’était terminé, j’y suis allé. Nous n’avons rien trouvé du tout, pas un seul putain de cadavre de niakoué. L’odeur, tu sais cette odeur d’essence, toute la colline en était imprégnée. Ça sentait… la victoire. Un jour, cette guerre finira… « 

Après la sortie du Lion et le Vent, Milius ne resta pas inactif. Les « brats » (plus ou moins) barbus triomphaient. Fer de lance du mouvement, Francis Ford Coppola, après les succès consécutifs des deux Parrain et de Conversation Secrète, était en position de force pour choisir son projet suivant. Il ressortit de ses cartons Apocalypse Now, qui allait devenir la plus démesurée des superproductions jamais issues d’un studio indépendant américain. George Lucas s’était lancé dans la production et la réalisation douloureuse d’un « petit » film de science-fiction à l’avenir incertain (un certain Star Wars…) et ne participerait pas, en ces années 1975-76, à l’odyssée vietnamienne mise en scène par son mentor et ami. John Milius restait quant à lui crédité comme scénariste, bien que Coppola remania certains passages de son scénario original. Notamment la fin, qui lui posait problème, et qu’il jugeait trop « comic-book » pour être crédible : un affrontement à la Peckinpah entre, d’un côté, le capitaine Willard et le Colonel Kurtz, face aux troupes Viêt Congs et américaines venues anéantir le camp retranché. Cependant, le film conserverait l’essentiel de l’esprit du récit de Milius : une véritable relecture d’Au Cœur des Ténèbres de Conrad, mêlée à une construction toute droit héritée d’Homère et L’Odyssée (avec Willard en Ulysse dont les épreuves sont transposées en pleine guerre du Viêtnam), avec la discrète influence du Pont de la Rivière Kwai de David Lean et d’Aguirre la Colère de Dieu, de Werner Herzog, le tout baignant dans un esprit « rock’n roll » surréel pour toujours associé à cette guerre démentielle. On connaît la suite, racontée dans le remarquable documentaire Au Cœur des Ténèbres, sur le calvaire que fut le tournage pour Coppola. Tournage entamé en 1976, pour un film qui ne sortira au Festival de Cannes qu’en… 1979. Entretemps, Coppola avait essuyé tous les revers qui font cauchemarder même le plus solide des cinéastes : le dépassement de budget arrêta la production ; les hélicoptères « généreusement » prêtés par le dictateur des Philippines, Marcos, partaient en plein milieu d’une scène pour bombarder les rebelles tapis dans la jungle ; un typhon ravagea les décors ; l’acteur Martin Sheen fit une crise cardiaque sérieuse ; Coppola eut aussi à  »gérer » ces fous de Marlon Brando et Dennis Hopper… Tout y passa, et Coppola, rongé par l’angoisse, bloquant sur l’écriture des scènes finales, fit une très grave dépression nerveuse. Pourtant, il alla jusqu’au bout de son cauchemar pour nous livrer LE film définitif sur la Guerre du Viêtnam. Un chef-d’oeuvre halluciné, dépassant le simple statut de film de guerre pour devenir une véritable œuvre philosophique, alimentée par les réflexions nietzschéennes de Milius.

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La patte de ce dernier (appelé un temps à la rescousse après six mois de tournage et plus, pour retravailler le scénario) demeure largement reconnaissable dans la rencontre de Willard (Martin Sheen) et ses compagnons avec le Colonel Bill Kilgore. Magistralement interprété par Robert Duvall, Kilgore est, du point de vue de Milius, le Cyclope de l’aventure de Willard. Kilgore n’est pas un simple soldat. Il ne fait pas la guerre, il ne vit que pour elle. S’il reste immobile, il meurt, comme un requin… Inspiré par de véritables pilotes têtes brûlées qui faisaient tout et n’importe quoi pour tromper leur ennui (comme de mettre du rock’n roll à fond la caisse avant un bombardement), Kilgore est à la fois la réincarnation du Général Patton (Coppola avait co-écrit le scénario du film homonyme de Franklin J. Schaffner) et du Général Custer, à en juger par ses références au 7ème de Cavalerie : il en porte le chapeau, et les hélicoptères décollent au son du clairon, comme chez John Ford ! Inutile de dire que Milius a dû s’amuser énormément en écrivant ce personnage aux répliques irrésistibles (« Charlie don’t surf ! »)… et bien sûr, il le dote de qualités typiquement « miliusiennes » : une loyauté absolue pour ses hommes, le respect (assez tordu) du code d’honneur du guerrier, et ce mélange d’humour, de folie meurtrière et de démesure machiste qui se traduit par sa passion absolue pour la musique de Richard Wagner… et la culture surf. Kilgore résume à lui seul l’absurdité de la Guerre du Viêtnam : le massacre au napalm d’un village viêtnamien au son de La Chevauchée des Walkyries, des hommes sacrifiés et pissant le sang… bref, un carnage épouvantable et sublime, juste pour aller surfer sur les rives du village anéanti ! La restitution des scènes supprimées dans le montage initial montrera que Willard et ses hommes feront la nique au Colonel en lui volant sa planche de surf adorée, rejouant ainsi à leur façon l’évasion d’Ulysse hors de la caverne du Cyclope aveuglé. Aucun doute possible, ce passage d’Apocalypse Now est du John Milius tout craché.

 

John Milius - Big Wednesday 02

« Je veux pas être une star. Avoir ma photo dans les magazines, une bande de gamins qui me regardent. Je suis un ivrogne, Bear, un raté. Je surfe seulement parce que c’est bon de sortir et de s’éclater avec ses potes. Maintenant, je n’ai même plus ça. » 

Entretemps, Milius venait de fonder sa propre société de production, A-Team, avec son collègue Buzz Feitshans. Lui et Steven Spielberg, embarqué de son côté dans le tournage de Rencontres du Troisième Type (sur lequel Milius vint donner quelques conseils scénaristiques, sans doute les passages liés à l’armée), cherchaient des projets de film. Ce dernier avait rencontré Robert Zemeckis et Bob Gale, deux anciens de l’USC.  »Les deux Bobs » avaient une réputation de trublions à l’université, où leurs goûts juraient avec ceux des autres étudiants : Disney, James Bond et Clint Eastwood quand les autres ne parlaient que de la Nouvelle Vague et le cinéma d’auteur. Zemeckis et Gale lui présentèrent un scénario intitulé Tank, qui plut tellement à Milius qu’il décida de devenir leur producteur pour leurs futurs films. Par son entremise, les Bobs montrèrent à Steven Spielberg leur film de fin d’études, Field of Honor, qui l’emballa immédiatement. A cette époque, ce dernier, très proche de Lucas et Spielberg, échangeait fréquemment avec eux conseils et participation à leurs films – une pratique que les « brats«  effectuaient souvent alors. Spielberg venait par exemple monter les scènes de fusillade du Taxi Driver de Martin Scorsese, tandis que Brian De Palma et George Lucas organisaient des sessions de casting communes pour Carrie et Star Wars. Pour leurs contributions respectives sur leurs films, Milius, Lucas et Spielberg se mirent d’accord pour toucher chacun un pourcentage sur les recettes du film des deux autres. Lucas avait Star Wars, Spielberg avait Rencontres, Milius suivit avec Big Wednesday (Graffiti Party), sorti en 1978. Ironie du sort : le film de Milius fit un bide, mais il toucha une jolie somme grâce aux films de ses deux confrères ! 

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Big Wednesday est le plus mal connu, et le plus personnel, des films de Milius réalisateur. Il puisa dans ses propres souvenirs de jeunesse pour rédiger le script avec Dennis Aaberg. Le film suit le parcours de trois surfeurs californiens, amis aux personnalités très différentes, Matt (Jan-Michael Vincent), Jack (William Katt) et Leroy « Le Masochiste » (Gary Busey) ; ils chercheront à éviter l’enrôlement au Viêtnam, avant que la mort d’un de leurs amis ne bouleverse à jamais leurs vies. Une histoire de passage à l’âge adulte et de perte de l’innocence très classique, mais finalement très intime, bien plus qu’un simple « film de surf ». Voilà qui permit à Milius d’éviter la confusion avec un sous-genre très niais ayant fleuri à Hollywood au début des années 1960, synonyme de comédies musicales absurdes sur fond de twist yé-yé. Nourri des propres expériences de John Milius, Big Wednesday touchait des thèmes simples et universels, tout en permettant de montrer cette drôle de communauté sous un regard éloigné des clichés qui lui sont collés. Et le film offrait aux amateurs d’impressionnantes scènes dans les déferlantes magnifiant le courage des héros de la planche. Proche dans l’esprit de l’American Graffiti de Lucas, Big Wednesday sera malheureusement un échec cinglant pour le réalisateur. La faute, peut-être, à un casting limité : le fade Jan-Michael Vincent verra sa carrière sombrer dans les séries style Supercopter, William Katt, après des débuts prometteurs dans Carrie, ne percera jamais, et seul Gary Busey continuera en se spécialisant dans les seconds rôles de tordus ricanants. La faute, aussi, à des critiques excessivement sévères, s’en prenant plus au personnage de Milius lui-même qu’au film. Ce dernier, au fil des années, gagnera peu à peu un statut de film culte, généralement reconnu comme l’un des meilleurs films réalisés par Milius.

John Milius - 1941

« - Mon nom est Wild Bill Kelso, et vous avez pas intérêt à l’oublier !

- Voilà ce que j’aime entendre, fiston. Allez, fais-moi entendre tes flingues.

- Mes flingues ?

- Ouais, je veux entendre leur musique, fais-leur cracher la purée ! YAAAAHHH !!! … VERS HOLLYWOOD… ET LA GLOIRE !!! « 

Le scénariste-réalisateur était un homme occupé : une ribambelle de scénarii écrits par ses soins ne trouveront pas preneurs. Give Your Hearts to the Hawks, The Life and Times of Joe McCarthy (« biopic » de l’infâme organisateur de la Chasse aux Sorcières qui fit du mal à Hollywood…) ou East of Suez allaient ainsi prendre la poussière dans les armoires de Milius. Quant à son projet de « western moderne » intitulé Extrême Préjudice, il intéressa les studios avant d’être englouti dans le development hell. Extrême Préjudice aurait dû être La Horde Sauvage de Milius, racontant la rivalité de deux amis d’enfance dont l’un est devenu un Texas Ranger et l’autre un trafiquant de drogue réfugié au Mexique. Pour la peine, Milius s’était largement inspiré des faits et gestes d’un de ses amis de la NRA, Joaquin Jackson, un vrai Texas Ranger alors en fonction. En attendant la réalisation de son prochain film, Milius, via la A-Team, épaulait les collègues. Le tourmenté Paul Schrader, scénariste de Taxi Driver, put ainsi filmer Hardcore, un drame avec George C. Scott à la recherche de sa fille, kidnappée et droguée pour tourner dans des films pornos. A la même époque, dans une ambiance plus joyeuse, Milius et Spielberg encadraient les « deux Bobs ». Ils écrivirent et réalisèrent en 1978 le tout premier long-métrage de Robert Zemeckis : I Wanna Hold Your Hand (1978), une comédie suivant les péripéties d’une bande de groupies prêtes à tout pour rencontrer les Beatles au plus fort de la Beatlemania. Typique de l’état d’esprit du duo Zemeckis-Gale, le film était une course-poursuite délirante truffée de gags. Toute première production de Spielberg associé avec Milius, il fut cependant un échec. Pas découragés, Spielberg, Milius, Zemeckis et Gale continuèrent aussitôt leurs méfaits !… Les Bobs avaient présentés à Milius un autre scénario, une comédie noire à la Docteur Folamour sur une anecdote méconnue de la 2ème Guerre Mondiale : en février 1942, la défense civile de Los Angeles avait imposé un black-out total sur la ville et, durant six heures, vida ses cartouches dans le ciel, persuadée que l’aviation japonaise allait recommencer le bombardement de Pearl Harbour… Le scénario plut à Milius qui le présenta à Spielberg, les quatre mousquetaires développèrent le scénario…

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Tour à tour intitulé Rising Sun, Hollywood 41 puis The Night The Japs Attacked, le récit devint une « screwball comedy«  absolument hors normes. Dès que les quatre garnements cinéastes se réunissaient pour élaborer le script final, chacun y allait de son idée loufoque, hurlant sur les autres comme un gamin surexcité ! Ce qui, somme toute, annonçait bien l’état d’esprit du film, devenu 1941, le film le plus fou de Steven Spielberg. Milius, expert en histoire de la 2ème Guerre Mondiale, suggéra aux Bobs l’ajout du respectable Général Joseph Stilwell, voix de la raison dans ce film de totale déraison. Rôle pour lequel il suggéra John Wayne à Steven Spielberg, qui se vit tancer par le « Duke » pour avoir osé lui proposer un rôle dans un film aussi « anti-américain » ! On ne rigole pas avec le patriotisme yankee, comme Spielberg et ses complices allaient s’en rendre compte à la sortie du film… Mais peu importe, Spielberg, Milius et les Bobs s’amusaient comme des fous sur ce tournage. Spielberg rajoutait des scènes à n’en plus finir avec John Belushi en Wild Bill Kelso, l’aviateur fou furieux, véritable incarnation du Chaos en marche, et avec Slim Pickens, irrésistible vétéran de Peckinpah et de Kubrick. Milius,  »script doctor » permanent du film, s’amusa aussi dans un caméo (absent du montage final) qui le voyait déguisé en Père Noël, revolver au poing, hurlant avant de s’enfuir, imitant la démarche du Bigfoot devant un Stilwell médusé ! La touche « miliusienne » est bien présente, ici, dans son aspect le plus ouvertement satirique, dans ce jouissif chaos ; le traitement très respectueux de Stilwell (qui n’en pleure pas moins devant Dumbo… les grands chefs militaires sont aussi des sentimentaux), la participation du « peckinpien » Warren Oates en officier hyper-paranoïaque, ou celle du plus emblématique des acteurs japonais, Toshirô Mifune, le héros des films de Kurosawa, ici en impassible commandant de sous-marin venu bombarder Hollywood… Et une caricature évidente du militarisme à l’américaine, ici montré dans sa forme la plus irresponsable : tirer d’abord, réfléchir ensuite ! 1941, phénoménal « pétage de plomb » collectif, truffé de gags, de destructions, de caméos (Samuel Fuller !) et de références empilées les unes sur les autres, défia la raison de l’esprit critique… et celle du public américain. Le film ne fut pourtant pas l’échec que l’on croit : plus de 90 millions de dollars de recettes, une jolie somme au box-office de 1979, mais bien inférieure et moins immédiate que les cartons que furent Jaws et Rencontres du Troisième Type. Pas découragés par le mauvais accueil fait à cet « acte d’irresponsabilité civique » (dixit Milius, toujours hilare, au sujet de 1941), Spielberg et Milius produirent ensuite le second film du duo Zemeckis-Gale, Used Cars (sorti chez nous en 1980 sous le titre idiot de La Grosse Magouille), avec Kurt Russell, où des vendeurs de voitures d’occasion concurrents rivalisent de sales coups pour attirer la clientèle. Toujours fidèle à l’esprit 1941, donc rempli de gags, de poursuites et de sous-entendus sexuels évidents, Used Cars n’eut pas plus de succès et condamna temporairement Zemeckis et Gale à une période de vaches maigres, avant Retour vers le Futur. John Milius, de son côté, partait vers d’autres horizons. Dans un lointain et mythique passé, dans la sauvage Cimmérie, sur les traces du Barbare…

John Milius - Conan le Barbare 04

 » – Crom, je ne t’ai jamais prié auparavant. Je n’ai pas ce talent. Personne, ni même toi, ne se souviendra si nous étions des hommes bons ou mauvais. Pourquoi nous combattions, et pourquoi nous sommes morts. Tout ce qui compte, c’est qu’aujourd’hui, deux hommes se sont dressés contre beaucoup d’autres. Tu aimes la vaillance, Crom. Alors, accorde-moi cette seule requête. Accorde-moi la vengeance ! Et si tu ne m’écoutes pas, VA AU DIABLE ! « 

Edward R. Pressman, producteur du Badlands de Terrence Malick et du Phantom of Paradise de Brian DePalma, s’était vu proposer par son collègue Edward Summer une adaptation cinéma des aventures de Conan le Barbare, héros d’une série de nouvelles « pulp » écrits par Robert E. Howard, dans les années 1930. Jeune écrivain texan, à la prose enfiévrée, Howard était un curieux personnage : de santé fragile, mais obsédé par le culte du corps et de la force physique, collectionneur d’armes à feu, puritain obsédé par la sexualité et les femmes, dépressif et paranoïaque souvent reclus chez lui, il se suicida immédiatement après la mort de sa mère dont il se reprochait de n’avoir pu subvenir à ses soins. Howard ignorait avoir largement contribué à créer un nouveau genre de littérature fantastique que l’on désignerait sous le terme d’ »epic fantasy » ou « heroic fantasy« . Howard, à vrai dire, ne créa pas Conan… celui-ci, s’il fallait en croire l’écrivain, lui apparut dans l’ombre de sa maison, l’exhortant à écrire les mémoires de ses aventures, autrement il lui fendrait le crâne à coups de hache ! Dans une Terre « proto-historique », mi-médiévale, mi-antique, Conan le Cimmérien tracera sa route qui le mènera à porter la couronne du Roi d’Aquilonie sur son front troublé. Ses aventures, épiques, violentes et sexualisées au possible, enflammeront l’imaginaire des jeunes lecteurs. Succès renouvelé au tournant des années 1960-70, où Conan vécut une seconde jeunesse grâce aux sublimes peintures de Frank Frazzetta et à la bande dessinée publiée chez Marvel, confirmant l’intérêt du jeune public masculin pour les exploits du guerrier cimmérien. Pressman comprit évidemment l’intérêt d’une adaptation cinématographique de qualité. Vers 1977, il contacta Milius qui s’était montré intéressé, sans qu’un accord financier put être trouvé. Pressman se tourna vers un jeune scénariste-réalisateur, ancien du Viêtnam : Oliver Stone, salué par son travail sur Midnight Express. Stone rédigea un scénario très baroque et futuristico-apocalyptique, avec un Conan affrontant des hordes de mutants humains-animaux. Un scénario réussi, mais intournable, qui fut un temps présenté à Alan Parker et Ridley Scott avant que Pressman ne revienne vers Milius avec le scénario de Stone. Au bout du compte, si Milius appréciait le travail de Stone (le fait que ce dernier ait fait le Viêtnam aidait sûrement !), il décida, avec l’accord de Pressman, de tout réécrire de fond en comble. De surcroit, Milius, lié par un accord avec le producteur italien Dino de Laurentiis, n’eut pas de mal à convaincre celui-ci de co-produire le film.

Conan le Barbare fut l’occasion rêvée pour Milius de réaliser ses vieux fantasmes épiques et cinéphiles : lui qui, enfant, adorait Kirk Douglas, avait enfin l’occasion de faire son film de Vikings ! Et, tant qu’à faire, Conan lui permettrait aussi de rendre hommages aux maîtres du cinéma japonais, comme de s’inspirer de la vie d’un de ses héros historiques. En puisant, et parfois en détournant, le matériel d’origine écrit par Howard, Milius fera pencher plus son film du côté du récit historique que de l’heroic fantasy pure, malgré les sorciers et les monstres. Son Conan devait être le premier chapitre d’une saga modelée sur les récits traditionnels des scaldes scandinaves relatant les hauts faits et gestes de leurs anciens rois. Le tout baignant, de son propre aveu, dans une ambiance devant tout aux légendes germaniques mises en musique par Richard Wagner, avec un visuel à la Frazetta. Au passage, Milius citera les grands cinéastes japonais : Akira Kurosawa, bien sûr, et ses Samouraïs sera de la partie. Conan croisera un sorcier, joué par Mako, véritable sosie de Takashi Shimura, le chef des Sept Samouraïs, et aussi facétieux que Toshirô Mifune dans ce même film ! Egalement cité dans Conan, un autre immense cinéaste japonais envers qui Milius paya sa dette : Masaki Kobayashi, auteur du sublime Kwaïdan. La rencontre de Conan avec une torride et trop accueillante sorcière (Cassandra Gava) s’inspire largement des récits de fantômes adaptés par Kobayashi ; la référence est encore plus marquée quand Conan est couvert de tatouages rituels supposés le protéger des démons – une idée venant directement de l’épisode le plus célèbre de Kwaïdan, Hoichi le Sans Oreilles. Au petit jeu des références cinéphiliques, le Conan de John Milius en rajouta d’autres : on y retrouvait des traces d’Alexandre Nevski de Sergei Eisenstein (le look des hommes du sorcier Thulsa Doom doit tout aux Chevaliers Teutoniques), du Spartacus de Stanley Kubrick (Conan esclave et gladiateur), une touche de Sergio Leone (pour les solennels échanges de regards de Thulsa Doom envers ses victimes), d’Ingmar Bergman (pour la participation shakespearienne du grand Max von Sydöw en souverain déchu), de Federico Fellini (la scène de l’orgie évoquant le Satyricon), de Leni Riefenstahl (les processions des adorateurs de Doom renvoyant aux tristement célèbres images de propagande d’Hitler dans Le Triomphe de la Volonté)… et même (on n’est jamais si mieux servi que par soi-même) d’Apocalypse Now ! La phénoménale culture mythologique et historique de Milius fournit l’arrière-plan « historique » du film. Conan fut aussi son hommage à Genghis Khan, le fondateur de la grande (et redoutée) civilisation mongole médiévale. Le grand Khan vit son père assassiné sous ses yeux, vécut un temps en esclavage avant de prendre sa revanche sur ses ennemis et en rassemblant les clans sous sa seule autorité. Il en reste des traces dans le film, notamment cette célèbre réplique de Conan sur ce qui constitue le meilleur dans la vie d’un homme : « briser ses ennemis, les voir traînés devant soi et entendre les lamentations de leurs femmes« , qui est une citation de Genghis Khan. N’oublions pas non plus la présence de l’archer Subotai (joué par le surfeur professionnel Gerry Lopez, vieil ami de Milius), dont le nom est celui d’un des lieutenants du Grand Khan. Dans le même ordre d’idée, le méchant du film, Thulsa Doom (joué par le grand James Earl Jones), est un « patchwork » de mythes et de personnages bien réels : outre le Grand Maître des Chevaliers Teutoniques d’Alexandre Nevski, et Hitler posant en « libérateur » de son peuple fanatisé, Doom doit aussi beaucoup au révérend Jim Jones (aucun lien de parenté avec l’acteur) responsable du suicide collectif de sa secte en Guyana, en 1978, ainsi qu’au mystérieux « Vieux de la Montagne » chef des Nizârites (les fameux Assassins) réfugié dans sa forteresse d’Alamût.

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L’une des grandes forces du film, qui est devenu l’objet d’un véritable culte, est sa sauvagerie revendiquée et assumée sans honte. Il fut aidé en cela par de brillants collaborateurs ; notamment le réputé production designer Ron Cobb (qui avait travaillé sur Star Wars, Rencontres du Troisième Type et Alien) chargé de créer les objets et décors adéquats. Un travail exemplaire : du petit village viking perdu dans une forêt hivernale aux tertres ensablés où Conan croise le sorcier, en passant par la crypte où notre héros découvre l’épée du Général Atlante, tout dans le film a l’air vrai. Et Milius confia la musique à son ami Basil Poledouris, préféré à Ennio Morricone : ce fut une merveille. Le compositeur grec fit de Conan un véritable opéra guerrier, sous influence directe de Wagner, Prokofiev, Carl Orff et Maurice Ravel. Sa musique demeure toujours l’une des plus emblématiques, et les plus riches, du genre. Et, bien sûr, Conan le Barbare ne serait pas ce qu’il est sans sa star… John Milius préféra à Charles Bronson ou Sylvester Stallone un quasi débutant, un autrichien champion de bodybuilding au nom imprononçable et à la diction caverneuse : Arnold Schwarzenegger. Si beaucoup, à l’époque, ironisèrent sur le choix d’un acteur aussi limité, il faut se rendre à l’évidence, Milius avait le nez creux. Le jeu limité d’Arnold, à l’époque, servit le personnage. Frustre, redoutable guerrier, Conan est aussi un contemplatif et un mélancolique, qui parle peu, réfléchit beaucoup (revoyez le film !) et agit armé de son inébranlable volonté, bien similaire à celle somme toute à celle du futur Gouvernator parti de (presque) rien depuis son Autriche natale… Schwarzenegger comprit bien les intentions de Milius, faisant de son héros le personnage « miliusien » par excellence, apprenant à se méfier du confort trompeur de la civilisation pour s’accomplir en tant qu’homme… et sans demander de comptes particuliers à son Dieu. Crucifié, Conan préférait mordre le vautour qui l’humilie plutôt que de pleurer vers le Ciel comme le Christ ; et s’il livre une inoubliable prière d’avant la bataille, c’est finalement pour dire à son dieu d’aller se faire voir !

Conan le Barbare fut l’un des plus grands succès de l’été 1982 (dépassé toutefois par l’ami Spielberg et le pacifique E.T. !). Il fut le sommet de la carrière de Milius réalisateur, et annonça, somme toute, une évolution du cinéma épique que bien peu, à l’époque, prévoyaient. Bien avant Braveheart, 300, ou même Game of Thrones, Conan affichait sans gêne une brutalité jamais vue dans sa description des combats (crânes fracassés ! décapitations ! empalement !) comme de scènes sexuelles d’habitude poliment censurées. Notre héros s’y débat en effet aussi bien avec la pulpeuse sorcière qu’avec son grand amour, la voleuse Valeria (magnifique Sandahl Bergman). Quant à la description de la salle des orgies de Thulsa Doom, hé bien… elle frôla carrément le X. Certaines copies du film (en France, notamment, pour la télévision) virent la suppression du passage où les héros découvrent les cuisines de la secte, et la base de leur alimentation (un indice : ils ne sont pas végétariens). Sous l’influence de la philosophie de Nietzsche (qui ouvre le film) et des mythologies mises en musique par Wagner, Milius réalisa donc la plus « païenne » des aventures, sans en être embarrassé ! Et les critiques lui tombèrent dessus, sans saisir le fond du propos, en traitant notamment le film de « Star Wars filmé par un psychopathe » et autres peu glorieux qualificatifs… Certains pousseront le bouchon un peu trop loin, en faisant un amalgame douteux entre les citations de Nietzsche, Wagner et Leni Riefenstahl (sans compter l’emploi d’un acteur autrichien au physique de Surhomme…) pour traiter bassement Milius de « nazi »… oubliant que le cinéaste est juif pratiquant ! Ceux-là s’attirèrent vite la sainte colère de l’Ours Milius…

Voisin de palier mythologique, en ces temps-là, du Mad Max 2 de George Miller ou d’Indiana Jones et le Temple Maudit de Steven Spielberg, Conan le Barbare survécut aux attaques de ses critiques et fut peu à peu reconnu comme un des meilleurs films épiques jamais tournés. Malheureusement, malgré le succès, Milius ne put mener à bien son projet de bâtir une trilogie sur la vie du Cimmérien dont ce film était le premier volet. Sans doute gênés par les flots de sang du film, bien peu grand public, et par la personnalité impétueuse de son maître d’œuvre, Pressman et DeLaurentiis écartèrent Milius de l’aventure Conan. Monumentale erreur, comme dirait Arnold dans Last Action Hero : Conan le Destructeur, plus axé « fantasy familiale« , fut un beau navet commis par un Richard Fleischer en fin de course, bien loin des Vikings. Et ne parlons pas de l’épouvantable Red Sonja / Kalidor… Entre-temps, Milius était parti sur d’autres territoires, au-delà des lignes ennemies de la bienséance morale, sans se douter que sa carrière en pâtirait.

John Milius - Sudden Impact

 » – C’est juste que nous n’allons pas vous laisser partir d’ici.

- C’est qui ça, « nous », connard ?

- Smith, Wesson, et moi. »

Conan le Barbare venait de sortir à une époque où Ronald Reagan, un ancien acteur de série B devenu le leader de la plus grande puissance mondiale, s’érigeait en champion des valeurs américaines, le plus souvent à grands coups de déclarations tonitruantes et d’idées absurdes empruntées aux succès hollywoodiens de l’époque (le projet d’armement spatial « Star Wars »…). Curieuse période, à vrai dire, où Hollywood se laissait approcher par le reaganisme ambiant, traduit par un retour au pouvoir des conservateurs et des revanchards de tout bord, qui n’avaient pas digéré le cuisant échec des années du Viêtnam. Les succès des films « musclés » de cette époque laissent une impression bizarre et contrastée. Chose curieuse, Sylvester Stallone venait de jouer dans un premier Rambo (First Blood), plutôt réussi, et n’ayant guère à voir avec ses suites hyper-violentes et revanchardes. Le soldat traumatisé et marginal du premier film devint l’incarnation du « Musclor » furieux semant la terreur chez les soldats communistes… Plus prudent, Clint Eastwood faillit aussi tomber dans le piège en signant le passable Firefox, où il allait faire la nique au KGB et à l’Armée Rouge. Lorsqu’il rempila pour un quatrième Dirty Harry, Clint Eastwood prit un peu plus de distance avec les « surhommes » reaganiens, insufflant pas mal d’ironie désabusée à Sudden Impact, pour lequel il demanda une nouvelle fois à John Milius de venir jouer les script doctors. Milius joua le jeu, sans être crédité au générique, inventant des répliques parmi les plus cultes pour Harry ; notamment le fameux « Go ahead, make my day »… qui sera repris sans ironie par Reagan et ses camarades. Vers cette même époque, John Milius sembla s’enfoncer de plus en plus dans sa carapace de macho ; il sembla même en rajouter avec délices, se faisant photographier sur le tournage de Conan en tenue de guérillero, avec treillis et béret de combat ! En 1983, il fut le producteur d’Uncommon Valor (Retour vers l’enfer), un film de guerre de Ted Kotcheff (l’auteur du très bon First Blood, cinéaste pourtant « classé » à gauche) révélateur de ce « glissement reaganien » affirmé. Gene Hackman y menait un commando de baroudeurs (dont le jeune Patrick Swayze, et Robert Stack échappé de 1941) partis sauver les boys retenus prisonniers au Viêtnam. Un film mal reçu, qui annonçait déjà Rambo II. Milius, à cette même époque, fut aussi le « conseiller spirituel » du film Lone Wolf McQuade (Œil pour Œil), sommet du cinéma « bourrin » avec Chuck Norris préfigurant son ahurissante série Walker Texas Ranger… Ecarté de la production du second Conan, « John le Sauvage » n’allait guère calmer son tempérament guerrier.

John Milius - L'Aube Rouge 01

 » – Vous pensez que vous êtes assez durs pour manger des haricots chaque jour ? Il y a un million de squelettes à Denver qui donneraient n’importe quoi pour une bouchée de ce que vous avez. Ils sont assiégés depuis trois mois. Ils mangent des rats et de la sciure de bois et parfois… des cadavres. La nuit, les bûchers pour les morts éclairent le ciel. C’est médiéval. « 

John Milius reçut un script, Ten Soldiers, dû à un ancien de l’USC, un jeune Texan nommé Kevin Reynolds. Il avait vécu enfant sur les bases de l’US Air Force, tourné le dos à l’école de droit pour faire des films, et sera un futur réalisateur au parcours très chaotique. Lancé par Spielberg avec Fandango en 1985, Reynolds signera par la suite le remarquable film de guerre The Beast (La Bête de Guerre, 1988), avant de connaître les hauts et les bas d’une collaboration de longue date avec Kevin Costner (Robin des Bois, Prince des Voleurs, Waterworld, la mini-série western de très haute qualité Hatfields and McCoys). Reynolds fut à bonne école avec Milius, devenu une légende à l’USC. Ten Soldiers racontait, dans un proche futur où les USA étaient envahis par une puissance étrangère, les jours difficiles d’une bande d’enfants s’improvisant soldats. Le traitement, très dur et intense, devait largement à Sa Majesté des Mouches d’Edmund Goulding. Milius s’intéressa au sujet, qu’il adapta à ses propres vues. Il changea l’âge des enfants soldats, devenant des adolescents, réduisit leur nombre et déplaça le conflit de l’intérieur du groupe vers l’extérieur. La puissance étrangère ne pouvait être que Soviétique – soutenue par les forces armées cubaines et nicaraguayennes ! L’Aube Rouge venait de se lever, en 1984. Le film suivait la lutte pour la survie d’un petit groupe d’adolescents, les « Wolverines » menés par deux frères, Jed et Matt (Patrick Swayze et Charlie Sheen), réfugiés dans leurs montagnes alors que tout le reste du pays est écrasé par la botte soviétique.

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Le résultat final laisse songeur, fascine et divise à la fois. D’un sérieux absolu pour ce qui constitue sans doute l’œuvre de politique-fiction la plus paranoïaque jamais tournée, John Milius livre un récit de guérilla crédible mais sacrément tendancieux. Le ton général du film est assez proche du « tu seras un homme, mon fils » rédigé par Rudyard Kipling. On a une certaine sympathie pour ces jeunes gens qui, du jour au lendemain, doivent abandonner leurs homes douillets, faire l’expérience des privation, de la survie et devenir de vrais guerriers… La transition est violente, forcément mal vécue par certains d’entre eux, guère habitués à cette culture guerrière d’un autre temps. Face à eux, des envahisseurs qui, malheureusement pour le film, s’avèrent assez caricaturaux et déshumanisés, à l’exception d’un officier cubain qui, Histoire oblige, comprend très bien le choix de la Résistance faite par ces gamins. Après tout, Fidel Castro et le Che n’avaient pas fait différemment, en leur temps. Milius n’hésitera pas une seconde, dans son film, à affirmer son credo en une culture guerrière que la société américaine n’enseigne plus aux jeunes : celle des Mudjahiddines d’Afghanistan, comme celle des Apaches de Geronimo, dont les jeunes « Wolverines » de L’Aube Rouge s’inspirent largement – jusqu’à manger rituellement le cœur d’un cerf abattu, scène qui rendit malade les critiques de l’époque… Joliment filmé dans des décors naturels de toute beauté, brutal (l’ambiance d’oppression et d’occupation s’inspire de La Bataille d’Alger) mais malheureusement un peu trop « sec » dans sa démonstration, L’Aube Rouge contenait quand même un joli moment de tendresse, dans sa scène finale où les deux frères, mourants, se reposent dans un jardin d’enfants enneigé. Le film remporta un certain succès auprès du jeune public américain… mais, on s’en doute, s’attira une phénoménale volée de bois vert des critiques déjà échaudés par Conan. Inconcevable qu’un cinéaste ose livrerun film perçu comme une œuvre de propagande d’ultra-droite… Pourtant, les critiques assassines n’empêcheront pas le film de gagner là encore un statut « culte » (hautement discutable) au fil des décennies. Chez les militaires américains, il devint même une référence, au point que ceux-ci baptisèrent l’opération de capture de Saddam Hussein « Operation Red Dawn ». Les déclarations tonitruantes de Milius embarrasseront de plus en plus les nouveaux responsables des studios, venus de Wall Street, méconnaissant le cinéma et ne s’intéressant qu’à sa rentabilité immédiate. Autant dire qu’à leurs yeux, « l’incorrect » Milius, ne visant pas à rassembler le grand public par des œuvres apaisantes, sera un mouton noir.

John Milius - Extreme Prejudice

« Tu sais, Jack, je crois que la prochaine fois qu’on va se croiser, il va y avoir un massacre. C’est juste une impression. »

La mise à l’écart de Milius dura près de cinq ans. Les années A-Team étaient déjà finies, faute de succès garantissant son indépendance financière ; de la société de Milius naquit les éphémères productions « Milius-Feitshans » (sur Uncommon Valor) et « Valkyrie Films » (sur L’Aube Rouge). Il dut se contenter de jobs alimentaires sur des séries télévisées. Un épisode de The New Twilight Zone, tentative de remake au goût du jour de la fameuse série de Rod Serling en 1985, intitulé Opening Day, fut écrit et réalisé par ses soins. Deux ans plus tard seulement, Milius écrivit un épisode de Miami Vice, la série policière à succès de Michael Mann, épisode dont le nom était tout un programme : Viking Bikers from Hell ! Le scénario d’Extrême Préjudice avait fini quant à lui dans les mains d’un connaisseur : Walter Hill, ancien scénariste de Sam Peckinpah (sur The Getaway / Le Guet-Apens), producteur des Alien et expert ès westerns classiques. Un solide réalisateur, donc, dont le style brut et violent était fait pour Extrême Préjudice, qui fut réécrit sans Milius par Deric Washburn, Fred Rexer et Harry Kleiner. Le film fut produit par Buzz Feitshans, garantissant un certain respect de « l’esprit Milius » sur ce polar-western brut situé à la frontière américano-mexicaine. En tête de casting, un affrontement de durs à cuire : Nick Nolte dans le rôle du Texas Ranger Jack Benteen, Powers Boothe (habitué de l’univers Milius depuis une apparition marquante dans L’Aube Rouge) dans celui du trafiquant Cash Bailey, et l’inquiétant Michael Ironside en Major chargé de mener l’assaut au Mexique contre ce dernier. On s’en doutait, les balles sifflaient, la tequila coulait à flots en même temps que le sang et la sueur dans ce film 100 % testostérone !

John Milius - L'Adieu au Roi 03

 » – Si vous étiez un communiste, comment pourriez-vous être roi ?

- Seul un communiste aurait pu y penser. « 

Enfin, en 1988, John Milius put reprendre un de ses grands tournages « commandos » dont il rêvait tant. Il était tombé sur le livre idéal : L’Adieu au Roi, écrit en 1969 par le regretté Pierre Schoendoerffer. Héritier spirituel de Joseph Kessel et Pierre Loti, ancien caméraman de guerre qui avait vécu l’enfer de Diên Biên Phû et survécu dans un camp de prisonniers Viêt Minh, Schoendoerffer connaissait parfaitement bien les cultures asiatiques d’extrême-orient, et rédigea son roman se situant dans la grande tradition de ses auteurs préférés… L’univers du cinéaste alsacien et de Milius étaient somme toute faits pour se rencontrer : la scène supprimée de la plantation française, dans Apocalypse Now, rappelait l’ambiance des récits de l’auteur de La 317ème Section. De plus, Schoendoerffer, comme Milius, adorait les romans de Joseph Conrad : Au Cœur des Ténèbres, bien sûr, mais aussi Lord Jim, Typhon ou Nostromo qui intéressait tant David Lean. Et, affinité supplémentaire, Schoendoerffer était aussi un grand admirateur d’Akira Kurosawa ! Milius acquit les droits de L’Adieu au Roi, et convainquit son ancien agent, Mike Medavoy, devenu président du studio Orion Pictures, de distribuer son adaptation du livre de Schoendoerffer. Le film raconterait l’histoire de la solide amitié de deux hommes aux antipodes l’un de l’autre, dans les derniers mois de la 2ème Guerre Mondiale : le Capitaine Fairbourne (Nigel Havers, remarqué chez David Lean – La Route des Indes – et Spielberg – Empire du Soleil), officier des commandos britanniques, et Learoyd (Nick Nolte, de retour dans l’univers de Milius après Extrême Préjudice), un irlando-américain communiste, fugitif recueilli par la tribu des Dayaks de Bornéo. Isolés du reste du monde, les Dayaks firent de Learoyd leur roi, et celui-ci se laissera difficilement convaincre de terminer la guerre aux côtés des Britanniques, face à une armée japonaise en déroute et poussée aux pires extrémités. Le tournage-commando eut lieu dans les zones sauvages de Bornéo, Milius s’adjoignant les services du très bon chef opérateur australien Dean Semler, expert en tournages en milieu naturel (voir les deux derniers Mad Max, et Danse Avec Les Loups). Pas de problème apparent de tournage dans la jungle asiatique, Milius connaissant par cœur les risques en se référant aux tournages éprouvants du Pont de la Rivière Kwaï, un des modèles évidents du film, et des galères de son ami Coppola sur Apocalypse Now. Comme ce dernier, d’ailleurs, Milius et son équipe seraient les hôtes de marque des indigènes invités à sacrifier et déguster les animaux sauvages ! Le film fut une superbe épopée romantique et guerrière. On y retrouvait bien sûr les influences des auteurs et cinéastes préférés de Milius – Joseph Conrad et son Lord Jim adapté par Richard Brooks avec Peter « Lawrence » O’Toole ; des soldats japonais sortis des films de Kurosawa, appliquant jusqu’à l’absurde et la folie le strict respect des règles du Bushidô ; et l’ombre de John Ford plane sur le film, quand Learoyd (d’origine irlandaise !) apprend à « son » peuple le chant rebelle « Rising of the Moon », titre d’un film méconnu du vieux bourru borgne. Sans oublier l’apparition du Général McArthur rappelant sa présence dans un autre film de Ford, They Were Expendables (Les Sacrifiés). L’Adieu au Roi, d’une très grande beauté formelle, se situe dans l’esprit classique des films de ce dernier, décrivant la franche amitié de Fairbourne le britannique civilisé et Learoyd l’américain insoumis, tout en gardant la rudesse naturaliste des meilleurs Milius.

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Le charme particulier de L’Adieu au Roi doit beaucoup au fait que, cette fois, Milius ne se limite pas à la simple célébration des actes guerriers de ses héros. Le réalisateur n’hésite pas à donner une dimension picaresque, généreuse et souvent pleine d’humour, à un récit qui n’en est que plus émouvant lorsque les drames surviennent. La tendresse cachée de Milius apparaît au détour de scènes inattendues, comme celle qui voit Learoyd protéger la vie d’un petit enfant né d’un adultère, et qui doit être sacrifié selon l’antique loi tribale. Ou dans les réactions de la petite troupe de guerriers découvrant le funeste destin des femmes du village, victimes non consentantes des japonais. La grande dimension romantique du film devra aussi énormément à Basil Poledouris, qui se fendra d’une musique majestueuse à souhait. Malheureusement, les cadres du studio Orion, eux, ne goutèrent point au charme du récit de Schoendoerffer et Milius… Ce dernier se vit dépossédé du montage final, et, de son propre aveu, les exécutifs firent en sorte que L’Adieu au Roi soit « complètement réduit en morceaux« , tout en opposant systématiquement Milius et ses coproducteurs Albert Ruddy et André Morgan. Le travail subtil de la grande monteuse Anne V. Coates (tiens, encore une « leanienne » oscarisée pour Lawrence d’Arabie !) fut donc saccagé par ces malappris couverts par Mike Medavoy… Dans sa version définitive, L’Adieu au Roi souffrit de ruptures narratives abruptes, typiques hélas du travail de cochon décrété par les exécutifs hollywoodiens. Exit notamment une séquence où Learoyd unissait les tribus en persuadant les femmes Dayaks de pratiquer la grève du sexe. La paix des ménages, plutôt que la guerre tribale ! Insupportable pour les cadres d’un studio qui allait bien vite sombrer quelques années après, victime de lamentables erreurs de gestion commises par les mêmes imbéciles en costume-cravate. Maltraité au montage, distribué sans efforts de promotion particulier, L’Adieu Au Roi fut un bide cinglant… une grande déception personnelle pour John Milius, mal récompensé de sa bataille. La reconsidération de ce grand récit d’aventures « à l’ancienne » fut lente, mais efficace : le film gagnera peu à peu une réputation non usurpée de chef-d’oeuvre du genre. Ne reste plus qu’à un éditeur consciencieux et passionné de restaurer le film avec l’accord de Milius… ce qui, hélas, ne risque pas d’être pour demain, le catalogue des « films perdus d’Orion » ayant été englouti dans le naufrage juridico-financier du défunt studio.

John Milius - A la Poursuite d'Octobre Rouge

 » – La paix des parties de pêche me manque, comme quand j’étais enfant. Je suis en mer depuis quarante ans. A mener une guerre sous les flots. Une guerre sans batailles, sans monuments… rien que des victimes. Je l’ai fait veuve le jour où je l’ai épousée. Ma femme est morte quand j’étais en mer, saviez-vous. « 

L’aventure suivante de Milius l’entraîna, à la fin 1988, sur les eaux de l’Atlantique, théâtre d’un épisode fictionnalisé d’une page méconnue de la Guerre Froide. Tom Clancy, écrivain passionné d’histoire militaire, jadis réformé du Viêtnam, très bien documenté sur le fonctionnement interne des services de renseignements américains (et, comme Milius, politiquement situé du côté des conservateurs), avait publié un roman à succès qui avait retenu l’attention de Mace Neufeld, producteur de la Paramount Pictures : A la Poursuite d’Octobre Rouge, ou l’histoire de l’habile – et risqué – passage à l’ouest d’un commandant de sous-marin nucléaire soviétique, avec ses officiers, risquant de mettre le feu aux poudres dans l’Atlantique nord. Seul un jeune analyste de la CIA, Jack Ryan, comprendra ce que l’officier compte faire alors que la marine soviétique fait tout ce qu’elle peut pour couler l’équipage rebelle… Un sujet intéressant mais risqué, le public ne goûtant guère d’habitude les intrigues diplomatiques et le jargon militaire spécialisé dans ce type de récit. L’obstination de Neufeld fut payante, Paramount acceptant de faire une adaptation de grand standing dont le tournage commença en 1989, avec une sortie finale en mars 1990. Pour ce faire, le film fut confié aux bons soins d’un cinéaste dur à cuire, John McTiernan (libre, enfin !!!). Capable de glisser un sous-texte intelligent et intelligible dans des films d’action « popcorn » (comme le prouvaient alors les succès de ses précédents Predator et Die Hard / Piège de Cristal), McTiernan était un réalisateur comme les appréciait Milius, se retrouvant dans les mêmes références littéraires et filmiques. Le scénario confié aux bons soins de Larry Ferguson et Donald Stewart fut remanié par John Milius, montrant une nouvelle fois son talent de script doctor non cité au générique. Milius, avec l’approbation de McTiernan, élabora la psychologie du commandant Marko Ramius, personnage secondaire du roman, pour l’adapter à la stature héroïque du grand Sean Connery, à l’aise avec les personnages « miliusiens » depuis Le Lion et le Vent. Ramius deviendra ainsi un personnage à la Herman Melville et un maître stratège aux nerfs d’acier (condition indispensable pour ruser avec les marines américaines et soviétique, déjouer la méfiance de ses subalternes et neutraliser un visqueux commissaire politique nommé… Poutine !!!).

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L’ensemble des répliques de Ramius, et les scènes le mettant en valeur, sont dues à la plume de Milius ; qu’il soit en train de galvaniser ses hommes, de convaincre ses officiers ou de citer des figures historiques réelles (de Hernan Cortès à Christophe Colomb en passant par l’amiral américain Halsey), Ramius gagne haut la main ses galons de grande figure du cinéma de Milius (et de McTiernan !). La plus belle scène du film se situe d’ailleurs totalement dans l’esprit des écrits de Melville : cet échange de confidences entre Ramius et son second Borodine (Sam Neill) rappelant ceux d’Achab et Starbuck dans Moby Dick. Milius glissa aussi quelques échos du Colonel Nicholson (Alec Guiness) dans Le Pont de la Rivière Kwaï, dans cette séquence révélatrice. Magistralement mis en scène par McTiernan, mis en musique par le vieux complice Basil Poledouris, soutenu par un casting 5 étoiles (Sean Connery, Sam Neill, Alec Baldwin, Scott Glenn, James Earl Jones, Stellan Skarsgard), A la Poursuite d’Octobre Rouge remporta un franc succès à sa sortie, s’imposant comme le meilleur exemple de thriller sous-marin et de récit d’espionnage intelligent.

John Milius - Le Vol de l'Intruder

 » – Sept cents biftons pour les dommages, trente hommes à l’hosto et… un alligator blessé. Et vous vous êtes enfuis ?

- En utilisant les techniques d’évasion et de fuite, Chef, j’ai pu éviter d’être capturé. Et, Chef ? Nous n’avons pas blessé ce crocodile. Il allait bien quand nous sommes partis. « 

John Milius sera cependant bien moins inspiré avec Mace Neufeld et la Paramount pour son film suivant. A la fin de l’année 1989, Milius obtint le feu vert de la Paramount pour adapter le roman Le Vol de l’Intruder, de Stephen Coonts, un ancien pilote de bombardiers Grumman A-6 Intruder, durant la guerre du Viêtnam. Le roman, chronique des faits de guerre des pilotes des Intruder, était largement autobiographique, et, à l’instar de Clancy, extrêmement documenté sur les tactiques des pilotes de l’US Navy durant le conflit. Du sur mesure pour l’auteur d’Apocalypse Now ? Pas si vite… En adaptant les aventures du pilote Jake Grafton (Brad Johnson, découvert dans Always de Spielberg, et disparu du grand écran depuis lors) aux côtés de son commandant, l’irascible Camparelli (Danny Glover), et de l’as des as Virgil Cole (Willem Dafoe), Milius se retrouva vite pris au piège du contrôle des studios. Les pressions incessantes des cadres de la Paramount poussèrent ce dernier à gonfler son budget plus que de raison (35 millions de dollars, une forte somme à l’époque) en dépit d’une préparation médiocre… Résultat, Le Vol de l’Intruder sera, de l’aveu de Milius, sa pire expérience de réalisateur. Certainement son film le plus oubliable : des séquences de combat aérien très cheap, des acteurs solides mais n’incarnant au mieux que des stéréotypes, et une cruelle absence de rythme et d’implication font du Vol de l’Intruder un gros trou d’air dans la filmographie de Milius. Il n’y a guère à sauver qu’un passage typiquement « John Ford » où les héros déclenchent une bagarre collective dans un bar de Saigon, entre pilotes et « rampants ». 1941 était hélas bien plus drôle en la matière.

Si l’on connaît la passion de Milius pour le surf et les armes à feu, on connaît beaucoup moins son intérêt (guère surprenant à vrai dire) pour les arts martiaux. Milius, en ce début des années 1990, était l’élève de Rorion Gracie, champion brésilien de judo et de jiujitsu qui avait été l’instructeur de Mel Gibson sur le premier Arme Fatale. Très intéressé par les vidéos de démonstration du clan Gracie et de leurs élèves face à d’autres écoles des disciplines rivales (sans doute cela lui rappelait-il le premier film de sensei Kurosawa, La Légende du Grand Judo !), Milius contacta Art Davie, un exécutif lui-même passionné de sports de combat. Milius et Gracie parlèrent à Davie de leur idée : « The War of the Worlds » - rien à voir avec les martiens d’H.G. Wells, Orson Welles, George Pal ou Steven Spielberg !)… « WOW » présenterait aux téléspectateurs un tournoi à huit participants, façon La Fureur du Dragon, où ces experts en jiujitsu, karaté, kickboxing, kung fu et autres formes de combats à mains nues, s’affronteraient dans une cage octogonale (imaginée par Milius) pour déterminer qui serait la meilleure école. L’idée fit son chemin chez Davie, et, quelques années plus tard, évoluerait pour devenir… l’Ultimate Fighting Championship. Ces tournois ultra-violents provenaient donc, en partie du moins, de l’esprit de Milius le « Bad Boy » ! On ne regardera plus d’un même œil la séquence du combat de gladiateurs de Conan le Barbare

John Milius - Geronimo

 » – Il y a deux femmes mortes là-bas… et deux petits enfants. Ils les ont tous scalpés, tous les quatre. Des chasseurs de primes. Ici, le gouvernement paie 200 pesos par tête d’homme, 100 par femme et 50 pour ces gosses. Ils tuent n’importe quel Indien et ensuite ils prétendent que ce sont des Apaches. Je ne vois pas comment un homme peut descendre aussi bas. Ils doivent être Texans… c’est la plus minable forme d‘homme blanc. « 

Ces féroces joyeusetés mises à part, Milius continuait à écrire, sans illusions sur le système hollywoodien. Le triomphe de Danse Avec Les Loups et d’Unforgiven (Impitoyable) avait, contre toute attente, relancé l’intérêt des studios pour les westerns… pour un temps bien éphémère. En 1992, Milius avait rédigé un script solide sur le chef apache Geronimo, « un prédateur humain » à ses yeux. Le scénario suivait la rébellion et la guérilla menée par Geronimo et ses braves dans le Sud-Ouest américain, alors que la fin de la Conquête de l’Ouest amenait le tragique déclin des « vrais américains » soumis par le gouvernement de Washington. Des heures sombres qui firent les grands films de John Ford et de Robert Aldrich, le récit puisant des éléments communs aux classiques de ce dernier, Apache (Bronco Apache) et Ulzana’s Raid (Fureur Apache), tous deux avec Burt Lancaster. Le scénario fut confié à une vieille connaissance de Milius, Walter Hill, qui remania le scénario de Milius avec Larry Gross. Le film, sorti en 1993, était d’une facture toute classique, solidement mené, et bénéficiait d’un casting de choix. L’imposant Wes Studi (intimidant aussi bien en féroce Pawnee dans Danse Avec Les Loups qu’en cruel Huron dans Le Dernier des Mohicans) était un choix parfait pour incarner Geronimo ; à ses côtés, Gene Hackman incarnait le Général George Crook, chargé de capturer l’Apache révolté, et ce bon vieux Robert Duvall chez Milius, 14 ans après Apocalypse Now, pour jouer le rôle du pisteur Al Sieber. Le film, intitulé Geronimo : An American Legend, aurait pu, et dû, être un très grand western si Hill avait hélas pu contrecarrer les interférences des studios l’obligeant à recentrer l’intrigue sur les officiers de l’armée américaine (dont un tout jeune Matt Damon). Hill comme Milius voulaient vraiment raconter l’histoire du point de vue de Geronimo mais ce fut peine perdue… Le sort des Indiens d’Amérique, apparemment, n’intéressait guère alors les studios – à moins de rester sagement dans les limites « gentils Indiens / méchants Indiens » posées par Danse Avec Les Loups.

Après cette déconvenue, Milius signera son dernier scénario adapté à ce jour dans un film américain : ce fut Clear and Present Danger (Danger Immédiat), sorti en 1994. Ce film constituait le troisième « Jack Ryan » adapté des romans de Tom Clancy, après Octobre Rouge et Patriot Games (Jeux de Guerre), Harrison Ford succédant à Alec Baldwin devant les caméras de l’australien Philip Noyce, préféré à John McTiernan. Pas grand chose à dire sur ce troisième volet assez mollement mené, le scénario de Milius (adapté par Donald Stewart et Steven Zaillian) emmenant cette fois l’analyste de la CIA en Colombie, face aux narcotrafiquants des cartels. Rien de bien notable à l’exception d’une éprouvante séquence d’embuscade en pleine rue élaborée par Milius, et qui fut la seule scène marquante du film. Milius, lui, passa à la télévision pour mettre en scène Motorcycle Gang pour la chaîne Showtime ; peu d’informations, hélas, sur ce film vite oublié, produit dans le cadre d’une série de téléfilms axés sur l’univers des motards, blousons noirs et autres Hell’s Angels. On y suivait le kidnapping d’une jeune femme (l’adorable Carla Gugino) par une bande d’affreux bikers bardés de cuir, menés par Jake Busey, aussi ricanant que son paternel Gary. Il restait quand même quelques cartouches dans la besace de Milius…

John Milius - Rough Riders

 » – Colonel Roosevelt, que pensez-vous de ce régiment, les Rough Riders?

- Je pense que ce régiment pourrait vaincre la Dixième Légion de César à plates coutures ! Je pense qu’ils pourraient chevaucher aux côtés de Genghis Khan ! Ils sont les meilleurs exemples de la virilité américaine. Nous avons des cowboys, des membres de l’Ivy League, des joueurs de football, des joueurs de polo, des dresseurs de broncos, des policiers de New York City… et un homme, je regrette de le dire, qui travaillait pour le Service des Impôts ! « 

Les années 1990 n’avaient pas sonné le glas des activités de John Milius, malgré les déconvenues et les crises de toutes sortes. Membre du Comité Directeur de la NRA, Milius avait tenu tête, aux côtés de Charlton Heston, face à une tentative de « coup d’état » interne menée par les représentants du « Militia Movement », des néo-fascistes, ennemis du contrôle des armes à feu, partisans des milices armées et des idéologies d’extrême droite. Comme quoi, même le controversé Milius, « coupable » aux yeux des médias de se lancer dans des attaques véhémentes contre le laxisme de son gouvernement, se qualifiant lui-même d’ »anarchiste zen » ou de « fasciste zen » n’en restait pas moins un adversaire déclaré des abrutis à tête rasée et croix gammées ! Mais ces combats l’usaient, tout comme de gros revers personnels ; deux divorces, avant son remariage avec l’actrice Elan Oberon (qui joua dans tous ses films depuis L’Aube Rouge), et le vol d’une partie de son argent par un « ami » non identifié dans les notices biographiques d’Internet… Milius, à l’instar de ses confrères, vécut aussi des périodes de dépression sérieuses. C’est sans doute pour cette raison qu’il déclina l’invitation de Steven Spielberg à le rejoindre sur le tournage d’Il Faut Sauver le Soldat Ryan. Spielberg voulait que Milius vienne l’aider comme réalisateur de seconde équipe sur son film de guerre, mais ce dernier refusa poliment, sous le coup de la dépression. Il se contenta de jouer les conseillers amicaux sur les armes et les tactiques de combat, Spielberg lui téléphonant depuis l’Irlande pour avoir par exemple son avis sur le son des mitraillettes ! Milius a peut-être suggéré à son collègue le prologue et la conclusion du film dans le cimetière normand de Colleville, mais, contrairement à ce qu’affirme Wikipédia, il n’a pas travaillé sur le script du film.

 

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Pendant que Spielberg livrait bataille sur les plages d’Irlande, Milius allait sonner sa dernière chaaaaarge, comme réalisateur. Depuis Le Lion et le Vent, il était toujours obsédé par la vie de Theodore Roosevelt. Avec Rough Riders, ce fut l’occasion pour lui de revisiter la grande histoire de son héros, incarné par Tom Berenger rescapé de Platoon. Le film fut en fait une mini-série, produite et distribuée par les compagnies du magnat cinéphile Ted Turner, Turner Films et TNT, d’une durée finale de quatre heures. On y suivait le parcours de Roosevelt, Secrétaire Assistant de la Navy, qui décida de rejoindre un régiment de volontaires de cavalerie, engagés en première ligne dans la Guerre Hispano-américaine de 1898. Suite à un douteux incident militaire arrangé et exagéré par William Randolph Hearst (« fournissez-moi les images, et je vous fournirai la guerre », souvenez-vous de Citizen Kane…), les troupes américaines combattront aux côtés des insurgés de Cuba contre l’armée espagnole. Point d’orgue de cette guerre : la Bataille de la Colline de San Juan, où Roosevelt, promu colonel, triomphera contre tout espoir en menant l’attaque de ses « Rough Riders », américains venus de tous les horizons, aussi bien WASPS, Irlandais, Indiens ou Mexicains. Un succès militaire qui fut l’affirmation de la pensée « virile » de Roosevelt, et pava la voie de sa future consécration politique comme Président des Etats-Unis. Milius rassemblera autour de Tom Berenger un casting de trognes familières, et de nouveaux venus : on y retrouvait Gary Busey (dans le rôle du général Wheeler), Brad Johnson, William Katt et Brian Keith, le Teddy Roosevelt du Lion et le Vent jouant ici le rôle de son prédécesseur, William McKinley ! Le casting se complétait aussi de Sam Elliot (la plus belle moustache du cinéma américain), Illeana Douglas en Edith Roosevelt, Dale Dye (ancien officier du Viêtnam et célèbre instructeur et conseiller technique militaire en chef de tous les films de guerre américains, de Platoon au Soldat Ryan), Geoffrey Lewis (le souffre-douleur attitré de Clint Eastwood dans ses films des années 1970), George Hamilton en W.R. Hearst, ou R. Lee Ermey (le sergent instructeur de Full Metal Jacket) marchant sur les traces de John Huston dans le rôle du Secrétaire d’Etat John Hay. Le résultat, en dépit des rapports « haineux » des exécutifs de Turner envers Milius, fut à la hauteur des espérances de ce dernier : une immense fresque retrouvant le souffle des maîtres à filmer et à penser de Milius. On y croisait Frederick Remington, le grand peintre de la Conquête de l’Ouest dont les tableaux inspiraient John Ford, ou Stephen Crane, vétéran de la Guerre de Sécession et auteur de The Red Badge of Courage (La Conquête du Courage), qui fut adapté en film par John Huston en 1951… Raoul Walsh et They Died With Their Boots On est aussi largement cité, notamment par l’utilisation de la fameuse chanson « Garryowen » (jouée par les hommes de Custer avant leur massacre à Little Big Horn) accompagnant les Riders avant leur bataille fatidique, chanson interprétée par la propre épouse de Milius. Le résultat fut un baroud d’honneur très réussi, l’œuvre dont Milius sera le plus fier, pour n’avoir pas eu cette fois à subir les diktats de ses producteurs. La mini-série n’a hélas jamais été à ce jour diffusée en France, ni éditée en DVD… trop « américaine », sans doute ?

 

John Milius - Rome

« Janus, Gaia et Dis, je vous prie humblement d’accepter cette créature comme mon offrande, et si cela vous plaît, je vous demande de donner longue vie à Irene… et la même chose pour mon ami Lucius Vorenus et sa famille, si ce n’est pas trop demander. Et faites qu’Irene sache que je suis désolé de ce que je lui ai fait.« 

Rejeté ou honni par une grande partie de la critique américaine, John Milius allait de nouveau être accepté, et même reconnu, par d’autres. Le temps arrangeait bien des choses, et la réputation des films qu’il avait écrit ou réalisés y était largement pour beaucoup. De jeunes cinéphiles avaient grandi avec Conan, Apocalypse Now ou Jeremiah Johnson, ne s’en sentaient pas honteux et aimaient sincèrement ces films ; certains réalisateurs de documentaires s’intéressaient au plus mal aimé des  »movie brats » que citaient en exemple Lucas, Coppola et Spielberg. Une douce revanche pour Milius qui redevint ainsi « tendance » une dernière fois au milieu des années 2000, et continuait à travailler sur des scripts. Passons sur celui de Texas Rangers, sorti de ses fonds de tiroir depuis qu’il l’avait écrit en 1991, et qui devint un très mauvais western réalisé par Steve Miner, avec un casting de minets à la mode : James Van Der Beek (de Dawson) et Ashton Kutcher (du 70′s Show)… on était loin, très loin, des Clint Eastwood ou Warren Oates d’antan…

Le dernier beau succès dont Milius sera co-crédité se fera en 2005, à la télévision. Sur Rough Riders, Milius s’était très bien entendu avec le producteur exécutif William J. MacDonald, responsable de quelques thrillers sexy des années 1990 (Sliver et Jade). Les deux hommes cherchaient un projet commun à développer, et se mirent d’accord pour une grande épopée historique sur le petit écran, en 2002, à HBO. Le succès du Gladiator de Ridley Scott avait ranimé l’intérêt du grand public pour l’Antiquité romaine ; Milius, incollable sur ce domaine,  »pitcha » l’idée de raconter en une mini-série les grandes heures et les drames de la naissance de l’Empire Romain. Depuis les succès de Jules César durant la Guerre des Gaules à l’avènement d’Octave Auguste, en passant par les épisodes célèbres de l’époque (la traversée du Rubicon, la fin de Vercingétorix, la déchéance de Pompée, l’assassinat de César par les Sénateurs, la mort de Cicéron, les amours tragiques de Marc Antoine et Cléopâtre, etc.), Rome retraçait deux décennies de cette période troublée qui vit la mort de la République Romaine, et l’émergence d’un pouvoir absolu, du culte de la personnalité incarné par les premiers Césars. Pour structurer ce projet imposant, il fallait une histoire feuilletonnesque solide ; Milius eut l’idée de puiser dans les Commentaires sur la Guerre des Gaules, écrits par Jules César, les deux personnages centraux qui seraient à la fois témoins et acteurs de la série : Titus Pullo (Ray Stevenson) et Lucius Vorenus (Kevin McKidd), membres de la prestigieuse 13ème Légion, vont, pour le meilleur et le pire, traverser les tumultes de l’Histoire en soudant une indéfectible amitié. Deux redoutables combattants aux caractères bien trempés et opposés : Titus est un légionnaire pur et dur, un rustre aimable pas fait pour la vie civile, et Lucius un officier patricien, père de famille très strict, peu à peu impliqué dans les jeux politiques. 

 

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A travers ces personnages dignes des officiers filmés par John Ford, les spectateurs seront projetés à travers une époque impitoyable, pleine de complots, de batailles et de trahisons sanglantes. L’idée plut aux responsables d’HBO, chaîne américaine câblée dont l’audace des choix de programmation a su perdurer avec brio, offrant de véritables « mini-films » souvent plus efficaces que bien des productions du grand écran (Les Soprano, Band of Brothers, Deadwood, The Pacific ou Game of Thrones, pour ne citer que ceux-là). Le projet fut mis sur pied par Bruno Heller, producteur de télévision et fils du scénariste Lukas Heller (il écrivit notamment le scénario des Douze Salopards), et qui sera, plus tard, à l’origine de The Mentalist. Une équipe haut de gamme à laquelle se joignit le solide réalisateur britannique Michael Apted (Gorilles dans la Brume, Cœur de Tonnerre) pour mener à bien un projet démesuré. Un budget record de 110 millions de dollars, une collaboration entre HBO, la BBC et la RAI, des centaines d’acteurs et de figurants évoluant dans une Rome plus vraie que nature, construite dans les prestigieux studios de Cinecitta (ces décors serviront à d’autres productions télévisées, dont la sixième saison de notre Kaamelott national !)… cela aurait pu être un cauchemar logistique, et un flop artistique, heureusement il n’en fut rien. Rome retrouvait à la fois le parfum des grands péplums d’antan, débarrassés de leurs clichés, et la grandeur tragique des grandes fresques historiques du style des Rois Maudits, le tout avec le cachet d’une superproduction moderne. Les auteurs (dont Milius, producteur exécutif et co-auteur de l’épisode Egeria de la première saison) ont su parfaitement intégrer la réalité historique à la fiction feuilletonnesque, aidés en cela par des personnages plus grands que nature, tous excellemment interprétés. Beaucoup de spectateurs ont eu un faible particulier pour Titus Pullo, le plus « miliusien » de cette galerie de personnage, incarné à merveille par le colosse écossais Ray Stevenson : un « barbare » égaré dans la policée (mais violente) société romaine, fêtard, grossier et brutal (gare à ceux qui l’offensent, lui et ses amis), mais d’une honnêteté et d’une loyauté de cœur absolue. Durant les deux saisons, Titus Pullo devint un véritable héros à l’ancienne, balancé d’une guerre à l’autre et d’une intrigue à une autre sans jamais renoncer à son amitié pour Lucius Vorenus, lui aussi malmené par les grands troubles de l’histoire Romaine. Assurément, le personnage fait le ciment de cette épopée qui ne connut, hélas, que deux saisons (magistrales) avant d’être arrêtée à cause de ses frais de production trop coûteux. Bruno Heller plancherait, depuis, sur un long-métrage continuant les aventures de l’ancien légionnaire de la 13ème, mais celles-ci semblent hélas s’être perdues dans le development hell des scénarii américains…

 

John Milius - John Goodman dans The Big Lebowski

 » - T’AS MORDU LA LIGNE !!

- Hein ?

- Je suis désolé Smokey. T’as mordu la ligne, donc y a faute.

- Conneries. Marque un 8, Dude.

- Euh, excuse-moi. Marque-lui zéro. Jeu suivant.

- Conneries, Walter. Marque un 8, Dude.

- Smokey, c’est pas le Viêtnam ici. C’est le bowling. Y a des règles à suivre. « 

Le retour en grâce amorcé grâce au succès de Rome allait hélas rester sans suite. La réputation de John Milius restait la même aux yeux des nouveaux patrons d’Hollywood. Au royaume du politiquement correct et des arrangements de studio, les positions tranchées de Milius gênaient toujours, et ce n’était pas le contexte des années Bush qui allait arranger les choses… Toujours lié à des groupes conservateurs à Hollywood, Milius apportait ses lumières de conseiller technique à de curieux « think tanks » de ce milieu politique comme l’Institute for Creative Technologies (on peut se demander, en imitant Jerry Seinfeld, comment diable John Milius arrive à réfléchir dans un tank…). Les colères de Milius, en politique, n’épargnaient pas non plus les ultra-conservateurs. La Guerre d’Irak lancée par le gouvernement Bush ne trouvait aucune grâce à ses yeux. Dans le même ordre d’idée, il y eut cette tirade furieuse, souvent citée, à l’encontre de Rush Limbaugh, un animateur de radio célèbre aux USA pour ses prises de position ultraréactionnaires et racistes, que Milius aimerait voir « être écartelé en place publique » aux côtés des « porcs de Wall Street » pour qui il imaginait des « procès staliniens et confessions publiques » du même acabit… Ces déclarations, souvent sorties de leur contexte, ont définitivement forgé l’image publique de Milius comme un vieux facho colérique, image qui pourtant, en privé, le blessait. Comme le dit son camarade Oliver Stone à son propos, dans le documentaire Milius (tourné en 2013, jamais diffusé en France) : « John dit toujours ce qu’il pense. Le problème, c’est que parfois, il ne réfléchit pas… ». Cet homme qui, avec ses amis, était un vrai « nounours » plein d’humour, un conteur d’une culture phénoménale, restait donc un romantique coincé dans une époque ne répondant jamais à ses idéaux.

Faut-il y voir là la raison pour laquelle, après Rome, Milius ne put monter aucun de ses scénarii ? Il y eut bien, pourtant, des annonces alléchantes, comme ce King Conan : Throne of Iron, qui devait marquer vers 2001-2002 le grand retour de Milius et d’Arnold Schwarzenegger dans l’univers de Conan le Barbare. Le film devait être la « vraie » suite de leur épopée de 1982, avec un Conan vieillissant et assumant les lourdes responsabilités du pouvoir. Les frères/soeur Wachowski, auréolés du succès de Matrix, devaient épauler Milius et produire le film, qui malheureusement ne se fit pas. Les amoureux du film de Milius furent terriblement déçus de voir quelques années après un reboot bien tiède, sans Milius ni Schwarzenegger qui n’a pas renoncé à l’idée de ce King Conan. Le scénario rejoignit la pile de récits ambitieux rédigés par Milius et jamais tournés. Citons Mexico (écrit vers 1990), Sergent Rock (adaptation de la b.d. de guerre que devait tourner John McTiernan vers 1993, toujours avec Schwarzenegger), The Northmen (une épopée viking écrite dans les années 1990), The Son Tay Raid (un épisode de la Guerre du Viêtnam), une biographie de Curtis Lemay (controversé général américain de l’US Air Force responsable des bombardements civils massifs du Japon durant la 2ème Guerre Mondiale), Manila John (l’histoire vraie du soldat John Basilone, héros de guerre tombé à Iwo Jima), une biographie de Genghis Khan avec Mickey Rourke, une mini-série intitulée Pharaoh… et le rêve d’un volet final à sa « trilogie inachevée » de Teddy Roosevelt, après Le Lion et le Vent et Rough Riders, qui aurait suivi à la fois le président américain dans ses dernières années, perdu et malade au fond de la jungle amazonienne, et sa jeunesse marquée par les épreuves. Faute de mieux, Milius dut, à la place de ces grands projets, signer un roman basé du jeu vidéo Homefront, très largement inspiré de son Aube Rouge, en 2011. L’Aube Rouge qui, comme Conan d’ailleurs, eut droit à un remake-reboot stupide, victime du traitement politiquement correct habituel. Une imbécilité de plus que Milius mettra sur le compte de ce système hollywoodien avec lequel il coupa les ponts. Sa santé affaiblie par une attaque cardiaque (abus de cigares et de whisky…) ne lui permettrait pas, c’est à craindre, de reprendre le chemin des plateaux de tournage.

 

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Le vieil ours laisse cependant un héritage vraiment unique au cœur du cinéma américain avec lequel il a entretenu des rapports très conflictuels. John Milius a laissé une trace, débordant même parfois du cadre du cinéma. Il a parfois inspiré des confrères cinéastes et des romanciers, qui ont créé des personnages à partir de lui. George Lucas fut le premier à rendre hommage à son ami dans American Graffiti : John Milner, le voyou au bon cœur joué par Paul LeMat, amateur de rock’n roll, champion de cruising, et baby-sitter malgré lui de la chipie Carol (Mackenzie Phillips), doit tout au caractère de Milius. Des années plus tard, ce dernier allait aussi être un bon ami des frères Coen, qui lui proposèrent un rôle dans Barton Fink, celui de Jack Lipnick, producteur hollywoodien de films de catch ! Milius refusa, se jugeant mauvais comédien ; il faisait des caméos dans ses propres films, mais n’hésitait pas à se couper au montage, par exemple dans Conan le Barbare, où il jouait un vendeur de lézards grillés… Pas découragés, les frères Coen gardèrent Milius en tête pour The Big Lebowski : le colérique Walter Sobchak, qui n’a jamais tourné la page du Viêtnam et apporte à son copain le  »Dude »(Jeff Bridges) une somme supplémentaire de catastrophes, c’est Milius vu par les taquins frères cinéastes d’O’Brother. Une phénoménale et hilarante prestation de John Goodman qui garde en permanence l’aspect « nounours » de Milius pour le soupe au lait Walter. On retrouvera même des traces du caractère de John Milius caché dans la personnalité du Marshal Rooster Cogburn (Jeff Bridges) dans le True Grit des mêmes frères Coen (accompagnés de Steven Spielberg, producteur exécutif du film, et jamais éloigné du souvenir de son vieil ami !). On retrouva même John Milius en personnage de roman : il apparut ainsi, fumant le cigare, dans le roman Blind Jozsef Pronek and Dead Souls d’Aleksandar Harmon. L’écrivain et historien Theodore Roszak, grande figure universitaire spécialiste de la contre-culture, imagina quant à lui dans son roman Flicker (La Conspiration des Ténèbres) un certain Faustus Carstad, grand consommateur de cigares barreau de chaise et de whisky, expert en Histoire guerrière, un professeur passionné que croise le héros. Nul doute qu’il s’inspira largement de John Milius.

Enfin, l’influence indéniable de Milius se devine à travers l’œuvre de ses congénères cinéastes, et pas des moindres. Si l’on a déjà cité les frères Coen, rajoutons d’autres noms prestigieux qui se sont inspiré des films et des récits de John Milius : Steven Spielberg, bien sûr, à travers Le Soldat Ryan, mais aussi ses grandes séries sur la 2ème Guerre Mondiale, produites avec Tom Hanks – Band of Brothers et The Pacific, dans laquelle « Manila John » Basilone tient l’un des premiers rôles. La 2ème Guerre Mondiale dans le Pacifique inspira aussi Clint Eastwood (associé à Spielberg producteur) son diptyque sur Iwo Jima : Mémoires de nos Pères et Lettres d’Iwo Jima, grandes œuvres sur lesquelles plane encore l’esprit de Milius. Rajoutons John McTiernan, qui travailla donc avec John Milius sur Octobre Rouge, lui  »empruntant » son compositeur Basil Poledouris, et qui signera plus tard la splendide épopée viking Le 13ème Guerrier, très influencée par Conan le Barbare. A l’instar de Milius, le hollandais Paul Verhoeven suscitera souvent la polémique et, lui aussi, engagera Poledouris pour ses phénoménaux La Chair et le Sang, RoboCop et Starship Troopers. Ridley Scott glissa délibérément la musique de Conan dans la bande annonce de Gladiator, et signera une épopée guerrière controversée, Black Hawk Down (La Chute du Faucon Noir), bien dans l’esprit des films de Milius. Oliver Stone, l’ancien du Viêtnam, ne pouvait pas passer à côté d’Apocalypse Now et y répondre par ses films sur le Viêtnam – dont Platoon, bien sûr, où l’on retrouve Charlie Sheen (le fils de Martin, révélé par L’Aube Rouge). Tom Berenger et Willem Dafoe, les deux sergents ennemis, firent d’ailleurs ensuite un tour du côté du cinéma de Milius. Stone signa aussi le sulfureux U Turn où l’on retrouvait les frères ennemis d’Extrême Préjudice, Nick Nolte et Powers Boothe, avant de faire de son film de sport Any Given Sunday (L’Enfer du Dimanche) un vrai film de gladiateurs comme les appréciait Milius (pas de blagues à la Y a-t-il un Pilote dans l’Avion ? dans cette dernière phrase, s’il vous plaît)… Citons aussi Edward Zwick et notamment son Dernier Samouraï ou encore Defiance / Les Insurgés ; Bryan Singer, l’auteur de Valkyrie (normal) ; Robert Zemeckis, l’ancien protégé de Milius, s’est sûrement souvenu de Conan pour faire de son Beowulf le plus violent et sexuel des films d’heroic fantasy ; Mel Gibson suivra aussi « l’esprit de Conan » avec Braveheart et Apocalypto (et, comme lui, voulait faire un film de vikings avant de voir sa réputation « grillée ») ; Michael Mann puisera dans Dillinger son Public Enemies ; l’énergique et courageuse Kathryn Bigelow glissera un hommage évident au méconnu Big Wednesday avec son Point Break imprégné de la culture des surfeurs californiens (Gary Busey étant le lien entre les deux films) bien avant de se lancer dans des films de guerre remarquables (The Hurt Locker / Démineurs et Zero Dark Thirty). Enfin, ce fou furieux de Quentin Tarantino remerciera directement John Milius au générique final d’Inglourious Basterds. Impressionnant…

Voilà une belle liste d’influences reconnues et d’hommages divers qui vont certainement aider, un jour, à reconsidérer l’importance du plus « sauvage » d’entre tous les movie brats. Une personnalité affirmée, contradictoire, criticable, mais aussi un personnage attachant qui a aussi fait, d’une façon peu conventionnelle, le cinéma américain de ces cinq dernières décennies. Pour ce parcours chaotique et ces grands moments de cinéma, John Milius mérite plus de respect qu’il n’en a eu jusqu’à présent.

 

Ludovic Fauchier.

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Les sources biographiques en français concernant John Milius sont malheureusement d’une maigreur affligeante, comparées à celles de ses confrères. Pour rédiger ce texte, j’ai dû souvent broder, notamment faute d’informations sur la jeunesse du cinéaste. Dommage que le documentaire intitulé Milius, réalisé en 2013, ne soit jamais sorti en France, il aurait sûrement aidé à éclaircir certains points… Pour le reste, il a fallu faire avec les moyens du bord…

J’ai trouvé les informations sur Milius essentiellement sur la page Wikipédia en anglais qui lui est consacrée ;

Aussi, certaines informations de ce texte proviennent :

- d’une excellente interview de Ken Plume pour le site IGN FilmForce, datée du 7 mai 2003 : http://uk.ign.com/articles/2003/05/07/an-interview-with-john-milius?page=1 ;

- de deux livres : 140 grands réalisateurs, sous la direction de Joel Finler, Edition Gründ, et L’Aventure Spielberg, de Tony Crawley, Editions Pygmalion ;

- ainsi que du fantastique documentaire de Fax Bahr, George Hickenlooper et Eleanor Coppola : Au Cœur des Ténèbres, et les excellents making-of que Laurent Bouzereau a consacré à 1941 et Conan le Barbare.

 

Merci à tout connaisseur de l’œuvre de John Milius de me signaler d’éventuelles erreurs ! L.F. 

Aux disparus de 2013…

La disparition de certaines personnalités du 7ème Art, venues d’horizons et de pays divers, est souvent signalée dans ces pages, mais, par négligence de votre serviteur parfois très fatigué (et très distrait), certains oublis ont eu lieu cette année 2013… Réalisateurs et réalisatrices, acteurs et actrices, écrivains et techniciens, renommés, négligés ou parfois oubliés, ceux qui ont disparu cette année méritaient bien, eux aussi, un petit hommage. Malheureusement, cette liste s’est « enrichie » de deux noms supplémentaires, décédés le 15 décembre, Joan Fontaine et Peter O’Toole. Un article à part leur sera consacré.

Ces « héros oubliés » (le terme est parfois relatif…) du Cinéma s’appelaient…

 

Aux héros oubliés... Antonia Bird

… Antonia Bird, décapante réalisatrice anglaise, qui fut remarquée, saluée et attaquée (par l’Eglise Catholique) pour son film Prêtre (1994). Elle osa y aborder sans détours la question de l’homosexualité chez les gens de l’Eglise, devançant avec acuité les plus récentes controverses sur le sujet. Antonia Bird doit aussi sa réputation à un autre film, qui fut prématurément son dernier. Vorace (1999), impressionnant western horrifique en haute montagne, confrontait Guy Pearce et une escouade de soldats à un machiavélique tueur anthropophage, génialement campé par Robert Carlyle, l’acteur favori de la réalisatrice. Remplaçant in extremis le réalisateur Milcho Manchevski, épuisé et évincé par la productrice Laura Ziskin, Antonia Bird livra avec ce film un petit chef-d’oeuvre de survival à la fois angoissant et plein d’humour noir, servi par une superbe musique de Michael Nyman et Damon Albarn. Malheureusement, l’insuccès du film la poussera à revenir à la télévision anglaise. Aujourd’hui, Vorace est considéré à juste titre comme une réussite parmi les plus originales du film de trouille. Une bénédiction, surtout quand on pense que la production faillit placer un yes man aux commandes, Raja Gosnell, « auteur » de Scoubi-dou, du Chihuahua de Beverly Hills et des Schtroumpfs

 

Aux héros oubliés... Karen Black

… Karen Black, une figure familière du cinéma américain des années 1960-1970. On se souvient d’elle surtout pour avoir joué la prostituée dans Easy Rider de Dennis Hopper, où elle croise la route de Jack Nicholson, qu’elle retrouvera dans 5 Pièces Faciles, où elle était la serveuse abandonnée par celui-ci. On la vit aussi, notamment, dans le Nashville de Robert Altman, ou en receleuse de bijoux dans le dernier film d’Alfred Hitchcock, Complot de Famille. Karen Black alternera souvent les rôles à la télévision et dans le cinéma américain, sa carrière glissant malheureusement par la suite dans des films fantastiques souvent médiocres.

 

Aux héros oubliés... Denys de la Patellière

… Denys de la Patellière, le réalisateur d’Un Taxi pour Tobrouk, un des grands succès du cinéma français des années 1960, un des classiques de la grande époque de Lino Ventura, et les fameux dialogues de Michel Audiard (« Deux intellectuels assis vont moins loin qu’un con qui marche », si je ne me trompe…). On citera aussi un grand nombre de films mettant en vedette Jean Gabin dans sa période « patriarche ronchon » : Les Grandes Familles, Le Tonnerre de Dieu, Le Tatoué…, un intéressant Retour de Manivelle avec Michèle Morgan et Daniel Gélin, et d’autres titres encore (La Fabuleuse Aventure de Marco Polo, avec Horst Buchholz et Anthony Quinn) qui firent de lui un familier du cinéma populaire des années 1950-60… et par conséquence une des bêtes noires des meneurs de la Nouvelle Vague.

 

Aux héros oubliés... Deanna Durbin

… Deanna Durbin, une jolie brunette à la voix de soprano qui, à quinze ans, charma le public américain et sauva le studio Universal de la faillite, grâce au succès de Three Smart Girls (Trois Jeunes Filles à la page) en 1936. Pour l’Amérique sérieusement éprouvée par la Grande Dépression, Deanna Durbin fut un rayon de soleil, l’archétype de la jeune fille enjouée et optimiste, héroïne de films très légers, prétextes avant tout à apprécier sa bonne humeur et sa voix capable de chasser les papillons noirs… Elle sut s’imposer dans ce type de rôle, par exemple dans One Hundred Men and a Girl (Diana et ses Boys, 1937) face à Adolphe Menjou, Mischa Auer et le grand chef d’orchestre Leopold Stokowski. Héroïne des adolescentes de son temps (on retrouva même sa photo dans la chambre d’Anne Frank à Amsterdam), sa carrière déclina à l’âge adulte, malgré quelques curiosités intéressantes comme Vacances de Noël (1944), un film noir de Robert Siodmak, où elle jouait la femme d’un assassin joué par Gene Kelly.

 

Aux héros oubliés... Stuart Freeborn

… Stuart Freeborn, et tristes nous sommes d’avoir perdu un vieil ami, comme dirait Maître Yoda. Ce grand maquilleur britannique a connu la grande époque du cinéma anglais, travaillant dès les années 1940 sur des productions prestigieuses : notamment chez Michael Powell et Emeric Pressburger, pour qui il réalisa les vieillissements et discrets changements des protagonistes de Colonel Blimp (1943), Roger Livesey, Anton Wallbrook et la belle Deborah Kerr. On le retrouva notamment au générique d’Oliver Twist de David Lean, pour qui il transforma Alec Guinness en Fagin ; il travaillera de nouveau avec eux sur Le Pont de la Rivière Kwaï. Réputé pour sa discrétion, sa gentillesse et son talent, Freeborn travaillera sans relâche jusqu’aux années 1980, devenant un des héros de sa profession, pavant la route pour les futurs maîtres des effets spéciaux les plus sophistiqués. Quel chemin parcouru, depuis l’époque où il déguisait Peter Sellers en Grande Duchesse dans La Souris Qui Rugissait, ou en Docteur Folamour orné de sa blonde perruque… Stanley Kubrick appréciait son travail et l’engagea pour les maquillages de 2001 : L’Odyssée de l’Espace : le vieillissement final de l’astronaute Bowman (Keir Dullea) et les hommes-singes du prologue préhistorique. Freeborn sera aussi célèbre, surtout, pour avoir contribué directement aux personnages les plus emblématiques de la saga Star Wars : on lui doit Chewbacca, Yoda (Freeborn s’inspira de son propre visage pour celui-ci) et Jabba le Hutt. Une carrière riche, discrète, celle d’un grand maître plein d’humour, comme en témoigne cette séance d’épouillage collectif sur le plateau de 2001.

 

Aux héros oubliés... James Gandolfini

 … James Gandolfini, une « gueule » mémorable du cinéma et de la télévision américaine. Un physique colossal, une voix intimidante, ce qui fit de lui un acteur idéal pour incarner toute une flopée de gangsters, officiers, hommes de main, policiers ou types louches ; Gandolfini est avant tout resté dans les mémoires pour le rôle de Tony Soprano, le mafioso sérieusement névrosé de la série Les Soprano, de 1999 à 2007, rôle pour lequel il obtint maintes nominations et récompenses. Supporting actor idéal au cinéma, il se fit remarquer dans une scène de True Romance de Tony Scott, où il malmenait la pauvre Patricia Arquette. Un vrai « nounours » dans la vie, bien loin de ses personnages inquiétants, on le vit notamment à nouveau chez Tony Scott (USS Alabama, L’Attaque du Métro 123), ainsi que chez Clint Eastwood (une apparition furtive dans Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal), Barry Sonnenfeld (Get Shorty), Sidney Lumet (Dans l’ombre de Manhattan), les frères Coen (The Barber) ou Kathryn Bigelow (Zero Dark Thirty). 

 

Aux héros oubliés... Julie Harris

… Julie Harris, une grande dame du théâtre américain, un visage familier de la télévision et, plus rarement, du cinéma, où cette actrice talentueuse ne trouva que peu de rôles marquants. Cette ancienne de Yale et de l’Actor’s Studio eut une carrière bien remplie durant plus de six décennies. Sur le grand écran, elle restera surtout Avra, la jeune femme qui réconforte Cal (James Dean) de ses tourments dans A l’Est d’Eden (1955) d’Elia Kazan. Les amateurs de Fantastique, eux, n’ont pas oublié qu’elle était Nell, la médium névrosée de The Haunting (La Maison du Diable, 1963), très perturbée par la terrifiante demeure de Hill House, dans cette  »ghost story » terriblement suggestive de Robert Wise.

 

Aux héros oubliés... Bernadette Lafont

… Bernadette Lafont, dont la gouaille, la bonne humeur et la voix rocailleuse ont éclairé le cinéma français, et qui restera indissociable des débuts de la Nouvelle Vague, depuis le court-métrage de François Truffaut, Les Mistons (1957). Elle fut l’une des actrices préférées de Claude Chabrol (Le Beau Serge, Les Bonnes Femmes, Les Godelureaux, Violette Nozière, Inspecteur Lavardin), et fit un nombre incalculable d’apparitions, en vrai électron libre, aussi bien dans des comédies populaires que dans des films d’auteur. On se souviendra notamment de ses rôles dans La Fiancée du Pirate (1969), La Maman et la Putain (1973), ou, plus près de nous, en maman d’Alain Chabat déterminée à le marier dans Prête-moi ta main (2006).

 

Aux héros oubliés... Georges Lautner

… Georges Lautner, qui nous a très récemment quitté et dont le nom reste bien évidemment indissociable des Tontons Flingueurs, qu’il réalisa en 1963. Lautner fut célèbre pour ses comédies populaires à succès, qui lui vaudront, lui aussi, la rancune tenace des chefs spirituels de la Nouvelle Vague… Et là, Patricia, mon petit, je ne voudrais pas te paraître grossier. L’homme de la pampa, parfois rude, reste néanmoins courtois. Mais la vérité m’oblige à te dire que ta Nouvelle Vague COMMENCE A ME LES BRISER MENU !!… Lautner, fils de la comédienne Renée Saint-Cyr, ne se limita toutefois pas à ce seul genre. Un homme très discret, angoissé de nature, et qui semblait le premier surpris de son succès. Lautner ne fut pas que l’homme des Tontons, qu’il ne voyait pas comme une comédie, mais comme un vrai film noir subverti par les gags visuels et sonores (ah, le son des pistolets silencieux !) et les dialogues d’Audiard ; on citera aussi Le Septième Juré (une charge féroce contre la petite bourgeoisie provinciale), la trilogie du Monocle Noir (avec l’impeccable Paul Meurisse), le délirant Les Barbouzes, Ne nous fâchons pas, La Grande Sauterelle et Galia avec Mireille Darc, le méconnu La Route de Salina (où il dirigea Rita Hayworth), les polars Les Seins de Glace et Mort d’un pourri avec Alain Delon, les films de Belmondo plus (Flic ou Voyou, Le Professionnel) ou moins (Le Guignolo, Joyeuses Pâques) sérieux. Dans une fin de carrière un peu morose, on relèvera les intéressants La Maison Assassinée ou L’Inconnu dans la Maison, son dernier film (remake d’un classique avec Raimu) avec son ami Belmondo. On saluera comme il se doit la mémoire du bonhomme, accueilli là-haut par toute la bande, Audiard, Albert Simonin, Lino Ventura, Bernard Blier, Francis Blanche et compagnie, rassemblés pour beurrer les sandwiches autour du grisbi et du vitriol.

 

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… Elmore Leonard, l’écrivain natif de la Nouvelle-Orléans, une des plumes les plus acérées du western et du polar américains, dont il fut l’un des grands spécialistes. Salué pour son style vif et plein ironique, Leonard a vu nombre de ses histoires adaptées sur le grand et le petit écran. Pas mal de classiques bruts de bruts, certains fleurant bon la Dernière Séance, comme 3 heures 10 pour Yuma qui fit l’objet de deux adaptations réussies, la première en 1957 par Delmer Daves, avec Glenn Ford et Van Helfin, la seconde en 2007 par James Mangold, avec Russell Crowe et Christian Bale. Citons aussi The Tall T (L’Homme de l’Arizona) adapté par Budd Boetticher, Hombre adapté par Martin Ritt avec Paul Newman en Indien blanc vengeur, Monsieur Majestyk adapté par Richard Fleischer avec Charles Bronson, Hors d’atteinte adapté par Steven Soderbergh avec George Clooney et une Jennifer Lopez qui ne sera jamais aussi sexy que dans ce film (à part sans doute dans U-Turn), Get Shorty et sa suite Be Cool avec John Travolta dans le rôle du truand décontracté Chili Palmer, et bien d’autres dûs à la plume de Mr. Leonard… n’oublions pas qu’il fut aussi le scénariste de Joe Kidd, le dernier western de John Sturges avec Clint Eastwood. Héros personnel de Quentin Tarantino, Leonard eut une énorme influence sur son style d’écriture, et c’est tout naturellement qu’en 1997, celui-ci adapta son Punch Créole devenu Jackie Brown.

 

Aux héros oubliés... Richard Matheson

… Richard Matheson, et là, grosse colère de l’auteur contre les services de presse qui ont manifestement montré leur ignorance crasse vis-à-vis de ce grand monsieur, romancier et scénariste hâtivement qualifié par eux de « maître de l’Horreur« , après son décès en juin dernier. Matheson aurait largement mérité un grand dossier en ces pages, tant son écriture a influencé la littérature et le cinéma fantastique américain. Auteur d’un nombre phénoménal de romans, nouvelles et scénarii ayant fait sa réputation, Matheson n’était pas un écrivain d’horreur mais d’angoisse ; un sentiment qu’il savait magistralement faire passer dans ses histoires, concises, cauchemardesques mais aussi souvent pleines d’ironie, de mélancolie et d’humour caché. Il ne s’est d’ailleurs pas non plus spécialisé dans le seul genre du Fantastique, signant aussi des polars de très bonne tenue (Les Seins de Glace, De la part des copains, adaptés respectivement par Georges Lautner et Terence Young) et des westerns (Journal des Années de Poudre). Dans le registre qui nous intéresse, Matheson est (liitéralement) une légende. Journal d’un Monstre, Je suis une Légende, L’Homme qui rétrécit, La Maison des Damnés, Le Jeune Homme, la Mort et le Temps, Un Tourbillon d’échos… sont des classiques du genre qui ont dépoussiéré un domaine alors trop souvent figé dans les clichés de l’épouvante gothique et victorienne. N’oublions pas ses nouvelles : Le Jeu du Bouton, Escamotage, La Robe de Soie Blanche, Duel… Matheson malmena l’American Way of Life triomphante, subitement gagnée par le doute, la peur et la paranoïa.

Sur grand écran, les adaptations de ses histoires sont légion, et de qualité variable. Trois adaptations différentes pour Je suis une Légende, mais aucune vraiment satisfaisante malgré la force de l’histoire originale (The Last Man on Earth avec Vincent Price, The Omega Man / Le Survivant avec Charlton Heston, et Je suis une Légende avec Will Smith), simple et terrifiante : un homme, seul rescapé d’une épidémie qui a transformé le reste du monde en vampires, devient de fait le « monstre » à abattre. Matheson, sans s’en rendre compte, posait les bases des films de morts-vivants de George A. Romero (La Nuit des Morts-Vivants). L’Homme qui rétrécit eut plus de chance, devenu un petit chef-d’oeuvre dû à Jack Arnold ; Le Jeune Homme… devint en 1980 Quelque part dans le temps, un joli film romantique de Jeannot Szwarc avec Christopher Reeve et Jane Seymour. Plus proche de nous, Un Tourbillon d’Echos inspira le très bon film de fantômes Hypnose, de David Koepp, avec Kevin Bacon. Ses nouvelles également adaptés connurent aussi des destins variés. La plus célèbre : Duel, découverte par un jeune réalisateur nommé Steven Spielberg dans les pages de Playboy (le fripon !) ; l’histoire d’un homme, d’une voiture et d’un camion fou, un modèle de paranoïa et d’efficacité narrative qui fut le tremplin de la carrière de Spielberg. L’écrivain fut aussi prolifique à la télévision, signant des épisodes de séries et des téléfilms de très haute qualité : Star Trek, Night Gallery, Kolchak the Night Stalker (l’inspirateur des X-Files)… et bien sûr, et surtout, la légendaire Twilight Zone (La Quatrième Dimension) pour laquelle il signa quelques-unes des histoires les plus marquantes : Cauchemar à 20 000 Pieds (la plus belle illustration de la phobie des voyages en avion), La Petite Fille Perdue ou Appel Nocturne (signé du grand Jacques Tourneur) qui inspireront à Spielberg l’écriture de Poltergeist… mais aussi Il était une fois, hommage au burlesque muet avec Buster Keaton en personne, ou Steel avec Lee Marvin affrontant des robots sur le ring (histoire adaptée pour devenir le très bon Real Steel avec Hugh Jackman, produit par Robert Zemeckis et Steven Spielberg) !

Comme si cela ne suffisait pas, Matheson fut aussi scénariste d’autres noms familiers du répertoire Fantastique : pour Roger Corman, le pape de la série B, il écrivit des adaptations très libres d’Edgar Poe (La Chambre des Tortures, Le Corbeau, L’Empire de la Terreur) interprétés par Vincent Price, Boris Karloff, Peter Lorre, Barbara Steele, Basil Rathbone… et même un tout jeune Jack Nicholson. Pour Terence Fisher, le réalisateur emblématique des studios Hammer, Matheson signera l’adaptation de The Devil Rides Out (Les Vierges de Satan), où un Christopher Lee pour une fois du bon côté de la Force affrontait une secte sataniste. Avec Dan Curtis, un vétéran de la télévision américaine et spécialiste du genre, Matheson créera la série Kolchak déjà citée, une très bonne adaptation de Dracula avec Jack Palance, ou encore le téléfilm Trilogy of Terror, célèbre pour le segment où Karen Black est agressée chez elle par une horrible poupée fétiche. Plus de dix ans après Duel, Matheson retrouvera Steven Spielberg pour l’adaptation sur grand écran de la Twilight Zone, film inégal où surnagent les deux segments adaptés par Matheson pour Joe Dante (C’est une belle vie, et le gamin obsédé par les cartoons qui terrorise les adultes) et George Miller (un remake trépidant du Cauchemar à 20 000 pieds) ; il sera aussi consultant créatif sur les Histoires Fantastiques produites par Spielberg, dont il signera le scénario de l’épisode One for the Books (L’Encyclopédie Vivante)…

Ouf !! Et encore, il en manque… Richard Matheson méritait vraiment bien un dossier entier à lui tout seul.

 

Aux héros oubliés... Sarita Montiel

 … Sara (ou Sarita) Montiel, superstar du cinéma ibérique et mexicain des années 1950-60, et un sacré personnage. Une vraie diva née dans une famille paysanne de la Mancha, devenue une splendide actrice et chanteuse dont les amours (avec Ernest Hemingway, notamment), le caractère affirmé et effronté, et la jolie voix détonnèrent dans la sinistre Espagne franquiste. Epouse durant un temps d’Anthony Mann, Sara Montiel laisse un souvenir ému aux vieux westerners pour son bref passage à Hollywood, et deux rôles : celui de la passionaria révolutionnaire de Vera Cruz (1955) qui affronte en première ligne les troupes de l’Empereur Maximilien, et fait craquer le mercenaire joué par Gary Cooper (qui la préfère nettement, on le comprend, à la compagnie de truands crasseux menés par Burt Lancaster) ; et celui de Mocassin Jaune, la jeune Sioux qui soutient et épouse l’ex-officier confédéré joué par Rod Steiger dans Run of the Arrow (Le Jugement des Flèches, 1957), chef-d’oeuvre de Samuel Fuller auquel Danse Avec Les Loups a volé beaucoup d’idées…

Aux héros oubliés... Nagisa Oshima

… Nagisa Oshima, écrivain et cinéaste japonais, chef de file du renouveau du cinéma japonais des années 1960-1970. Un sacré provocateur dans son pays natal, n’hésitant pas à travers ses films à aborder les sujets les plus épineux, tels que l’histoire politique japonaise et (surtout) la sexualité. Connu pour ses premiers films (notamment Contes Cruels de la Jeunesse, ou Nuit et Brouillard au Japon), Oshima dût sa notoriété internationale grâce à L’Empire des Sens, histoire d’un amour physique poussé à la folie, et truffé de scènes particulièrement corsées qui lui valurent de graves ennuis avec la police et la justice japonaises : perquisitions à son domicile, saisie du livre du film, et poursuites judiciaires. Oshima signa aussi, par la suite, Merry Christmas, Mister Lawrence (Furyo), relecture bien perverse du Pont de la Rivière Kwaï ou un officier britannique (David Bowie) subit humiliations et tortures de son géôlier japonais (Ryuichi Sakamoto)… manière pour ce dernier d’exprimer de façon détournée son attirance « honteuse » pour sa victime. Oshima signera aussi, en 1986, un film « bonzoïdien » bien déviant : Max Mon Amour, avec Charlotte Rampling vivant une grande passion amoureuse avec un amant d’un genre particulier : un chimpanzé ! La carrière d’Oshima s’arrêta en 1999 après le bien nommé Tabou, avec Takeshi Kitano ; une enquête policière dans une milice de samouraïs, où les fiers guerriers de l’Empire du Soleil Levant étaient perturbés par la présence dans leurs ranges d’un jeune androgyne… Incorrigible ! 

 

Aux héros oubliés... Ted Post … Ted Post, un réalisateur professionnel de la télévision américaine, sachant finir le travail correctement et dans les temps. Post y signa parfois quelques petits bijoux, comme l’épisode Un Monde Différent dans la Twilight Zone (écrit par Richard Matheson), où un homme d’affaires découvre subitement que sa vie est une fiction télévisée, et qu’il n’est qu’un acteur. Un récit vertigineux, le personnage principal ne savant plus faire la différence entre la fiction et la réalité… Toujours à la télévision, Post réalisa plusieurs épisodes de la série western Rawhide qui lança la carrière du tout jeune Clint Eastwood. Revenu de son aventure italienne chez Sergio Leone, Mister Clint retrouva ce réalisateur qu’il appréciait pour son efficacité, dans l’excellent western Pendez-les Haut et Court. Un classique du genre, bien dans l’esprit de l’époque, doublé d’une dénonciation brutale de la « justice de l’Ouest » (lynchages expéditifs et necktie parties auxquelles la brave population assiste chaque dimanche en famille, comme à la messe), et où le grand Clint côtoie de belles trognes du genre : Pat Hingle, Bruce Dern, Ed Begley, Ben Johnson et un Dennis Hopper bien disjoncté. Grand succès pour Eastwood qui, quelques années après, rappela Post qui signera le second opus de la saga de Dirty Harry : Magnum Force. Là encore, une réalisation carrée de la part de Post permettant à Clint d’adoucir (un tout petit peu) son personnage face à un commando de policiers motards adeptes de la justice sans procès.

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… Gilbert Taylor, chef opérateur britannique pour le cinéma et la télévision, qui signa les cadrages et éclairages de nombreux films marquants, principalement des années 1950 à 1970. Collaborateur régulier des frères Roy et John Boulting et de Jack Lee Thompson, Taylor travailla aussi à ses débuts avec Jacques Tourneur (Circle of Danger / L’Enquête est close, 1951) et sur les effets spéciaux visuels des Briseurs de Barrage de Michael Anderson. Expérience particulièrement profitable quand, vingt ans plus tard, il travaillera à la photo d’un certain film de George Lucas, en 1977… Taylor s’était bâti une solide réputation de technicien très compétent, aussi à l’aise avec les tournages « lourds » et exigeants, qu’avec le style de prise de vues « libre » des années 1960 propice aux scènes tournées caméra à l’épaule, dans la rue et en décors naturels. Il signa ainsi les images de A Hard Day’s Night (Quatre Garçons dans le Vent), le film de Richard Lester interprété par les Beatles, pour enchaîner avec Docteur Folamour de Stanley Kubrick. Taylor s’entendit très bien avec Roman Polanski, obtenant des récompenses pour son travail sur Répulsion, Cul-de-Sac et MacBeth. A l’aise dans les univers du thriller et du fantastique, il travailla aussi notamment avec Alfred Hitchcock pour Frenzy, Richard Donner pour The Omen (La Malédiction) ou John Badham (le Dracula de 1979). Et bien sûr, Star Wars (Un Nouvel Espoir), une collaboration difficile avec Lucas, pour laquelle son expérience accumulée pour Les Briseurs de Barrage et chez Kubrick, fut des plus précieuses.

 

Aux héros oubliés... Luciano Vicenzoni

… Luciano Vincenzoni, un nom indissociable de l’histoire du cinéma italien des grandes années. Scénariste réputé, il travailla à ses débuts avec le producteur Dino de Laurentiis ou le cinéaste Pietro Germi (pour lequel il écrivit Séduite et abandonnée, ou Ces Messieurs Dames). Vincenzoni fut aussi le collaborateur régulier de Sergio Leone pour lequel il écrivit, ou co-signa, les scénarii d’Et pour quelques Dollars de plus, Le Bon, la Brute et le Truand et Giu La Testa (Il était une fois… la Révolution). Vincenzoni est passé par toutes les grandeurs et servitudes de son métier au fil de sa carrière, signant aussi bien les scripts de La Grande Guerre de Mario Monicelli, avec Vittorio Gassman, Alberto Sordi et Silvana Mangano, de Verdict d’André Cayatte avec Jean Gabin et Sophia Loren, que d’Orca de Michael Anderson ou Les Super-flics de Miami avec Terence Hill et Bud Spencer… Mais l’essentiel de sa filmographie fut concentrée sur l’Italie, où il travailla avec les grands réalisateurs de la péninsule : Dino Risi, Mauro Bolognini, Elio Pietri, Pasquale Festa Campanile… pour finir avec Malena de Giuseppe Tornatore, avec la sublime Monica Bellucci. 

 

Aux héros oubliés... Paul Walker

… Paul Walker, l’acteur des films Fast & Furious, dont la mort récente dans un accident automobile à 40 ans a ému Hollywood. Il est difficile, dans ces circonstances, de garder un oeil critique et objectif sur la carrière d’un comédien prématurément disparu ; hélas, malgré une belle gueule et un certain charisme, Walker n’avait pas su se détacher de l’étiquette d’ »action hero » de films souvent limités. Que les fans des Fast & Furious (six films au total) qui l’ont rendu célèbre me pardonnent cette remarque, mais il est difficile de trouver de l’intérêt pour ses prestations dans Timeline (Prisonniers du Temps) de Richard Donner, ratage d’un très bon roman de Michael Crichton, ou Into the Blue (Bleu d’Enfer), film d’action et de plongée sous-marine, dont le seul prétexte se trouve être Jessica Alba nageant en bikini… On retiendra quand même la présence solide de Paul Walker dans le thriller de John Dahl, Joy Ride (Une virée en enfer), très inspiré par Duel, et où il était poursuivi avec son frère par un routier de très méchante humeur. Et il joua sous la direction de Clint Eastwood dans Flags of our Fathers (Mémoires de nos Pères) le rôle de Hank Hansen, un des soldats oubliés d’Iwo Jima. Dommage que l’acteur n’ait cependant jamais vraiment réussi à sortir de l’ornière des films d’action…

 

Aux héros oubliés... Esther Williams

… Esther Williams, la « Sirène d’Hollywood » des années 1940-1950. Championne de natation dès ses quinze ans, elle rejoignit une troupe de spectacles nautiques et fut recrutée par un chercheur de talents de la MGM où elle devint une star grâce à Bathing Beauty (Le Bal des Sirènes, 1944) de George Sidney. Il faut bien le dire, la success story d’Esther Williams paraît aujourd’hui assez absurde, ses dons de comédienne étant franchement limités, et ses films bien désuets. Mais bon, qu’importe, elle était bien belle et radieuse dans ses maillots de bain (dont le une pièce, popularisé par ses soins), et particulièrement photogénique en vedette des ballets aquatiques démesurés créés par John Murray Anderson ou Busby Berkeley. Ces ballets justifiaient à eux seuls le prix du ticket, et ils furent si difficiles à tourner qu’elle y risqua plusieurs fois la noyade. Après le succès de perles comme La Première Sirène ou La Fille de Neptune, la désaffection rapide du public et l’échec de La Chérie de Jupiter causeront la résiliation de son contrat par la MGM, où on ne devait pas connaître le sens du mot « gratitude »"… 

 

Ludovic Fauchier.

DARK SHADOWS – la fiche technique et l’histoire

DARK SHADOWS - la fiche technique et l'histoire dans Fiche et critique du film Dark-Shadows-b

DARK SHADOWS

Réalisé par Tim BURTON   Scénario de Seth GRAHAM-SMITH, d’après la série télévisée créée par Dan CURTIS  

 

Avec : Johnny DEPP (Barnabas Collins), Michelle PFEIFFER (Elizabeth Collins Stoddard), Helena BONHAM CARTER (Docteur Julia Hoffman), Eva GREEN (Angélique Bouchard), Jackie Earle HALEY (Willie Loomis), Jonny Lee MILLER (Roger Collins), Bella HEATHCOTE (Josette DuPrès / Victoria Winters), Chloë Grace MORETZ (Carolyn Stoddard), Gulliver McGRATH (David Collins), Christopher LEE (le Capitaine Clarney) et ALICE COOPER dans son propre rôle

Caméo de Jonathan FRID (un Invité au Bal)

 

Produit par Christi DEMBROWSKI, Johnny DEPP, Katterli FRAUENFELDER, Derek FREY, David KENNEDY, Graham KING et Richard D. ZANUCK (Dan Curtis Productions / GK Films / Infinitum Nihil / Tim Burton Productions / Village
Roadshow Pictures / Warner Bros. Pictures / The Zanuck Company)   Producteurs Exécutifs Bruce BERMAN, Nigel GOSTELOW, Tim HEADINGTON et Chris LEBENZON  

Musique Danny ELFMAN   Photo Bruno DELBONNEL   Montage Chris LEBENZON  Casting Susie FIGGIS 

Décors Rick HEINRICHS   Direction Artistique Chris LOWE, Neal CALLOW, Dean CLEGG, Christian HUBAND, Jason KNOX-JOHNSON et Phil SIMS   Costumes Colleen ATWOOD  

1er Assistant Réalisateur Katterli FRAUENFELDER 

Mixage Son Tony DAWE, Tom JOHNSON et Ian SANDS  Montage Son et Effets Spéciaux Sonores Julian SLATER 

Effets Spéciaux Visuels Angus BICKERTON, Mark BREAKSPEAR, Christophe DUPUIS, Eddy RICHARD et Anton YI (4DMax / BUF / Method Studios / MPC / The Senate Visual Effects)  Effets Spéciaux de Maquillages Kristyan MALLETT   Effets Spéciaux de Plateau Joss WILLIAMS  

Distribution USA et INTERNATIONAL: Warner Bros. Pictures  

Durée : 1 heure 53  Caméras : Arricam LT 

 

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L’Histoire :

parti en 1760 pour le nouveau monde avec ses parents, le jeune Barnabas Collins assista à l’émergence de la ville de Collinsport, fondée par son père, enrichi par le commerce de la conserverie de poissons, et fut l’heureux héritier du nouveau et splendide manoir de Collinwood. Devenu un séduisant jeune homme, Barnabas rejeta l’amour d’une servante, Angélique Bouchard, pour épouser Josette DuPrès. Furieuse d’avoir été éconduite, Angélique se vengea par la sorcellerie, faisant tuer les parents de Barnabas, puis envoûtant Josette, la poussant à se suicider en se jetant du haut des falaises du domaine. Barnabas, maudit par Angélique, fut changé en vampire, et enterré vivant… 

1972. Victoria Winters arrive à Collinwood, pour devenir la nouvelle gouvernante chez les derniers membres de la déchue famille Collins. Elizabeth Collins Stoddard veille de son mieux sur la famille déclinante, aux côtés de son frère Roger, et de leurs enfants respectifs Carolyn et David. Victoria fait aussi la connaissance de Willie Loomis, l’homme à tout faire du manoir, et de la psychiatre Julia Hoffman, chargée de soigner le petit David, qui depuis la mort accidentelle de sa mère, croit voir des fantômes partout…

Victoria, pour sa première nuit au manoir, découvre que le manoir est effectivement hanté par le spectre de Josette, annonçant le retour de Barnabas. Cette même nuit, des ouvriers déterrent par accident le cercueil de ce dernier. Après avoir tué les malheureux, Barnabas se rend à Collinwood. Il convainc Elizabeth qu’il est effectivement l’ancêtre de sa famille, et cache bien mal sa condition de vampire au reste de la famille, interloquée par ce drôle d’individu qui continue à parler comme au 18ème Siècle et fuit le soleil. Angélique, toujours vivante grâce à la sorcellerie, est aussi la maîtresse de la ville, ayant ruiné les affaires de la famille Collins pour s’enrichir, apprend la nouvelle du retour de son ancien amant…

Reflets dans ses yeux… – Elizabeth TAYLOR (1932-2011)

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Elizabeth Taylor (1932-2011)  

Que sont les Stars devenues ?

Petit à petit, les étoiles de l’Âge d’Or de Hollywood s’éteignent… Ils se comptent désormais sur les doigts des deux mains, les derniers géants de l’écran lancés sous l’égide des grands studios. Kirk Douglas, Olivia De Havilland, Joan Fontaine, Maureen O’Hara, Lauren Bacall et quelques autres comptent désormais parmi les derniers témoins de cette époque révolue. Le terme inepte de «people» n‘était pas encore utilisé à tort et à travers pour désigner la petite gloire du premier imbécile venu de la télé-réalité. Être célèbre à Hollywood, durant la grande époque des studios, avait un autre sens, une autre valeur, même si bien sûr tout était loin d’être aussi rose que l’on pouvait le croire. Être une Star de cinéma correspondait, si on peut dire, à une certaine attitude, un état d’esprit. Cela supposait d’être «bigger than life» aussi bien dans un travail harassant, dans les triomphes publics, mais aussi dans les excès et les failles bien humaines… Et qui représenta mieux l’archétype de la Star de Hollywood qu‘Elizabeth Taylor ?

À l’annonce de son décès ce 23 mars 2011, et de ses funérailles en grande pompe à Los Angeles, l’encre a de nouveau coulé, comme durant toute la vie de cette très grande actrice. Et les inévitables commères «people» sont hélas revenues à la charge, dégoisant à loisir sur les amours tumultueuses, les robes en vison et les parures de diamants, les ennuis de santé récurrents et les innombrables mariages de la star… en oubliant de parler de l’essentiel : son travail de comédienne.

Raconter en détail la vie d’Elizabeth Taylor est une tâche évidemment épuisante ; si cette facette-là de l’actrice vous intéresse, je ne saurais que trop vous conseiller de vous procurer l’un des nombreux livres qui lui ont été consacrés, ses propres mémoires, des biographies à la pelle… voir de retrouver d’anciens numéros de Paris Match rangés au fond du grenier ! Pour ma part, j’essaierai d’être aussi succinct que possible sur ce sujet, qui certes a nourri la légende de l’actrice mais ne m’intéresse pas vraiment. Ce qui me touche plus – en dehors bien sûr de l’extraordinaire beauté de l’actrice dans ses plus grands rôles – est avant tout de parler de Cinéma. Quitte à faire quelques raccourcis rapides dans l’évocation d’une vie des plus agitées, je vais tenter un nouveau voyage temporel et cinéphile, en évoquant ses rôles les plus célèbres, ceux qui nous renvoient dans les dernières grandes années de Hollywood.

Mais on a beau être cinéphile, on a toujours des lacunes à combler… Vous remarquerez sûrement que je m’étends plus sur certains films marquants de Miss Taylor par rapport à d’autres. À ce jour, je n’ai toujours pas vu SOUDAIN L’ETE DERNIER, CLEOPÂTRE, LE CHEVALIER DES SABLES ou les films qu’elle a tourné avec Joseph Losey.

Comme de bien entendu, les éléments biographiques évoqués ici viennent des informations relevées sur les sites de Wikipédia et ImdB – avec le risque d’erreur que cela comporte. Personne n’est parfait !  

 

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Francis Lenn Taylor, un américain, marchand d’art, épousa en 1926 Sara Viola Warmbrodt. Tous deux étaient natifs du Kansas. Actrice de théâtre sous le nom de Sara Sothern, Sara arrêta sa carrière pour se consacrer à sa famille. Après un séjour à Saint-Louis, dans le Missouri (cadre d‘un chef-d‘œuvre de la comédie musicale mis en scène par un certain Vincente Minnelli, qui dirigera Elizabeth Taylor par la suite…), les Taylor s’installèrent en Angleterre. La petite Elizabeth Rosemond Taylor naquit à Hampstead, dans la banlieue de Londres, le 27 février 1932, détentrice de la double nationalité anglaise et américaine. Maman Sara a sans aucun doute beaucoup pesé sur la vie de sa fille, reportant sur elle ses rêves d’ancienne actrice. Dès l’âge de trois ans, la fillette se «prépare», si l’on peut dire, au dur monde des arts et du spectacle, en apprenant le ballet, entre autres.

Mais l’imminence de la 2e Guerre Mondiale oblige les Taylor à rentrer aux States en avril 1939. La petite famille emménage à Los Angeles, chez les Warmbrodt, la famille maternelle. Los Angeles, où se trouve bien évidemment le gratin du Cinéma américain alors en plein boom. Sara, l’ancienne comédienne, est dans son élément. Amie de la célèbre chroniqueuse Hedda Hopper, Sara emmène et présente sa fille par l’entremise de Hopper aux directeurs de casting des studios. Il faut dire qu’avec sa bouille espiègle, ses longs cheveux noirs, ses sourcils expressifs surlignant de grands yeux bleus tirant sur le mauve (à moins qu’ils ne soient mauves tirant sur le bleu, ou pourpres, ou turquoise… Les biographes se disputent à ce sujet depuis longtemps…), la jolie petite fille est incroyablement photogénique. Hedda Hopper présente les Taylor au président d’Universal Pictures, Cheever Cowden. Et Universal engage la jeune Elizabeth dans son «stock» d’enfants acteurs. À l’âge de 10 ans, Elizabeth Taylor fait ses premiers pas au cinéma dans THERE’S ONE BORN EVERY MINUTE, une comédie de Devin Grady, où elle a un petit rôle. Ce sera son seul film en tant que «mini-actrice» sous l’égide d’Universal. En coulisses, cela se passe mal : «Elle ne sait pas chanter, ne sait pas danser, ne sait pas jouer», affirme Edward Muhl, chef de production d‘Universal, contre l‘avis de Cowden et de l’agent de l’enfant, Myron Selznick (frère de David O. Selznick, le producteur nabab d‘AUTANT EN EMPORTE LE VENT). Muhl, une vraie tête, est surtout agacé par la présence… disons, envahissante… de la mère d’Elizabeth ! Le contrat est résilié, et Elizabeth rejoint la MGM, pour un contrat de sept ans, tout en poursuivant ses études.  

 

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En 1943, elle tourne dans LASSIE COME HOME (FIDELE LASSIE), avec le jeune Roddy McDowall en vedette, qui restera un de ses fidèles amis. On peut aussi la voir, non créditée au générique dans JANE EYRE, grande adaptation classique du roman de Charlotte Brontë par Robert Stevenson, avec Orson Welles et Joan Fontaine. 1944 est la bonne année pour la jeune fille que l‘on surnomme sur les plateaux «One Shot Liz». La petite actrice prodige sait son texte par cœur, joue bien et juste, et n’a besoin que d’une seule prise pour que ses scènes soient dans la boîte ! Clarence Brown, le réalisateur des grands films de Greta Garbo, l’engage pour un petit rôle dans son film romantique LES BLANCHES FALAISES DE DOUVRES, avec Irene Dunne en vedette, et Roddy McDowall. Le réalisateur perçoit le talent de la petite comédienne, et lui donne le rôle vedette de son prochain film : NATIONAL VELVET / LE GRAND NATIONAL, avec Mickey Rooney et Angela Lansbury. Elizabeth illumine l’écran dans le rôle de Velvet Brown, la petite cavalière qui rêve de concourir au prestigieux Grand National. Parfaitement à l’aise dans les scènes d’équitation (Elizabeth sera d’ailleurs à l’écran une cavalière accomplie – voir GEANT et REFLETS DANS UN ŒIL D’OR), Elizabeth Taylor séduit le public, qui fait un triomphe au film… et influence sans doute les rêves de milliers de fillettes de devenir un jour d’émérites championnes équestres !

Moins réjouissante est la blessure au dos que la jeune comédienne se fait durant le tournage, conséquence d’une chute de cheval. Cet incident sera le premier de ses nombreux ennuis de santé, qui la poursuivront toute sa vie.  

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«Baby star» consacrée à 12 ans, la jeune fille tourne, entre 1946 et 1949, d’innocentes bluettes capitalisant sur le succès de NATIONAL VELVET, faisant d’elle la nouvelle «petite fiancée de l’Amérique», l’adolescente romantique charmante par excellence. Cette période se clôt en quelque sorte en 1949, par le premier tournant de sa jeune carrière. Elizabeth Taylor joue son dernier rôle d’adolescente dans une nouvelle adaptation de LITTLE WOMEN (LES QUATRE FILLES DU DOCTEUR MARCH), le célèbre roman de Louisa May Alcott, réalisée par Mervyn LeRoy, avec June Allyson et Janet Leigh. Elle s’y illustre dans le rôle d’Amy.

L’adolescente souriante devient une ravissante jeune femme, qui va faire tourner bien des têtes masculines. Il faut dire que Miss Elizabeth est devenue bien gironde à l’âge adulte ! Un corps pulpeux à souhait, un grain de beauté coquin sur la joue droite, des longs cheveux noirs de jais qui tombent en cascade… Et ces yeux… qui vont être une des meilleurs atouts pour attirer le public des années cinquante vers le flamboyant cinéma en Technicolor ! Heureusement, le talent de la jeune actrice ne se limite pas à ce physique de rêve, mais aussi à un jeu intelligent et naturel, qui plaît instinctivement au public. Les pontes de la MGM peuvent se frotter les mains.   

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En 1950, on remarque surtout Elizabeth Taylor dans le grand succès de Vincente Minnelli, LE PERE DE LA MARIEE, sympathique comédie avec Spencer Tracy et Joan Bennett. Elle joue avec humour et tendresse la fille de Spencer Tracy, la vraie vedette du film – irrésistible en paternel ronchon qui découvre, horreur, que sa petite fille chérie, devenue femme, va se marier et quitter pour toujours la maison de son enfance…  

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Le succès du film au box-office entraînera une suite l’année suivante, FATHER’S LITTLE DIVIDEND (ALLONS DONC, PAPA !), toujours réalisé par Minnelli, et avec les mêmes acteurs. Peu de choses à dire sur cette comédie du grand Minnelli qui se contente de poursuivre sur le ton du premier film.

1950 est aussi l’année de son premier mariage, avec Conrad «Nicky» Hilton, héritier de la célèbre chaîne d‘hôtels et directeur de la TWA… un mariage malheureux dont elle divorce l’année suivante.  

 

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En 1951, Elizabeth Taylor illumine de sa présence le magnifique UNE PLACE AU SOLEIL de George Stevens, avec Montgomery Clift et Shelley Winters, adapté du roman de Theodore Dreiser, UNE TRAGEDIE AMERICAINE. Dans le rôle d’Angela Vickers, la belle, douce et riche héritière semblant sortie d‘un rêve (impression renforcée par une partition romantique sublime de Franz Waxman), elle charme George Eastman (Clift), modeste fils de missionnaires et employé manutentionnaire. Fou de désir pour elle, il cause la détresse de sa petite amie Alice (Winters), enceinte de lui, et qui a le malheur d’être née pauvre…

Il ne faut pas se fier à l’apparente frivolité du personnage d’Angela, tel que le résumé le laisserait croire ; la performance de l’actrice est d’une grande subtilité, et unanimement saluée par les critiques de l’époque. À seulement 19 ans, l’actrice prouve qu’elle est parfaitement capable d’endosser des rôles dramatiques, et se sort définitivement de l’ornière habituelle des ex-enfants stars, avec une aisance stupéfiante.  

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UNE PLACE AU SOLEIL est un film très représentatif du «nouvel Hollywood» des années 1950 ; la vague de jeunes acteurs, dont Elizabeth Taylor ou Montgomery Clift sont parmi les nouveaux fers de lance, permet aux cinéastes, relativement plus libérés des contraintes des grands studios, de signer des récits plus complexes, plus matures, derrière le grand spectacle. De forts éléments psychanalytiques sont délibérément abordés, avec une grande franchise de ton qui met peu à peu à mal le Code Hays toujours en place. Elizabeth Taylor privilégiera, au fil des années, des films de cet acabit, aux côtés d’acteurs comme Clift, Rock Hudson ou, plus tard, Marlon Brando, tous porteurs de cette même «ambiguïté» tue officiellement, mais si perceptible…  

 

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Cependant, le succès d’UNE PLACE AU SOLEIL ne convainc pas les dirigeants de la MGM de lui confier des rôles de même consistance. Elizabeth Taylor voulait jouer les rôles principaux d’ILL CRY TOMORROW (UNE FEMME EN ENFER) ou LA COMTESSE AUX PIEDS NUS, mais ronge son frein en enchaînant les rôles légers, comme dans le classique IVANHOE (1952) de Richard Thorpe, film de chevalerie en Technicolor, avec Robert Taylor, Joan Fontaine et George Sanders. Elle y tient le rôle de Rebecca, la jeune Juive protégée des persécutions par le valeureux Ivanhoé, dans cette adaptation plaisante du roman de Walter Scott.

Elizabeth Taylor épouse l’acteur britannique Michael Wilding, son aîné de vingt ans, en secondes noces. Elle enchaîne les films, LA FILLE QUI AVAIT TOUT de Richard Thorpe, ELEPHANT WALK (LA PISTE DES ELEPHANTS) de William Dieterle, RHAPSODIE, romance de Charles Vidor avec Vittorio Gassman en latin lover, LE BEAU BRUMMEL de Curtis Bernhardt, avec Stewart Granger et Peter Ustinov et l’intéressant LA DERNIERE FOIS QUE J’AI VU PARIS, de Richard Brooks, avec Van Johnson, Walter Pidgeon et Donna Reed. Dans ce film adapté d’un roman de F. Scott Fitzgerald, son personnage s’inspire largement de Zelda, l’épouse du célèbre écrivain.

Le contrat de la MGM prend fin, heureusement pour l’actrice qui veut enfin des rôles à la vraie mesure de son talent. Quoi de mieux que de retrouver son réalisateur d’UNE PLACE AU SOLEIL, George Stevens, pour y parvenir ?  

 

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George Stevens adapte le roman d’Edna Ferber, GEANT, en 1956. Un titre qui convient bien à ce classique flamboyant, où Elizabeth Taylor a le premier rôle féminin d’un casting bien fourni : Rock Hudson, James Dean, Carroll Baker, Mercedes McCambridge, Dennis Hopper et Rod Taylor, le tout mis magistralement en musique par Dimitri Tiomkin. Taylor interprète Leslie Benedict, une jeune patricienne de la Côte Est, «déracinée» par son mariage avec le rancher texan Bick (Hudson). La jeune femme au cœur généreux défend la dignité des employés mexicains de son mari… et a bien du mal à s’adapter à sa nouvelle vie, dominée par la mentalité machiste texane, l’hostilité de sa belle-sœur (excellente Mercedes McCambridge) et un début de liaison amoureuse avec Jett, le marginal du domaine.

Le décès accidentel de James Dean et la légende qui en est née a malheureusement éclipsé dans la mémoire collective la remarquable prestation de Taylor et Rock Hudson, couple vedette sur qui le film repose entièrement. Avec beaucoup de finesse, Stevens suit les étapes de la vie de ces mariés qui apprennent à se découvrir sur le tard ; et la complicité évidente entre les deux comédiens est la véritable force motrice du récit, bien plus que les airs boudeurs de Dean.  

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Un élément récurrent dans la filmographie d’Elizabeth Taylor se met aussi en place : au-delà du seul glamour et de la séduction, l’actrice privilégiera des films où ses personnages mettront à rude épreuve la définition de la virilité conquérante, tel que le cinéma américain des années cinquante le définit… Les personnages campés par Taylor ne sont pas des potiches écervelées attendant d’être séduites par le héros, ce sont des femmes décidées, à la sexualité bien affirmée, qui ne s’en laissent pas compter facilement. L’ironie vient de ce que ses partenaires à l’écran les plus mémorables, que ce soit Montgomery Clift ou Rock Hudson, aient été obligés dans la réalité de taire leur homosexualité ! A contrario de l’intolérance alors de mise, Elizabeth Taylor aura toujours compté parmi ses proches amis des artistes homosexuels, de Roddy McDowall à Freddie Mercury, le chanteur de Queen, en passant par les acteurs mentionnés ci-dessus, le grand dramaturge Tennessee Williams, ou Michael Jackson. Une franchise de cœur qui comptera quand, des années plus tard, l’actrice se lancera dans la lutte caritative contre les ravages du SIDA.

En 1957, Elizabeth Taylor joue dans le drame flamboyant RAINTREE COUNTRY (L’ARBRE DE VIE) d’Edward Dmytryk, avec Montgomery Clift, Eva Marie Saint, Rod Taylor et Lee Marvin. Dans le rôle de la belle sudiste Susanna Drake, elle séduit de nouveau le personnage de Montgomery Clift, partagé entre la belle brune et la blonde Eva Marie Saint. Elle obtient sa première citation à l’Oscar de la Meilleure Actrice.

Après avoir divorcé de Michael Wilding, Elizabeth Taylor épouse son premier véritable grand amour, le producteur Mike Todd, l‘homme derrière le procédé Todd-AO qui allait amener les somptueux films à très grand spectacle en 70 millimètres. Bonheur de courte durée pour l’actrice, Mike Todd décèdera dans un accident d’avion (le mal nommé « Lucky Liz »…) l’année suivante.  

 

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1958 voit Elizabeth Taylor illuminer l’écran dans LA CHATTE SUR UN TOIT BRÛLANT (pas de jeux de mots grivois SVP), de Richard Brooks, avec Paul Newman et Burl Ives. Une adaptation célèbre de la pièce de Tennessee Williams, où elle tient le rôle de Maggie Pollitt. Une Belle du Sud brûlante, mal mariée à Brick (Newman), l’athlète déchu et alcoolique, perturbé par le suicide de son meilleur ami… Tensions familiales autour du patriarche magistralement campé par Burl Ives, et atmosphère lourde typique des pièces de Williams, où la sensualité de Taylor est parfaitement valorisée par Brooks. Le Technicolor sied à merveille à l’actrice, dont la combinaison blanche et moulante, et les poses alanguies dans la chambre à coucher affolent la libido du spectateur !  

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La franchise et le naturel de l’actrice explosent littéralement à l’écran, tandis qu’elle multiplie les scènes de reconquête érotique de son mari incarné par Newman. Le poids de la censure de l’époque interdit évidemment de parler directement d’homosexualité, mais personne n’est dupe : Brick n’est pas impuissant à «honorer» sa femme, il était réellement amoureux de son ami suicidé ! Brooks et ses acteurs doivent contourner les interdits moraux de l’époque pour faire passer le message, le rendant finalement plus évident qu’il ne devait l’être aux yeux des censeurs de l’époque ! Quoiqu’il en soit, les passes d’armes d’Elizabeth Taylor avec sa belle-famille de l’écran (les américains moyens de l’ère Eisenhower, matérialistes satisfaits dans toute leur horreur) sont savoureuses, et ses tenues suggestives font de l’actrice une icône vivante de la Féminité épanouie. Le rôle de Maggie lui vaut une seconde citation à l’Oscar de la Meilleure Actrice.  

 

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Elizabeth Taylor retourne à l’écran en 1959 dans l’adaptation d’une autre pièce de Tennessee Williams, SOUDAIN L’ETE DERNIER, réalisée par Joseph L. Mankiewicz. Elle y retrouve son ami Montgomery Clift et Mercedes McCambridge, auxquels se joint la grande Katharine Hepburn. Taylor est Catherine Holly, jeune femme splendide profondément perturbée par un drame, la mort de son cousin dans des circonstances sordides. Sa tante, Mrs. Venable (Hepburn), veut persuader son médecin (Clift) de la lobotomiser plutôt que de la voir révéler l’atroce vérité sur les circonstances de la mort de son fils chéri… Le tournage de ce film est difficile, le comportement de Montgomery Clift, terriblement marqué par les séquelles de son accident de voiture, causant notamment des tensions sur le plateau, malgré le soutien de Taylor et Hepburn.

SOUDAIN L’ETE DERNIER, à l’instar des nombreuses versions filmées de Williams, est souvent surchargé de pathos et de symboles pesants (les bébés tortues dévorés par des oiseaux de mer), mais Elizabeth Taylor est une nouvelle fois superbe. Et particulièrement touchante avec ce personnage profondément traumatisé, annonçant un nouveau palier dans sa carrière de la prochaine décennie. Et la vision de l’actrice, se baignant en bord de plage dans un maillot blanc une pièce des plus affriolants, est devenue une autre image «iconique» à mettre à son crédit.

Elizabeth Taylor décroche sa troisième citation à l’Oscar, et remporte le Golden Globe de la Meilleure Actrice. Et elle déchaîne les controverses cette même année, s’étant convertie cette année-là au judaïsme, et en épousant le chanteur Eddie Fisher, coureur de jupons notoire fraîchement séparé de Debbie Reynolds. L’actrice obtient enfin en 1960 l’Oscar de la Meilleure Actrice, curieusement pour un drame assez anodin de Daniel Mann, BUTTERFIELD 8 (LA VENUS AU VISON) de Daniel Mann, avec Laurence Harvey. L’Académie se «rattrape», en quelque sorte, après les trois citations précédentes, bien plus mémorables, de la comédienne. Elle est également citée au Golden Globe de la Meilleure Actrice.  

 

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Les années 1960 sont celles de la consécration du mythe vivant qu’Elizabeth Taylor est devenue. Au sommet de sa gloire, l’actrice accepte de se lancer dans une invraisemblable aventure, la production par la 20th Century Fox de la vie et des amours de Cléopâtre. Dans un genre déjà bien fourni en superproductions pharaoniques, CLEOPÂTRE est le film de tous les superlatifs. Décors et costumes faramineux, couleurs flamboyantes, musique majestueuse d’Alex North, figurants par milliers… le tout sous les caméras d’un réalisateur expérimenté, Rouben Mamoulian, rassemblant autour d’Elizabeth Taylor des comédiens prestigieux : Rex Harrison en Jules César, Martin Landau, Roddy McDowall… et Richard Burton dans le rôle de Marc Antoine.

La Fox alloue un budget démesuré, jusqu’à 48 millions de dollars (aujourd‘hui, en tenant compte de l‘inflation, CLEOPÂTRE resterait le film le plus cher de tous les temps), et frise la banqueroute totale. Il faut dire que le tournage s’éternise, Mamoulian étant remplacé au pied levé par Joseph L. Mankiewicz appelé à la rescousse. Le cinéaste de SOUDAIN L’ETE DERNIER s’en tire très bien, compte tenu de la galère (romaine) que devient cette superproduction qui fait couler beaucoup d’encre bien avant sa sortie. Et les amours de Cléopâtre et Marc Antoine «déteignent» littéralement sur leurs interprètes : entre Taylor et Burton, tous deux mariés, c’est la passion dévorante. La presse à sandales (à scandales, aussi) en rajoute à foison… fournissant finalement la meilleure publicité possible au film qui est un succès à sa sortie. On se précipite pour voir LE couple qui a fait vaciller Hollywood… mais n’oublions pas que CLEOPÂTRE, film fleuve de quatre heures, est aussi une sacrée leçon de cinéma à grand spectacle.

Les scènes de séduction entreprises par la souveraine égyptienne sur ses conquérants romains sont de grands moments, tout comme l’arrivée démesurée de Cléopâtre à Rome sur son trône gigantesque, tiré par une centaine d’esclaves… Le récit, avec une certaine dose d’ironie, nous rappelle que le goût du faste et les luttes de séduction sont indissociables des conquêtes politiques des grands de ce monde. Si le succès du film sauve la Fox, Hollywood, perfide, boude symboliquement le couple Taylor-Burton, exclu des citations à l’Oscar que le film obtient pourtant en nombre.  

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CLEOPÂTRE est aussi le film de la fin d’une époque. Les grands studios rivalisent de projets spectaculaires, mais leur système de production s’essouffle. Les producteurs, cinéastes et comédiens ayant contribué à sa gloire vieillissent, prennent peu à peu leur retraite ou décèdent, tandis que de nouvelles générations turbulentes prennent leur envol, et que les «majors» sont rachetées par des multinationales, devenant les filiales de grands groupes industriels. Les «Taylor-Burton» prendront leur distance vis-à-vis du système hollywoodien classique, en plein crépuscule… tout en alimentant sa propre légende !

Après CLEOPÂTRE, Elizabeth Taylor et Richard Burton se retrouvent dans HÔTEL INTERNATIONAL (ou THE V.I.P.s) d‘Anthony Asquith, avec Richard Burton, Louis Jourdan, Maggie Smith, Orson Welles, Rod Taylor et Elsa Martinelli. Les deux amants divorcent et se marient en 1964. Un couple passionné, bouillonnant, mais qui s’étiolera au fil des années.  

 

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Le couple revient en 1965 pour son troisième film, le joli drame romantique de Vincente Minnelli, THE SANDPIPER (LE CHEVALIER DES SABLES), avec également Eva Marie Saint et Charles Bronson. Elizabeth Taylor est remarquable une nouvelle fois, dans le rôle de Laura Reynolds, mère célibataire, artiste et libre penseuse, qui entame une liaison adultère avec le directeur de l’école épiscopale (Burton) chargé de «redresser» son fils… La chanson «The Shadow of Your Smile», mélancolique et émouvante, accompagne la romance du couple contrarié. 

 

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Elizabeth Taylor et Richard Burton tournent l’année suivante ce qui est certainement leur meilleur film, l’adaptation de la célèbre pièce d’Edward Albee, QUI A PEUR DE VIRGINIA WOOLF ?. Un jeune metteur en scène, Mike Nichols, fait ses débuts de cinéaste avec ces deux monstres sacrés… et quels débuts ! 

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Le film est un huis clos étouffant, une bataille à couteaux tirés dans la triste vie d’un couple d’universitaires quadragénaires, George et Martha. Un petit couple embourgeoisé, qui, au soir d’une réception fortement arrosée, va se livrer à un terrible déballage de linge sale, sous le regard d’un couple de jeunes collègues, Nick et Honey (George Segal et Sandy Dennis). La mise en scène au cordeau de Nichols ne laisse aucune chance au spectateur de s’échapper de l’affrontement entre George et Martha. De petites phrases acerbes en mesquineries accumulées, le couple se détruit sous nos yeux effarés… Sous la méchanceté apparente des actes et des paroles, un immense chagrin pointe. Le couple vieillissant traîne comme un boulet un douloureux secret de famille… Côté interprétation, c’est un sans faute. Elizabeth Taylor n’a pas volé son second Oscar de la Meilleure Actrice, ainsi qu’un BAFTA Award, et une nouvelle citation au Golden Globe. Elle prend même un risque insensé, à 35 ans et au sommet de sa carrière : l’actrice se laisse filmer en très gros plan, bouffie, mal fagotée, ses beaux yeux gonflés par la détresse… L’antithèse parfaite de la douce et belle jeune femme que nous croyions connaître, qui ici fume comme un pompier, boit comme un trou, jure comme le dernier des charretiers et ose «allumer» le jeune professeur sous le regard dégoûté de son mari… Cela ne rend que plus bouleversantes, et plus crues, les scènes où Martha dévoile sa douleur de mère endeuillée. Un tour de force, et une sacrée «gifle» émotionnelle infligée au spectateur.  

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Après deux nouveaux films tournés toujours avec Burton, LA MEGERE APPRIVOISEE de Franco Zeffirelli, avec Richard Burton, et DOCTOR FAUSTUS, co-réalisé par celui-ci, Elizabeth Taylor se joint à un autre monstre sacré de l’écran, Marlon Brando, dans le très beau, très bon, et carrément pervers REFLETS DANS UN ŒIL D’OR de John Huston, d’après le roman de Carson McCullers.

Ce drame aux thèmes familiers aux spectateurs de GEANT et LA CHATTE SUR UN TOIT BRÛLANT est un film vraiment fou, baignant dans une lueur dorée renforçant son caractère halluciné. Elizabeth Taylor est Leonora Penderton, épouse infantile, aguicheuse et frustrée du Major Penderton (Brando). Leonora ne se prive pas de tromper son triste mari avec son voisin et collègue, le Lieutenant Langdon (Brian Keith), lui-même malheureux en mariage. Par sa sensualité affichée, exacerbée, Leonora fascine un jeune soldat (Robert Forster), dont la présence trouble Penderton, homosexuel profondément refoulé…  

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Fétichisme, sadisme, frustrations et deuil impossible sont au programme de ce film parfaitement maîtrisé, mais qui déconcerte le public. Huston y va quand même très fort pour l’époque, en suggérant que Leonora, en quête d’un amant viril idéal, ne prend finalement «son pied» que lorsqu’elle galope sur son cheval chéri… Le film est d’autant plus transgressif que le choix d’engager Brando, pour remplacer le défunt Montgomery Clift, est des plus pertinents pour jouer le Major perturbé. Bisexuel affirmé dans la réalité, le grand Brando est ici le contrepoint parfait d’Elizabeth Taylor, jouant une sorte de Maggie Pollitt vieillissante et désabusée, qui aurait échoué à reconquérir son mari «impuissant»…  

 

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Après ce nouveau coup d’éclat boudé par le public, Elizabeth Taylor retrouve Richard Burton pour LES COMEDIENS de Peter Glenville, avec Peter Ustinov et Alec Guinness. Puis elle est saluée pour son «coup double» de 1968, dans deux films de Joseph Losey, en recluse vieillissante dans BOOM, toujours avec Richard Burton et écrit par Tennessee Williams, et dans CEREMONIE SECRETE, où elle campe une prostituée endeuillée par la mort de sa fille, face à Mia Farrow et Robert Mitchum. Les deux films, malgré l’excellence de l’interprétation de Taylor, et l’admiration excessive que portent les critiques à un cinéaste assez surestimé, ont assez mal vieilli, semble-t-il.

L’échec des films au box-office contribue aussi à l’éloignement progressif des écrans de l’actrice. George Stevens, qui l’avait si bien servie dans UNE PLACE AU SOLEIL et GEANT, est en fin de carrière quand il signe leur troisième et dernière collaboration, THE ONLY GAME IN TOWN (LAS VEGAS, UN COUPLE), avec Warren Beatty. C’est un nouvel échec, tandis qu‘en coulisses, Elizabeth Taylor tente de privilégier son couple avec Richard Burton.

La suite de sa carrière sera moins glorieuse, marquée par les insuccès à l’écran. Rendue malade par l’alcool, le tabac et les barbituriques, Elizabeth Taylor fera alors malheureusement plus souvent parler d’elle par ses déboires. Elle divorce de Burton en 1974, se re-marie avec lui en 75, dernière tentative de «sauver les meubles» avant un rapide divorce l’année suivante.

Citons rapidement quelques titres de cette période chaotique : en 1972, ZEE AND CO (UNE BELLE TIGRESSE) de Brian G. Hutton, avec Michael Caine et Susannah York ; UNDER MILK WOOD, avec Richard Burton et HAMMERSMITH IS OUT, de et avec Peter Ustinov. et toujours avec Burton. Pour ce dernier film, elle obtient l’Ours d’Argent au Festival de Berlin. Un téléfilm de 1973 au titre évocateur, DIVORCE HIS – DIVORCE HERS, une nouvelle fois avec Richard Burton ; et ASH WEDNESDAY (NOCES DE CENDRES) de Larry Peerce, avec Henry Fonda, qui lui vaut une nouvelle citation au Golden Globe de la Meilleure actrice. En 1976, L’OISEAU BLEU, film américano-soviétique de George Cukor, avec Ava Gardner et Jane Fonda, où elle tient plusieurs rôles.

Elizabeth Taylor prend une semi-retraite anticipée du Cinéma en 1980, après être apparue dans le casting du MIROIR SE BRISA, adaptation par Guy Hamilton d’une enquête de Miss Marple, l’héroïne d’Agatha Christie. Elle y joue aux côtés d’Angela Lansbury, Kim Novak, Edward Fox, Tony Curtis, et son vieil ami Rock Hudson. Elle épouse John Warner, dont elle divorcera, en 1982.

 

Les années 80 verront son grand retour, tambour battant sous les feux de la rampe, pour une toute autre cause que le Cinéma. Désintoxiquée plusieurs fois, Elizabeth Taylor revient, plus battante que jamais en dépit d’une santé fragilisée, pour se battre en faveur des malades du SIDA. Le drame de son ami Rock Hudson, emporté par la maladie en 1985, l’a immensément touchée. Alors que l’Amérique de Reagan célèbre le retour en force du conservatisme néo-chrétien et de l‘intolérance, le soutien affiché et affirmé de l’actrice à Hudson et aux malades est un acte courageux, un «baiser du lépreux» qui poussera la société américaine à devoir accepter ses malades… Dieu sait, hélas, que plus d‘un quart de siècle après, le combat est toujours loin d‘être gagné pour changer les mentalités.

Elizabeth Taylor va se battre en première ligne contre les préjugés, fondant plusieurs œuvres caritatives en faveur des victimes du SIDA : AIDS Project Los Angeles en 1984, AMFAR en 1985 et ETAF en 1993.  

 

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Elle continuera à travailler en tant qu’actrice, faisant des apparitions dans des séries télévisées, et se produira au théâtre, retrouvant notamment Richard Burton dans une représentation exceptionnelle de la pièce PRIVATE LIVES de Noel Coward, en 1983, peu de temps avant le décès de son ancien époux et partenaire. À la télévision, on la verra notamment en 1985 dans le célèbre NORD ET SUD, et le téléfilm MALICE IN WONDERLAND, où elle campe, ironie de l’Histoire hollywoodienne, Louella Parsons, la grande rivale ès cancans et chroniques de l’Âge d’Or de Hedda Hopper, celle qui l’aida à ses tous débuts ! Pour l’anecdote, la malicieuse Miss Taylor acceptera aussi de venir jouer les guest stars chez les SIMPSONS, à deux reprises. Elle s’y double elle-même en train d’astiquer soigneusement ses Oscars, et prête sa voix à Bébé Maggie pour une seule réplique !

Au cinéma, Elizabeth Taylor fera un avant-dernier retour en 1988 dans l’oubliable TOSCANINI de Franco Zeffirelli… Plus amusante, sa dernière apparition sur grand écran se fera en 1994, dans une production à succès de Steven Spielrock, la version «live» du dessin animé LA FAMILLE PIERRAFEU avec John Goodman. Elle s’amuse bien à tourner sa propre image en dérision dans le rôle de Pearl Slaghoople, belle-mère de Fred Pierrafeu (GOODMAN). Une belle-maman de l‘Âge de Pierre, excentrique et envahissante, et qui, fidèle à l’image de l’actrice, ne sort jamais sans ses diamants et ses robes de fourrure préhistorique ! La pétulance de l’actrice emporte l’adhésion. Et c’est une sorte de juste retour aux sources des productions familiales pour Elizabeth Taylor, cinquante ans après avoir débuté aux côtés de Lassie et de valeureux chevaux de course !

Un huitième et dernier mariage en 1991, avec Larry Fortensky, se conclura par son sixième divorce cinq ans plus tard. Toujours aussi «star» en dépit de tout, Elizabeth Taylor fera ses adieux en tant qu’actrice dans le téléfilm de 2001 THESE OLD BROADS, jouant les agents de trois «vieilles de la vieille» de Hollywood : Shirley MacLaine, Debbie Reynolds et Joan Collins ! Elle fera sa dernière apparition sur scène au théâtre, le 1er décembre 2007, pour une représentation exceptionnelle LOVE LETTERS d’A.R. Gurney, avec James Earl Jones. Les profits allèrent à son association de lutte contre le SIDA.

Battante jusqu’au bout, Elizabeth Taylor fera d’ultimes apparitions toujours mémorables, malgré un épuisement physique de plus en plus aggravé. Elle décèdera finalement d’une défaillance cardiaque, à l’Hôpital Cedars Sinai de Los Angeles, le 23 mars 2011, entourée de sa famille.

 

Conformément à ses propres souhaits, son enterrement eut lieu en retard sur l’horaire prévu. Quand on est une Star, il faut savoir se faire attendre jusqu’au bout… «That’s Entertainment !»

 

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Liens :

Sa biographie WikiPédia (avec la liste complète de ses citations, récompenses et autres honneurs !) :

http://http://fr.wikipedia.org/wiki/Elizabeth_Taylor

Et sa filmographie complète sur ImdB :

http://http://www.imdb.com/name/nm0000072/

Blakie Num-Num – Blake Edwards (1922-2010)

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Blake EDWARDS (1922-2010)

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«Hello, zis is Chef Inspector Clouseau from ze Sûreté. Ludovico, ze wraïteur of zis bleug iz actually interrogated by maïself aboute ze sad departure of maï dearest créateur, ze notoriousse mouvie directeur Blake Edwards. He iz ze one who créated maï adventeures wiz ze wonderfulle acteur Peter Sellers. So, in ze néme of ze leuw, zis bleug iz under maï supeurvision.

- KYAAAAAAÏÏÏ !!!

- No, Cato, not now !!! … You idiot !»  

Ce brave Inspecteur venant de me relâcher, il m’accorde la permission de rédiger une page spéciale dans mon bleug… pardon, mon blog, en l’honneur du grand Blake Edwards, qui vient de nous quitter le 15 décembre 2010, des suites d‘une pneumonie, à Santa Monica en Californie.

Voilà un triste cadeau de Noël que nous fait «Blackie», le réalisateur de DIAMANTS SUR CANAPE, LE JOUR DU VIN ET DES ROSES, la série des PANTHERE ROSE, VICTOR/VICTORIA et bien sûr le monumental LA PARTY. Un grand prince de la Comédie, mais qui ne se limita pas à ce seul genre sur lequel il posa sa patte de panthère rose.

Le décès d’Edwards est cependant l’occasion de revenir sur une carrière bien remplie, avec ses soirées bien arrosées, ses actrices ravissantes, ses grands succès, et ses moments de doute, et surtout… une occasion en or de rire un bon coup. Pour se mettre en forme, je vous propose de visionner un excellent montage de quelques-uns des meilleurs gags des films de LA PANTHERE ROSE, ceux tournés par Edwards et Peter Sellers dans les années 1970. Un festival assuré par le seul et unique Inspecteur Jacques Clouseau, le roi de la catastrophe !

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Les biographies Internet consacrées à Blake Edwards étant très succinctes, je me limite aux quelques informations générales que j‘ai pu recueillir aux sources habituelles, ImdB et Wikipédia…

Son véritable nom était William Blake Crump, il était né le 26 juillet 1922 à Tulsa, en Oklahoma. On sait peu de choses de sa jeunesse, si ce n’est que sa mère se remaria avec le metteur en scène de théâtre et directeur de production au cinéma, Jack McEdwards. Il y a fort à parier que ce dernier est devenu le véritable père du jeune William, et qu’il en fit un enfant de la balle. Ajoutons à cela que le père de McEdwards, J. Gordon Edwards, était réalisateur du temps des films muets, et on aura une idée de ce que le jeune homme aura envie de faire plus tard : suivre les pas des Edwards, dont il finira par adopter le patronyme !

Blake Edwards accomplit son premier travail de futur scénariste à l’âge de seize ans, en 1938… en rédigeant une réplique, «ils sont là et ils sont affamés», pour Orson Welles lui-même, dans sa célèbre adaptation radiophonique de LA GUERRE DES MONDES de H.G. Wells.

Le jeune Edwards tentera ensuite une brève carrière d’acteur à Hollywood, durant les années 1940, comme simple figurant ou silhouette, non crédité au générique d‘une dizaine de films. On peut le voir notamment dans quelques grands classiques de la grande époque : en pilote dans UN NOMME JOE de Victor Fleming (1943), en homme d’équipage dans TRENTE SECONDES SUR TOKYO de Mervyn LeRoy (1944), en matelot dans THEY WERE EXPENDABLE / Les Sacrifiés, chef-d’œuvre de John Ford (1945) ou en marin dans THE STRANGE LOVE OF MARTHA IVERS / L’Emprise du Crime, grand film noir de Lewis Milestone avec Barbara Stanwyck et Kirk Douglas (1946). C’est la période des vaches enragées où le jeune Edwards apparaît enfin crédité au générique, en troisième position, d’un petit film d’horreur, STRANGLER OF THE SWAMP (1946), et doit se contenter de faire tapisserie dans les films plus prestigieux, comme le film oscarisé de William Wyler, LES PLUS BELLES ANNEES DE NOTRE VIE, avec Myrna Loy, Fredric March, Dana Andrews, Teresa Wright et Virginia Mayo, où il joue un caporal.

La carrière d’acteur ne nourrit pas son homme, mais le jeune Blake Edwards va faire une rencontre déterminante en 1948. Après un petit western, PANHANDLE / Le Justicier de la Sierra, il joue dans son dernier film en tant qu’acteur, LEATHER GLOVES, co-réalisé par Richard Quine. Edwards et Quine vont devenir de bons amis et travailler ensemble durant la prochaine décennie. Edwards développe son talent de scénariste, particulièrement brillant dans l’écriture de récits policiers, et de comédies, avec le bonheur que l’on saura par la suite. Il développera notamment un sens accru de l’observation des mœurs hollywoodiennes, et ses célèbres «parties» !

 

En 1949, Blake Edwards co-produit STAMPEDE / Panique Sauvage au Far West, un western à petit budget, et se tourne vers l’écriture de pièces et sketches à la radio américaine du studio Columbia Pictures. Edwards signera les scénarii de RAINBOW ROUND MY SHOULDER (1952), ALL ASHORE et CRUISIN DOWN THE RIVER (1953), des productions aux budgets modestes. Il épouse Patricia Walker en 1953, le couple aura deux enfants, Jennifer et Geoffrey. En 1954, Blake Edwards est l’assistant réalisateur de Richard Quine pour DRIVE A CROOKED ROAD, une comédie avec en vedette Mickey Rooney, son ancien camarade de chambrée. Toujours pour Rooney, Edwards signe les scénarii de THE ATOMIC KID et du MICKEY ROONEY SHOW à la télévision.

Edwards travaille aussi à la télévision américaine en plein essor, signant l’écriture et la réalisation de trois épisodes de la série TV FOUR STAR PLAYHOUSE : DETECTIVE’S HOLIDAY, THE BOMB et INDIAN TAKER (un Hindoustani ?) La compétence d’Edwards lui vaut une promotion rapide sur les plateaux de tournage, et il signe en 1955 son premier long-métrage, une bluette avec Frankie Laine, BRING YOUR SMILE ALONG. Edwards s’illustre comme scénariste de la comédie musicale de Richard Quine, MY SISTER EILEEN / Ma Sœur est du Tonnerre, avec Janet Leigh, Jack Lemmon, qui deviendra un ami et l’acteur de référence pour Edwards, et un jeune chorégraphe nommé Bob Fosse ! En 1956, Edwards signe son deuxième film avec Frankie Laine, RIRA BIEN, et travaille de plus en plus pour la télévision : il crée et écrit les épisodes DOUBLE CROSS de la série CHEVRON HALL OF STARS, THE PAYOFF de la série THE FORD TELEVISION THEATRE, et TYCOON de la série MEET McGRAW.

 

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L’année suivante, Edwards signe son troisième film, l’intéressant et très rare CORY / L’Extravagant Mr. Cory avec Tony Curtis atteint du démon du jeu – cf. la bio consacrée à Curtis sur ce blog. Edwards travaille à nouveau avec Richard Quine et Jack Lemmon, pour OPERATION MAD BALL / Le Bal des Cinglés, une comédie militaire qui préfigure ses prochains classiques. La réussite de son scénario lui vaut d’être nommé au WGA Award de la Meilleure Comédie. Il crée en 1957 le personnage de la série TV RICHARD DIAMOND PRIVATE DETECTIVE, avec David Janssen, puis revient au cinéma l’année suivante, avec deux films : THIS HAPPY FEELING / Le Démon de Midi avec Debbie Reynolds et Curd Jürgens, et VACANCES A PARIS avec Tony Curtis et Janet Leigh. 

 

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Une rencontre déterminante de plus, avec la série télévisée policière PETER GUNN de 1958 avec Craig Stevens : celle du grand Henry Mancini, qui deviendra son compositeur attitré et son complice créatif numéro 1. Mancini signe un thème jazzy devenu un classique, détourné dans une séquence des BLUES BROTHERS, et entame donc du bon pied une collaboration cinéaste-musicien parmi les plus fructueuses du cinéma américain durant les trois prochaines décennies.  

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L’épisode THE KILL vaudra à Edwards deux nominations aux Emmy Awards, pour la Meilleure Réalisation et le Meilleur Scénario.

 

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En 1959, Edwards crée une autre série télévisée à succès : Mr. LUCKY, puis enchaîne avec la réalisation d’un bijou de la comédie militaire, OPERATION JUPONS avec Cary Grant et Tony Curtis. Je ne reviendrai pas sur cet excellent film, déjà évoqué en détail dans la biographie de Curtis deux mois auparavant. J’oubliais quand même d’y mentionner le coup du cochon déguisé en commando de marine ! … et les coursives très étroites, rendant difficiles le passage des charmantes infirmières de la Marine US…

Passons rapidement sur son septième film, daté de 1960, HIGH TIME avec Bing Crosby et Tuesday Weld… et abordons la grande décennie, celle des sixties, où le talent de cinéaste d’Edwards va réellement «exploser» !

 

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1961 voit Blake Edwards adapter le roman de Truman Capote, BREAKFAST AT TIFFANY’S / Diamants sur Canapé, sur un scénario de George Axelrod. En tête d’affiche, Audrey Hepburn remplace Marilyn Monroe initialement prévue pour le rôle de Holly Golightly, charmante jet-setteuse de New York, qui fait craquer le jeune écrivain Paul Varjak (George Peppard), son voisin d’en face. Écrivain qui se fait cependant entretenir par une «couguar», une femme mûre et riche jouée par Patricia Neal… Entre deux cocktail parties bien arrosées, Paul et Holly en viennent à s’apprécier, et à tomber amoureux, mais… la belle insouciante cache des blessures profondes sous son apparence futile. Le film est un triomphe public et critique, et doit beaucoup de son charme à l’interprétation inoubliable de la craquante Audrey Hepburn, qui chante si bien «Moon River», le tube mélancolique écrit par Henry Mancini et Johnny Mercer…  

Image de prévisualisation YouTubeGrand film romantique et triste malgré les moments de pure comédie qu’Edwards assure, comme une répétition des futurs gags de l’Inspecteur Clouseau et de Hrundi V. Bakshi (regardez bien l’usage d’une perruque inflammable et d’un certain perroquet empaillé lors de la soirée cocktail chez Holly…). Quitte à forcer le trait avec un rôle de voisin japonais colérique incarné par… Mickey Rooney ! Une caricature «énorme» qui serait impensable en nos jours si politiquement corrects. Mais cela ne gâche en rien le plaisir du film, toujours émouvant, et décrivant bien le climat de «dolce vita» de la haute société américaine au tournant des années soixante. Et tant pis si Truman Capote cria à la trahison, l’adaptation gommant les aspects les plus sombres du passé de Holly – on n‘y parle plus de l‘avortement qu‘elle aurait subie, ni de sa bisexualité affichée. Autres temps, autre époque… Blake Edwards sera nommé au DGA Award de la Meilleure Réalisation.  

L’année suivante, 1962, est une année chargée et très bien remplie pour Edwards. Il revient à la télévision pour l’épisode THE BOSTON TERRIER du DICK POWELL SHOW, avec Dick Powell et Robert Vaughn. Il rédige l’histoire du thriller THE COUCH, et coécrit pour ses amis Richard Quine et Jack Lemmon THE NOTORIOUS LANDLADY / L’Inquiétante Dame en Noir, avec également Kim Novak et Fred Astaire. Ce qui lui vaut une deuxième nomination au WGA Award de la Meilleure Comédie.

Edwards trouve aussi le temps d’être le réalisateur de seconde équipe, non crédité, pour WALK ON THE WILD SIDE d’Edward Dmytryk, avec Laurence Harvey, Anne Baxter, Barbara Stanwyck, Capucine et Jane Fonda. Surtout, il signe deux films remarquables, très éloignés du genre comique qui a fait sa réputation. 

 

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LE JOUR DU VIN ET DES ROSES, avec Jack Lemmon et Lee Remick, est l’un de ses meilleurs films. Un drame superbement filmé en noir et blanc, où un jeune couple promis apparemment au bonheur, Joe et Kirsten Clay, est peu à peu détruit par l’alcoolisme. Le scénariste J.P. Miller et Blake Edwards ne traitent jamais le sujet à la légère, et montrent la terrible aliénation de cette maladie, ici causée par le stress de l’obligation de réussite sociale, condition indispensable du succès à l’Américaine en ces années 1960. Le cinéma américain n’a jamais visé aussi juste et fort dans la description d’une plongée aux enfers de gens ordinaires, depuis le chef-d’œuvre de Billy Wilder sur le même thème, THE LOST WEEK-END / Le Poison. Edwards montre toutes les facettes de son talent comme réalisateur dramatique, aidé par un remarquable casting. L’interprétation déchirante de Lee Remick et Jack Lemmon reste un modèle du genre. Il est d’ailleurs à noter que Lemmon dût se confronter à ses pires démons, lui qui avoua des années après avoir souffert de l’alcoolisme.  

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L’acteur obtint une nomination méritée à l’Oscar, de même que Lee Remick pour sa performance. Le film en reçut quatre en tout, et obtint un Oscar pour la magnifique chanson de Henry Mancini et Johnny Mercer. Le travail d’Edwards fut salué d’une nomination au Golden Globe du Meilleur Réalisateur.  

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Il signe ensuite le thriller EXPERIMENT IN TERROR / Allô Brigade Spéciale, avec Glenn Ford et Lee Remick. Un inquiétant criminel (Ross Martin, Artemus Gordon des MYSTERES DE L’OUEST, nommé au Golden Globe du Meilleur Acteur dans un Second Rôle pour sa performance) terrorise une employée de banque (Remick) pour qu’elle lui remette la somme nécessaire à l’opération de la fille de sa petite amie… Glenn Ford est l’agent du FBI qui traque et tente d’arrêter le tueur au cours d’une grande poursuite dans le stade de baseball Candlestick Park de San Francisco. Edwards est parfaitement à l’aise dans le registre du film policier, et signe ce petit bijou oublié.

Mais assez de noirceur… arrive une certaine panthère et un célèbre inspecteur !

 

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En 1963, Edwards est le réalisateur le plus demandé. Il produit et co-écrit pour la Mirisch Company et United Artists LA PANTHERE ROSE. Un «caper movie», genre très à la mode, racontant les tentatives de Sir Charles Lytton (David Niven), alias «Le Fantôme», et son neveu George (Robert Wagner), de s’emparer de la Panthère Rose, précieux joyau détenu par la ravissante Princesse Dala (Claudia Cardinale) en vacances aux sports d‘hiver, à Cortina d‘Ampezzo. Paysages idylliques, humour léger, marivaudages à la Lubitsch et ambiance «dolce vita» garantie en Technicolor… le divertissement est idéal, mais il manque quelque chose. Edwards et son complice Maurice Richlin imaginent un certain inspecteur moustachu, français doté d’un accent «outrageusse», donneur de grandes leçons persuadé d’être un génie de la lutte contre le Crime… et surtout indécrottable maladroit et gaffeur. Son nom est Clouseau, Jacques Clouseau.  

Peter Ustinov devait incarner ce drôle d’olibrius, mais se désista au dernier moment. Heureux coup du sort (cela dit sans méchanceté envers Ustinov), son remplaçant va s’emparer du rôle et, pied au plancher, en faire la vraie vedette du film. Peter Sellers revêt donc le légendaire costume de Clouseau, gabardine «Scotland Yard» beige et chapeau mou, pour en faire un Sherlock Holmes du rire. Comme ce dernier, Clouseau aime se déguiser pour passer «inaperçu» (avec autant de discrétion que les Dupond & Dupont…) et pratiquer le violon à des heures indues, au grand dam des oreilles de sa ravissante épouse Simone (jouée par Capucine), sans se douter que celle-ci est la maîtresse du criminel qu’il recherche ! Si le film gravite un peu trop autour de la romance entre Niven et la charmante Claudia Cardinale, dès que Sellers entre en scène, le film devient irrésistible. Dès la première scène, Sellers improvise un gag imparable qui caractérise la maladresse de Clouseau : l’Inspecteur, très sérieux et concentré, fait tourner un globe terrestre d’une main décidée, puis s’appuie dessus… et s’écroule par terre ! Sellers improvise d’autres trouvailles en cours de tournage, encouragé par Edwards qui lui réserve les meilleurs moments (notamment dans ce très curieux baisemain ci-dessous…).

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La musique d’Henry Mancini fait le tour du monde, accompagnant un générique de Friz Freleng, où une facétieuse panthère fait ses premiers pas de future vedette des cartoons. LA PANTHERE ROSE est un triomphe public, qui vaut à Edwards sa troisième nomination au WGA Award de la Meilleure Comédie.

Edwards a parfaitement compris que le succès de son film devait tout au génie comique de Sellers, et va donc consacrer immédiatement à l’Inspecteur Clouseau une seconde aventure, un chef-d’œuvre burlesque qui surclasse le film original : A SHOT IN THE DARK (devenu en France QUAND L’INSPECTEUR S’EN MÊLE… ah, ces titres français toujours à côté de la plaque…), tourné et sorti dans la foulée en 1964.

 

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Les faits, Hercule, les faits !  

À l’origine d’A SHOT IN THE DARK, il y a une pièce comique française de Marcel Achard, la bien nommée «L’Idiot» adaptée aux USA par Harry Kurnitz, co-auteur notamment du TEMOIN A CHARGE de Billy Wilder. Edwards et son co-scénariste William Peter Blatty (hé oui, le futur romancier et scénariste de L’EXORCISTE !) la transforment en enquête de l’Inspecteur Clouseau. C’est une parfaite mécanique de précision et de décalage comique, qui laisse le champ libre à Peter Sellers pour faire définitivement de Clouseau l’un des grands personnages burlesques du Cinéma. La situation est on ne peut plus classique pour qui a lu Agatha Christie : qui a tué Migouel (Miguel. Migouel !), le chauffeur espagnol du richissime Benjamin Ballon (George Sanders) dans la propriété de celui-ci ? Tout accuse la douce et belle domestique Maria Gambrelli (Elke Sommer), mais Clouseau, amoureux, s’entête à trouver un autre coupable parmi l’entourage de Ballon…

La mise en scène d’Edwards est une merveille de précision, dès la séquence d’ouverture : trois plans-séquences enchaînés en quatre bonnes minutes, saisissant les chassés-croisés amoureux au manoir Ballon, jusqu’au coup de feu fatidique. Le tout parfaitement synchrone avec la chanson «The Shadows of Paris» de Henry Mancini ; le compositeur enchaîne directement sur une musique de générique encore plus réussie que le thème de LA PANTHERE ROSE. Puis Clouseau entre en scène, et la folie s‘installe… Regardez ce film pour apprécier la Comédie en tant qu’art de haute précision, où une mise en scène méticuleuse permet à un acteur génial de donner la pleine mesure de son talent. Morceaux choisis dans un festival ininterrompu de gags : les interrogatoires romantiques et gaffeurs de la belle Maria ; les taquineries d’un corbeau gêneur qui finit exécuté à la carabine ; une partie de billard qui tourne au désastre ; et l’anthologique «enquête en immersion» de l’inspecteur dans un camp nudiste ! Jusqu’à la classique scène de confrontation finale, festival garanti de bévues en tous genres, jusqu’au pugilat collectif. Avec en prime les sublimes improvisations de Sellers !  

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N’oublions pas aussi l’ajout important de deux personnages qui deviendront indispensables à l’univers de Clouseau. La Némésis de Clouseau, le Commissaire Charles Dreyfus, est joué par Herbert Lom ; supérieur très sérieux, exaspéré par la stupidité de Clouseau, Dreyfus perd son sang-froid dès que le nom de Clouseau est prononcé, et ses crises se manifestent le plus souvent par des spasmes oculaires incontrôlables, et une tendance à s’automutiler par pur réflexe ! Il va jusqu’aux tentatives d’homicide sur l‘auguste inspecteur, qui ne voit jamais rien venir et en réchappe toujours par miracle…

Et il y a l’indispensable Kato, ou Cato, joué par Burt Kwouk. Ce domestique chinois particulièrement zélé, est au service de Clouseau. Il doit son nom au fidèle complice du FRELON VERT, qui sera incarné à la télévision par Bruce Lee. Comme ce dernier, Cato est un expert en arts martiaux. Et Clouseau, toujours sur le qui-vive, féru de karaté et de kung-fu, lui a donné pour consigne de toujours l’attaquer par surprise – pour s’entraîner ! Cato prend sa mission très au sérieux, au point de toujours surgir à l’improviste, et au mauvais moment… l’appartement de Clouseau finit toujours en miettes après ces séances d’entraînement – interrompues seulement par la sonnerie du télépheun… pardon, du téléphone.

Chef-d’œuvre total !

 

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Après avoir produit SOLDIER IN THE RAIN / La Dernière Bagarre, de Ralph Nelson, avec Steve McQueen, Blake Edwards réalise son film suivant en 1965, la superproduction THE GREAT RACE / La Grande Course Autour du Monde, avec Jack Lemmon, Tony Curtis, Natalie Wood et Peter Falk. J’ai déjà eu l’occasion d’évoquer dans mon texte sur Curtis les qualités et les défauts de ce grand film burlesque, cher à mes souvenirs de gosse… mais quelque peu déséquilibré. Enfin, le spectacle d’un Jack Lemmon déchaîné en diabolique Professeur Fate (ou Fatalitas) vaut le détour, ne serait-ce que pour son duo avec Peter Falk, clairement inspiré par Laurel et Hardy.  

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Push the button, Max !!  

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Le film est une énorme production, 12 millions de dollars, une somme pharaonique pour l’époque. Le mélange des genres, comédie burlesque, aventures, romance et musical, était-il trop excessif ? THE GREAT RACE reçut à sa sortie un accueil mitigé. Edwards n’a en tout cas pas lésiné sur les moyens, et il met littéralement la main à la pâte, comme le prouve cette photo où il bombarde la pulpeuse Natalie Wood de crème fouettée dans le climax du film.  

 

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Pas découragé pour autant, Edwards récidive l’année suivante avec une nouvelle comédie militaire, QU’AS-TU FAIT A LA GUERRE, PAPA ? avec James Coburn, Dick Shawn et Aldo Ray. William Peter Blatty rédige le script de cette excellente comédie tournant en ridicule l’Armée américaine (incidemment, la Guerre du Viêtnam dure déjà depuis deux ans). Une compagnie menée par le Capitaine Cash, discipliné et impatient d’en découdre (Shawn), et le plus «relax» Lieutenant Christian (Coburn), a pour mission de libérer un paisible petit village italien… les habitants sont tout à fait d’accord pour se rendre, à condition que les Yankees attendent la fin de la fête annuelle du vin ! Cash se laisse amadouer par le bon vin, et les jolies italiennes, au mauvais moment… les Nazis arrivent pour occuper la place quand les Américains cuvent et découchent ! Un grand film burlesque antimilitariste, précédant de quelques années les MASH et CATCH-22, et qui aura sûrement inspiré Steven Spielberg pour son 1941, treize ans plus tard.  

En 1967, Blake Edwards divorce de Patricia Walker. Il réalise une adaptation cinéma de sa propre série télévisée, GUNN / Peter Gunn, détective spécial, avec Craig Stevens.

Mais nous voilà en 1968, l’année du grand raout, de la génération Peace and Love, des pèlerinages à Katmandou, des succès de Ravi Shankar, et des Beatles en voyage initiatique en Inde… Tiens, ne serait-ce pas le son des cornemuses que l’on entend au loin ?  

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Vous aurez reconnu ou découvert la grandiose scène d’introduction de LA PARTY !! Edwards retrouve Peter Sellers, pour leur seul film «hors PANTHERE ROSE». United Artists ayant osé produire un INSPECTOR CLOUSEAU / L’Infaillible Inspecteur Clouseau, sans Edwards ni Sellers… sacrilège qui est justement «puni» au box-office.

Sellers est Hrundi V. Bakshi, acteur hindoustani innocent et maladroit… qui sabote le tournage du remake de GUNGA DIN, classique de 1939 signé George Stevens. Il ne lâche pas la trompette censée alerter l’Armée Britannique, garde sa montre-bracelet en pleine scène située en 1860 et explose le décor le plus cher du film ! Ce qui lui vaut d’être expulsé du plateau de tournage et «blacklisté» par le producteur… mais l’erreur d’une secrétaire du studio va le propulser dans une soirée chic de Hollywood. Sa bonhomie et sa maladresse vont rendre la fête inoubliable pour les hôtes, incapables de mettre un nom sur la tête de cet invité de dernière minute !

En trois mots comme en cent : chef-d’œuvre inoubliable !!! Edwards accomplit là un pari osé : il entame le tournage avec un scénario volontairement incomplet (60 pages quand le scénario standard en demande généralement le double). Pourtant, le film ne laisse pas la place à l’improvisation embarrassée. Étant l’un des premiers cinéastes à utiliser le retour de contrôle vidéo, Edwards s’inspire des films de Jacques Tati pour élaborer des gags à retardement imparables. Sa maîtrise de l’espace, des cadres élaborés pour les meilleurs gags (le cuisinier qui étrangle le majordome en arrière-plan de la scène de repas) et de la bande-son comme élément de gag sont des modèles. La grande comédie est une mécanique de haute précision, comme chez Preston Sturges, un autre cinéaste modèle pour Edwards, créateur dans LADY EVE (UN CŒUR PRIS AU PIEGE) d‘une grandiose scène de «cocktail-party» dont il s‘inspirera.

 

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Une chaussure crottée, un majordome ivre mort, un perroquet «Birdy Num Num», des convives impassibles, un poulet rôti, une perruque, un pistolet à fléchettes, un appartement bardé de gadgets, un rouleau de papier toilette qui se déroule à l’infini, un éléphanteau… Voilà quelques-uns des éléments avec lesquels Edwards va petit à petit semer un chaos total dans une fête hollywoodienne bien trop coincée ! 

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Derrière le rire, pointe aussi une satire imparable de la haute société californienne, enfermée dans ses tristes rituels. L’arrivée de Hrundi, de la charmante chanteuse Michèle Monet (la petite française Claudine Longet) et d’une bande de joyeux jeunes gens fêtards va donner un grand coup de pied dans le monde des privilégiés… Mine de rien, LA PARTY sait aussi parfaitement saisir l’esprit de révolte de 1968, avec une bonne humeur communicative.  

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La prestation de Peter Sellers est évidemment pour beaucoup dans la réputation du film, qui curieusement n’avait pas eu trop de succès à sa sortie. Trop sophistiqué, loin des effets alors à la mode auprès d’un public déboussolé en cette belle année de révolte ? Toujours est-il que c’est sur le long terme que LA PARTY va gagner sa réputation méritée de chef-d’œuvre, et compter comme l’une des meilleurs performances de Sellers. L’acteur britannique donne l’impression de ne rien faire, et pourtant !… tout est dans les regards, la gestuelle, l’art de s’esquiver au fond du décor dès qu’une gaffe a lieu… sans oublier cet accent hindoustani irrésistible, qui donne à Hrundi une dimension enfantine savoureuse. Et ce personnage plein de tendresse finit par remporter la «Party» contre l’odieux producteur macho. Le gentil Hrundi et la douce Michèle parlent le langage du cœur contre celui du fric et du bling-bling («En Inde, nous ne nous prenons pas pour nous, nous savons qui nous sommes !»), et finiront ensemble : c’est la revanche des sans-grade de Hollywood contre les nababs… Edwards, le réalisateur au sommet, n’a pas oublié ses années de galère et règle joyeusement ses comptes avec certain gratin californien.  

 

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1969 est une année cruciale pour Edwards, sur le plan personnel et professionnel.

S’il est l’auteur de l’histoire du téléfilm THE MONK avec Janet Leigh, c’est un évènement d’une toute autre importance qui marque sa vie. Edwards rencontre Julie Andrews, la star de MARY POPPINS et THE SOUND OF MUSIC / La Mélodie du Bonheur. La légende veut qu’il ait parlé d’elle avant de la rencontrer, la trouvant si joyeuse à l’écran qu’elle devait «avoir des violettes entre les cuisses» (sic !) ! Loin de s’offusquer de la grivoiserie, Miss Andrews préféra en rire, et l’amour s’en mêla… Blake Edwards et Julie Andrews se marièrent cette année-là, formant un couple soudé aussi bien à la vie que sur les plateaux. Edwards adopte Emma, la fille de l’actrice. 41 ans de mariage soudé, par le tournage de dix films au cinéma et à la télévision. Première collaboration du couple d’heureux mariés : DARLING LILI, sorti en 1970.

 

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Julie Andrews partage la vedette avec Rock Hudson dans cette superproduction mêlant romance, guerre, comédie et musicale. Andrews est la chanteuse britannique Lili Smith, chargée de remonter le moral des troupes en pleine 1e Guerre Mondiale… mais elle est en réalité Lili Schmidt, Mata Hari allemande chargée de soutirer des renseignements stratégiques aux militaires français et anglais. Tout se déroule selon les plans jusqu’à sa rencontre avec le séduisant Major Larrabee (Hudson), l’as de l’aviation alliée. Le héros de guerre ne se doute pas une seconde de la fausse identité de la vedette, et craque pour elle. Et celle-ci, sous la carapace de l’espionne insensible, se découvre des sentiments nouveaux…

L’intrigue est prometteuse, et typiquement «edwardsienne», avec ses deux protagonistes qui peu à peu se démasquent, révèlent leur identité et leur complémentarité dans le double jeu, un thème constant du réalisateur. Edwards, à la mise en scène, assure le spectacle comme il se doit : numéros musicaux entraînants (Mancini, toujours là), combats aériens spectaculaires à souhait (avec le légendaire Baron Rouge en personne), l’inévitable touche comique de service (deux détectives aussi incompétents que Clouseau), tempérée toutefois par la gravité des sentiments amoureux entre les deux personnages principaux… et une touche sexy bienvenue de la part de Miss Andrews, qui s’éloigne ici clairement de Mary Poppins.

 

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La talentueuse chanteuse-comédienne anglaise se livre même à un joli numéro de strip-tease chanté ; Lili Smith se découvrant prise d’une passion dévorante pour son bel aviateur ne supporte pas de le savoir avec une autre, et décide en représailles de charmer son public par un numéro plus croustillant qu’à l’habitude !

Hélas, DARLING LILI, nanti d’un budget encore plus démesuré que THE GREAT RACE – 25 millions de dollars, un record pour l’époque, soit autant que le TORA ! TORA ! TORA !, le film sur Pearl Harbour alors produit par la Fox – et financé par Edwards pour la Paramount, est un échec public cinglant au box-office américain. Le système hollywoodien classique dans lequel Edwards était comme un poisson dans l’eau est en pleine déconfiture : le public boude les comédies musicales, et plusieurs superproductions connaissent des échecs tout aussi sévères. Coup dur pour le cinéaste quinquagénaire qui va se chercher un second souffle durant cette nouvelle décennie.

 

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En 1971, Blake Edwards se tourne vers un genre presque inédit pour lui, le Western. WILD ROVERS / Deux Hommes dans l‘Ouest, a pour vedettes un duo de cow-boys, le vétéran William Holden, et le petit jeune Ryan O’Neal, opposés à Karl Malden en rancher rancunier. Un joli film, assez mésestimé dans la carrière d’Edwards, plus proche de la ballade mélancolique que des grandes fusillades et poursuites du genre.

L’histoire d’amitié liant les deux héros, le vieux Ross et le jeune Frank, est attachante à souhait. Le ton mélancolique du film lui donne un petit air de parenté avec certaines œuvres du grand Sam Peckinpah. À noter d’ailleurs qu’Edwards fait une infidélité musicale à son compère Henry Mancini, se tournant vers Jerry Goldsmith, qui écrivit la partition de CABLE HOGUE pour Peckinpah. Malheureusement, en 1971, le genre qui fit la gloire du Cinéma américain amorce son déclin, malgré des réussites dont ce film fait partie. WILD ROVERS ne trouve pas son public.

Edwards enchaîne en 1972 avec THE CAREY TREATMENT / Opération Clandestine, un retour au thriller, avec James Coburn et la belle Jennifer O’Neill. Le scénario est adapté du roman «Extrême Urgence», d’un certain Jeffery Hudson qui savait de quoi il parlait, vingt ans avant une grande série médicale… Hudson n’était autre que Michael Crichton, le défunt père des URGENCES, entre autres nombreuses choses ! Coburn incarne le Docteur Peter Carey, qui tente de venir en aide à un collègue sino-américain injustement accusé d’avoir pratiqué un avortement fatal sur une mineure, la fille de son directeur d’hôpital… Thriller solidement mené par Edwards, avec un Coburn toujours parfait de décontraction.

Après avoir passé sur l’adaptation filmée de L’EXORCISTE, le roman de son ami scénariste William Peter Blatty, Edwards prend ses distances avec Hollywood et part vivre en Angleterre avec Julie Andrews, pour veiller sur leur petite famille. Le couple adoptera deux fillettes vietnamiennes, Amy et Joanna (nées en 1974 et 1975).  

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Edwards continue de travailler avec son épouse ; après une émission télévisée spéciale (JULIE AND DICK AT COVENT GARDEN) aux côtés de Dick Van Dyke, le couple Edwards / Andrews poursuit avec THE TAMARIND SEED / Top Secret, un solide thriller avec Omar Sharif. Andrews est Judith Farrow, fonctionnaire au Home Office qui se remet d’une rupture amoureuse en séjournant aux Caraïbes, où elle rencontre le séduisant Feodor (Sharif). L’amour et la romance s’en mêlent, mais nous sommes en pleine Guerre Froide… difficile, pour ne pas dire impossible, de voir une Anglaise et un Soviétique vivre un grand amour dans le monde impitoyable de l’espionnage !

Il est à noter que la réputation «comique» d’Edwards, plutôt mise en veilleuse semble-t-il ici, vaut au film d’être souvent cité à tort comme une comédie par des sites mal informés. La confusion venant de ce que ce brave Omar Sharif a parodié son propre rôle dans TOP SECRET !, délirante parodie des récits d’espionnage due au trio ZAZ une décennie plus tard. Rien à voir, à part la présence d’Omar !

Mais retournons aux choses sérieuses… enfin si l’on peut dire… après une pause de sept ans, Edwards retrouve Peter Sellers et l’Inspecteur Clouseau. C’est la reprise d’une collaboration aussi fructueuse à l’écran que houleuse en privé… Sellers, dont la réputation d’acteur à problèmes n’était plus à faire, mènera la vie dure à son ami. Le film de 2004 THE LIFE AND DEATH OF PETER SELLERS / Moi, Peter Sellers, avec Geoffrey Rush magistral en Sellers, et John Lithgow incarnant Edwards, exagère paraît-il à peine les rapports conflictuels et amicaux entre les deux hommes. Il faut dire aussi que, depuis LA PARTY, les deux hommes ont aussi eu des fortunes diverses. Edwards veut se refaire une santé comme réalisateur à succès, et a construit une vie personnelle stable avec sa chère et tendre Julie, tandis que Sellers s’est abîmé la santé dans la défonce, l’alcool, sa réputation ayant souffert de ses mariages ratés et de l’échec de ses derniers films. Heureusement, Jacques Clouseau va les aider à recoller les morceaux, pour le plus grand bonheur du spectateur !  

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1975 marque donc LE RETOUR DE LA PANTHERE ROSE ! Aux côtés de Sellers, Herbert Lom revient dans le rôle du Commissaire Dreyfus, toujours aussi exaspéré, de même que Burt Kwouk, Cato toujours fidèle au poste. Christopher Plummer se joint à eux, reprenant le rôle de Sir Charles Lytton incarné par David Niven dans le tout premier film. C’est d’ailleurs un vrai retour aux sources du premier film qu’opère Edwards, puisque la précieuse Panthère Rose, joyau fleuron du royaume de Lugash, a de nouveau été volée… Sir Charles n’y est pour rien, mais comme de bien entendu, les soupçons pèsent sur lui. Et son vieil adversaire Clouseau est de retour, après avoir été dégradé au simple rang de gendarme après le «succès» de son enquête d’A SHOT IN THE DARK… Le vol de la Panthère Rose permet donc le retour en grâce de l’inénarrable Inspecteur, encore plus maladroit et stupide qu’à ses débuts.

Retour gagnant pour le duo Edwards-Sellers qui fait feu de tout bois – avec le concours de Henry Mancini, de retour à la musique d‘un film de son vieil ami. Les gags sont innombrables : voyez plutôt l’entrée en scène de Clouseau qui s’en prend à un innocent aveugle et son «minkey» au lieu d’arrêter les voleurs d’une banque… et qui assomme le directeur de l’établissement !

Citons aussi, entre autres gags qui font mouche, les démêlés de Clouseau avec un aspirateur surpuissant, ou la rencontre de l’Inspecteur avec un chauffeur de taxi encore plus stupide que lui. Clouseau veut prendre en filature un suspect et dit au chauffeur «suivez cette voiture !». Classique. Le chauffeur obtempère, descend et se met à courir à pied derrière la voiture suspecte !! Sellers est comme d’habitude hilarant avec ses déguisements et son accent, faisant même rire sa partenaire Catherine Schell qui a bien du mal à garder son sérieux en plein dialogue… Le style de mise en scène d’Edwards est le même, quoiqu’un peu plus «européen», le classieux format 2.35 avec Technicolor étant remplacé par le format 1.85 plus resserré. La construction des gags est parfaite, comme il se doit.

Le film remporte un grand succès au box-office, rétablissant les carrières des deux complices, et Blake Edwards obtient au passage une quatrième nomination partagée au WGA Award de la Meilleure Comédie.  

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On ne va pas s’arrêter en si bon chemin, et Edwards tourne dans la foulée THE PINK PANTHER STRIKES AGAIN / QUAND LA PANTHERE ROSE S’EMMÊLE. Des trois PANTHERE ROSE tournés par Edwards et Sellers dans les années 1970, c’est certainement le meilleur… et le plus fou !

Aussi fou que l’infortuné Commissaire Dreyfus, que les bêtises de Clouseau ont envoyé finalement à l’asile psychiatrique. Clouseau a maintenant le bureau de son ancien supérieur, et, quand celui-ci est guéri, ne trouve rien de mieux que d’aller lui rendre une visite amicale… Il n’en faut pas plus pour que Dreyfus craque à nouveau. L’intrigue part dans le délire total, parodiant les James Bond les plus «énormes» avec bonheur. Dreyfus s’évade, et rassemble une armée d’assassins internationaux dans le seul but d’éliminer l’increvable Clouseau. Il va même jusqu’à kidnapper un physicien et son arme absolue, pour pousser les services secrets du monde entier à éliminer Clouseau qui ne voit toujours rien venir…  

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Impossible de garder son sérieux plus de trente secondes dans ce film à mourir de rire. Clouseau et Cato jouent à Bruce Lee Vs. Chuck Norris et massacrent une fois de plus le décor ; l’Inspecteur mène un interrogatoire d’anthologie en Angleterre, à côté duquel la confrontation finale d’A SHOT IN THE DARK paraît bien sage en comparaison. Il dégringole un escalier, écrase les orteils des suspects, se prend la main dans une armure, veut chasser une mouche à coups de masse d’armes et finit par fracasser un piano d’une valeur inestimable (ce à quoi il ajoute, imperturbable : «Plus maintenant !»). Clouseau se promène aussi en Bavière, en pleine Fête de la Bière (gare à la «tyrolienne» aux tétons plus que pointus et à l’assassin italien nain – Deep Roy, familier des futurs Tim Burton !). Il a un dialogue d’anthologie avec un brave aubergiste, au sujet d’un petit roquet apparemment inoffensif à ses pieds : «Est-ce que votre chien mord ? – Non. – (…) Mais vous m’aviez dit que votre chien ne mord pas ! – Ce n’est pas mon chien !»)… et j’en passe et des meilleures, comme le générique animé où la Panthère rejoue LA MELODIE DU BONHEUR en hommage à Julie Andrews… sans oublier le caméo surprise de l’assassin égyptien : Omar Sharif !

Edwards et son coscénariste Frank Waldman remportent le WGA Award de la Meilleure Comédie. Le film est un nouveau carton au box-office… et un parfait antidépresseur !  

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La saga de l’Inspecteur Clouseau se conclut en beauté en 1978 avec REVENGE OF THE PINK PANTHER / LA MALEDICTION DE LA PANTHERE ROSE, avec l’équipe habituelle ! Cette fois, l’indestructible inspecteur est confronté à la redoutable French Connection et la Mafia italo-américaine (merci William Friedkin et Francis Ford Coppola) qui a juré sa mort. Les fous, ils ne savent pas ce qui les attend… Clouseau se fait passer pour mort, afin de tromper ses ennemis – même Cato s’y laisse prendre et transforme l’appartement de l’inspecteur en maison de passe chinoise ! Le brave domestique est d’ailleurs de l’aventure complète, accompagnant Clouseau jusqu’à Hong Kong, alors que Dreyfus, de nouveau libéré de l’asile, a pour mission d’enquêter sur la supposée mort de sa bête noire – ce qui n’arrange pas sa santé mentale, on s’en doute. Parmi les grands moments de cette nouvelle aventure, la rencontre de Clouseau avec un assassin travesti, joué(e) par Sue Lloyd, actrice qui se faisait réellement passe pour un homme travesti en femme… l’idée fera son chemin dans l’esprit d’Edwards, avec le résultat que l’on sait quelques années plus tard.

En attendant, Sellers / Clouseau se déguise en Toulouse-Lautrec (il est un peu à «court» d’argent…), en vieux loup de mer (avec un perroquet gonflable récalcitrant… toujours cette obsession d’Edwards pour les «birdie num num», vrais ou faux ou empaillés), et en Don Corleone d’opérette, le tout avec la même bonne humeur. L’inspecteur aura enfin son heure de gloire sur le parvis de l’Élysée, décoré par le Président de la République ! Avec gags à foison, bien sûr… ah, ce n’est pas avec les chefs actuels de la Ve République qu‘une scène pareille arriverait…

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Malheureusement, la série connaîtra un tragique coup d’arrêt avec le décès prématuré de Peter Sellers en 1980, emporté par une crise cardiaque après des années d‘excès, et de mauvais soins. Edwards aura du mal à surmonter le coup de la perte de son ami, tentant plusieurs fois de raviver la flamme en donnant des suites hélas superflues aux enquêtes de Clouseau…

 

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Blake Edwards était aussi un grand dépressif, anxieux, et souffrant du Syndrome de Fatigue Chronique.

En 1979, le cinéaste, pourtant requinqué par ses récents succès, donne une nouvelle orientation à sa carrière. Il prend le risque d’évoquer frontalement ses angoisses dans des comédies réussies, au ton cependant plus doux-amer derrière les éclats de rire. C’est tout d’abord’10’, en français ELLE, avec Dudley Moore, Julie Andrews et une jeune actrice qui va enflammer la libido de la gent masculine : Bo Derek !

Le récit du film ramène Edwards à Hollywood. Il nous raconte les déboires sentimentaux de George Webber (Dudley Moore), auteur-compositeur à succès, compagnon comblé de la star Samantha Taylor (Julie Andrews), propriétaire et résident d’une villa grand luxe avec vue imprenable sur les orgies d’en face (le voisin et lui ont un accord, chacun peut regarder au télescope les ébats de l’autre avec des bimbos !). Mais George subit les affres de la crise de la quarantaine… Il se fâche avec sa compagne qui ne supporte plus ses caprices et son narcissisme. Un jour, George croise en voiture le regard d’une magnifique jeune femme allant à son mariage… Elle s’appelle Jenny, elle est la fille d’un riche dentiste et va passer sa lune de miel sur les plages (vraiment) brûlantes de Manzanillo au Mexique. George n’a plus qu’une seule idée : séduire la belle, malgré les obstacles, la poisse et les remords…

Le film fait un carton dans le monde entier, largement explicable par les charmes de la belle Bo, dont les dreadlocks blondes et le maillot de bain couleur chair ont fait fantasmer toute une génération… D’ailleurs, Edwards la filme comme un fantasme vivant, à chaque séquence où elle affole la libido de ce pauvre Dudley Moore ! Fantasme forcément décevant au bout du compte, puisque, selon la tradition «edwardsienne», notre héros n’arrivera pas à conclure avec la belle pourtant plus que consentante… que voulez-vous, c’était les années 1970, la liberté sexuelle et l’insouciance, bien avant le SIDA et le retour en force du puritanisme Républicain ! La séquence où George tente en vain de passer à l’acte avec la sublime créature sur l’air du «Boléro» de Maurice Ravel est un des sommets comiques de la filmographie d’Edwards. Le timing de Dudley Moore fait d’ailleurs merveille avec le sens du cadrage et du rythme «à retardement» du cinéaste, qui s’amuse bien une fois de plus à ridiculiser le mode de vie californien. 

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Séquences de choix : George rend visite au prêtre marieur, et découvre une servante pétomane et arthritique, à l’âge plus qu’incertain («chaque fois qu’elle lâche un pet, on bat le chien !») ; George dégringole magistralement les collines de Beverly Hills après une bagarre avec son télescope ; et il découvre à quel point le sable du Mexique est réellement chaud !Incorrigible Edwards, qui cependant laisse percevoir ses failles derrière les gags. Nul doute que la relation de George et Samantha reflète, en l’exagérant aimablement, celle du cinéaste et de la femme de sa vie. Certes, Edwards n’était jamais en manque d‘humour grivois, mais il baisse ici le masque sans complaisance, montrant sa facette dépressive, tout en réservant une jolie déclaration d’amour pour Julie Andrews. Fin de l’histoire : George finit de courir les jupons, et accepte enfin de se consacrer uniquement à sa chère Samantha. Message reçu : ils vont faire l’amour, mais Samantha ferme les volets. De l’autre côté de la vallée, le voisin déluré avec qui George avait passé un accord râle : «je lui offre du porno gratuit, et lui il me donne du Disney !!». Incorrigible, on vous dit ! 10 / Elle vaut à Edwards sa sixième nomination au WGA Award de la Meilleure Comédie.  

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Sur sa lancée, Edwards va signer sa comédie la plus féroce en 1981, S.O.B. Pour «Standard Operational Bullshit», la «connerie opérationnelle standard», selon le langage fleuri du médecin hollywoodien véreux joué par le grandiose Robert Preston. Médecin très spécial chargé de traiter la dépression de Felix Farmer, un cinéaste à succès (Richard Mulligan en alter ego d’Edwards) pressé par le studio qui l’emploie de rattraper un tournage catastrophique… l’innocente comédie musicale interprétée par son épouse Sally (Julie Andrews parodiant les rôles qui ont fait sa renommée) risquant d’être un désastre financier, il la transforme en film cochon ! Un vieil ami bienveillant, Tim (William Holden, dans une de ses dernières apparitions), fait ce qu’il peut pour empêcher le réalisateur de se suicider à maintes reprises, tandis que tout le monde en prend pour son grade : stars égocentriques, critiques commères, agents hystériques… et un producteur, mort sur la plage en plein jogging, n’est remarqué de personne… Marisa Berenson, Shelley Winters et la débutante Rosanna Arquette en starlette complètent le casting de ce film à l’humour très noir, sans doute celui où Blake Edwards se défoule sur le tout Hollywood avec autant de dérision que d’amertume.  

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Les deux clous du spectacle : la fameuse séquence où Julie Andrews se dévergonde encore plus que dans DARLING LILI, tout d’abord. Une scène anthologique où Miss Andrews, la si sage Mary Poppins / Maria Von Trapp, montre ses seins ! L’humour de la séquence passe par la préparation du numéro de l‘actrice, rendue euphorique par les médicaments du «Docteur Feelgood» Preston… Près de trente ans avant le scandale du médecin de Michael Jackson, Edwards brocardait joyeusement les docteurs dealers du show-business américain ! Sans doute la scène la plus drôle jamais jouée par l’actrice, dans tout son répertoire.

Second grand moment, l’enterrement du cinéaste par ses copains ivres morts. Edwards s’inspire d’une histoire célèbre survenue à Hollywood après le décès du grand comédien John Barrymore, grand-père de Drew, notoirement connu pour ses frasques alcoolisées et ses nombreuses conquêtes féminines. Son vieux copain, le cinéaste Raoul Walsh, sérieusement imbibé ce jour-là, «emprunta» le corps de Barrymore quelques heures aux pompes funèbres, pour un dernier toast avec Errol Flynn… Complètement cuits, Walsh et Flynn promenèrent leur défunt ami en voiture dans les rues de Hollywood, pour un dernier tour de scène !! Blake Edwards reprend la même scène, en poussant le bouchon encore plus loin : les vieux copains échangent le corps de leur défunt ami avec un anonyme – qui a donc droit à de glorieuses funérailles devant le gratin de Los Angeles -, puis célèbrent des funérailles vikings en haute mer !

L’humour noir et l’autodérision n’étant pas vraiment du goût alors à la mode, S.O.B. essuie un échec cinglant, auprès du public et de la critique. On ne lui pardonne pas de «cracher dans la soupe»… même s’il nous montre au grand jour les aspects les plus déplaisants de l’industrie hollywoodienne sous l’angle du rire. Dommage, car il s’agit sans doute d’un des meilleurs films d’Edwards, le plus caustique et le plus sous-estimé de sa carrière.

Il obtient pour S.O.B. sa septième nomination au WGA Award de la Meilleure Comédie.  

 

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Qu’à cela ne tienne, Edwards, qui fête alors ses 60 ans, rebondit de fort belle manière l’année suivante, en offrant un rôle en or à Julie Andrews.

VICTOR/VICTORIA, avec également James Garner et Robert Preston, est un remake du film de 1933 VIKTOR UND VIKTORIA, de Reinhold Schünzel. Il s’inspire aussi de l’actrice Sue Lloyd, pour cette histoire désormais classique de travestissement. Dans le Paris des années 1930, l’actrice et chanteuse Victoria Grant (Andrews), au chômage, ne trouve pas le rôle qui sauvera sa carrière en ruines. Sa rencontre avec un artiste homosexuel, Carroll Todd (Preston), débouche sur une idée saugrenue : les hommes travestis en femmes faisant le succès des cabarets, Todd persuade Victoria de se faire passer pour un comte polonais déchu, Victor Grazinski, qui se produit sur la scène grimé en femme ! Le public n’y voit que du feu, le succès est assuré, mais la venue d’un séduisant avocat marron de Chicago, King Marchand (Garner), va compliquer la situation à loisir… Victoria craque pour le bel homme, mais ne peut se démasquer sans risquer le retour à la misère ; tandis que le viril King, homme à femmes invétéré, est très perturbé à l’idée de s’avouer qu’il est amoureux d’un homme…  

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C’est le pinacle de la carrière d’Edwards. Et, loin devant TOOTSIE avec Dustin Hoffman tourné à la même époque, la meilleure comédie sur le travestissement depuis l’inégalable CERTAINS L’AIMENT CHAUD de l’ami Billy Wilder. La reconstitution du Paris de l’entre-deux-guerres mondiales est remarquable de réalisme, et la mise en scène d’Edwards toujours soigneusement travaillée aussi bien dans les gags (dont un mémorable passage au restaurant se concluant par une bagarre collective homérique) que les entraînants numéros musicaux concoctés avec Henry Mancini. Julie Andrews obtient des louanges méritées pour la finesse de son interprétation, mêlant habilement l’humour, le pathétique, et la séduction ambiguë du faux aristocrate. Garner n’est pas en reste, tirant vers le haut un rôle qui pourrait être caricatural mais provoque une certaine sympathie, et Robert Preston, pour sa seconde collaboration avec Edwards, s’avère être un véritable voleur de scènes… Son interprétation en travesti grotesque rejouant «The Shady Lady from Seville» est un sommet de burlesque décomplexé !VICTOR/VICTORIA est un succès international, qui vaut à Edwards de nombreuses récompenses : une nomination à l’Oscar du Meilleur Scénario Adapté, le César du Meilleur Film Étranger, le David di Donatello du Meilleur Scénario pour un Film Étranger, et un son second WGA Award pour la Meilleure Comédie Adaptée.   Après ce triomphe, la suite de la carrière d’Edwards est malheureusement plus inégale. Le cinéaste ne s’est jamais vraiment remis du décès de Peter Sellers, alors qu’ils préparaient une sixième aventure de l’Inspecteur Clouseau, ROMANCE OF THE PINK PANTHER. Voulant rendre hommage à son ami, Edwards rassemble des scènes inédites, rejetées des montages des précédents films : TRAIL OF THE PINK PANTHER / A la Recherche de la Panthère Rose, où les acteurs réguliers de la saga reviennent dans un scénario à la «Citizen Kane» impliquant la disparition de Clouseau, prétexte pour montrer les séquences inédites avec Sellers. L’hommage passe mal… Edwards est implicitement accusé par la critique d’exploiter l’image du défunt comédien. Le coup est dur, d’autant plus que le film essuie un échec auprès du public, sans doute mal à l’aise. Plaidons quand même en faveur du cinéaste : le laserdisc et le DVD n’existaient pas encore à l’époque. La technologie aurait sans doute permis à Edwards d’insérer ces scènes inédites dans les disques de chaque film, comme c’est désormais la coutume. Il aura voulu empêcher la dégradation des pellicules inutilisées pour rendre un dernier hommage à Peter Sellers.

Parallèlement à ce difficile exercice de montage, Edwards tente de continuer la série avec un nouveau film, sorti en 1983 : CURSE OF THE PINK PANTHER / L’Héritier de la Panthère Rose, avec David Niven, Robert Wagner, Herbert Lom, Roger Moore… au jeune comique Ted Wass d’incarner le successeur de Clouseau, mais surpasser Sellers est impossible… Le film est un nouvel échec, et la carrière de Wass retombera dans l’anonymat complet.

Passons rapidement sur la réalisation suivante d’Edwards, THE MAN WHO LOVED WOMEN / L’Homme à Femmes, avec Burt Reynolds, Julie Andrews et Kim Basinger, qui est un remake humoristique de L’HOMME QUI AIMAIT LES FEMMES de François Truffaut.

Edwards retrouve ensuite en 1984 Dudley Moore dans MICKI & MAUDE, avec également la charmante Amy Irving, alors épouse de Steven Spielberg (qui aura plus d’une fois rendu hommage à l’humour de Blake Edwards, depuis 1941 jusqu’au TERMINAL – où Tom Hanks, héritier du Hrundi V. Bakshi de LA PARTY, partage un siège avec un sosie de Clouseau… – en passant par la bagarre du night-club du TEMPLE MAUDIT et les gags de John Goodman dans ALWAYS). Une comédie sur la bigamie qui ne laisse cependant pas un grand souvenir.

Guère plus heureux par la suite, Blake Edwards avait écrit le scénario de CITY HEAT / Haut les Flingues ! Un film policier humoristique qu’il devait réaliser avec Clint Eastwood et Burt Reynolds. Mais il abandonna le projet, suite à un différend artistique avec Eastwood, le film fut confié à Richard Benjamin.

En 1986, Edwards rend une nouvelle fois hommage à Laurel et Hardy avec A FINE MESS / Un Sacré Bordel… hélas, l’acteur Ted Danson, venu de la sitcom CHEERS, ne saurait rivaliser avec le célèbre duo. Edwards retrouve Jack Lemmon et Julie Andrews pour une comédie dramatique douce-amère, THAT’S LIFE !, dont le titre résume sans aucun doute son état d’esprit d’alors… Un récit largement autobiographique qui ne rencontre cependant pas le succès.

 

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Si Edwards connaît une certaine crise créative dans ses dernières années, il conserve heureusement encore quelques beaux restes. En 1987, il retourne à ce qu’il sait faire à merveille, la comédie burlesque, et obtient un joli succès avec BLIND DATE / Boire et Déboires. Bruce Willis (en pleine ascension, juste entre sa série CLAIR DE LUNE et avant le triomphe de PIEGE DE CRISTAL) et une adorable Kim Basinger en partagent la vedette, et forment un couple aussi sympathique que mal assorti. Willis joue Walter, un brave type plutôt lâche, qui cherche à complaire à son despotique patron… Celui-ci insistant pour que ses adjoints se présentent à une importante soirée d’affaires avec leurs femmes, pour satisfaire un tyrannique client japonais (flanqué de sa vieille et soumise geisha d’épouse…), Walter le célibataire se voit obligé d’accepter un «rendez-vous en aveugle» : sa compagne pour la soirée, Nadia (Basinger), est une perle… Belle, intelligente, touchante, elle est peut-être la femme de sa vie. Seul hic, et un très gros hic : Nadia ne doit pas boire une seule goutte d’alcool, ou gare aux conséquences… Bien entendu, notre anti-héros n’écoute pas le conseil, et la princesse charmante, sitôt le premier verre avalé, devient un cataclysme ambulant !  

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Les rêves de promotion de Walter vont vite partir en fumée, pour la plus grande joie du spectateur et du cinéaste requinqué. Il multiplie les gags sonores et visuels, déclenchant une véritable tornade de désastres sur la tête de ce pauvre Willis, amené au pétage de plombs ! L’acteur est très bon dans un vrai registre comique qu’il exploitera très peu après LA MORT VOUS VA SI BIEN, tandis que Basinger, cataloguée pour ses rôles sexy, s’avère ici être une excellente actrice de pure comédie slapstick. Voir notamment une scène hilarante avec la perruque de la geisha ; LA PARTY n’est pas loin !

Le film remporte un bon succès.  

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En 1988, Edwards retrouve Bruce Willis et James Garner, en tête d’affiche de SUNSET / MEURTRE A HOLLYWOOD, avec également Malcolm McDowell. Un mélange atypique de film policier, western et comédie. Willis et Garner en sont les protagonistes, un duo de héros d’autant plus inattendu qu’ils ont réellement existé. Le premier incarne la star de cinéma Tom Mix, cow-boy héroïque des films muets de Hollywood ; le second incarne de nouveau, vingt après WAY OF THE GUN / SEPT SECONDES EN ENFER de John Sturges, une authentique légende du Vieil Ouest, Wyatt Earp. L’ancien US Marshal qui jadis mena la célèbre fusillade de l‘OK Corral, aux côtés de ses frères et de Doc Holliday, finit réellement sa carrière comme consultant technique sur les plateaux de tournage ! À partir de cette anecdote authentique, Edwards s’amuse à mêler les genres qu’il maîtrise le mieux – et à égratigner une fois de plus le vernis hollywoodien une fois de plus montré sous son jour le moins flatteur. Une intrigue sur fond de gangstérisme, réseaux de prostitution et producteurs véreux met surtout en valeur le duo Willis-Garner, spécialement ce dernier excellent en pistolero vieillissant et toujours charmeur. McDowell incarne un méchant savoureux, curieux croisement entre Charles Chaplin et William Randolph Hearst, le magnat de la presse ; deux noms liés à la mort suspecte du cinéaste Thomas H. Ince, survenue à bord du yacht de Hearst… ce dernier, amant de l’actrice Marion Davies, tenta de tuer Chaplin, autre amant de Davies, mais c‘est l‘infortuné Ince qui fut atteint par ses tirs. Sombre histoire hollywoodienne dont Edwards s’inspire pour sa «detective story» réussie, mais qui ne remporte pas le succès espéré.

Après un détour par le téléfilm JUSTIN CASE avec George Carlin, pilote d’une série avortée, Blake Edwards brille de ses derniers feux en signant en 1989 SKIN DEEP, devenu chez nous L’AMOUR EST UNE GRANDE AVENTURE. Une comédie douce-amère qui continue, dix ans après ELLE, d’explorer les angoisses de l’homme américain ordinaire, tenaillé par sa libido et la crise de la quarantaine, et dépassé par l‘émancipation féminine. Le défunt comédien John Ritter, plus connu pour ses sitcoms, incarne Zach Hutton, un écrivain californien dont la vie tourne au désastre. Ce Don Juan invétéré ne trouve rien de mieux que de tromper sa femme avec sa maîtresse, et celle-ci avec une autre, le même jour sous le même toit ! Le divorce imminent, l’angoisse de la page blanche, les verres d’alcool et le suicide d’un vieil ami plongent Zach dans la déprime. Bien décidé à reconquérir son épouse, Zach connaît quand même de sérieux «moments d’égarement» avec la gent féminine. Cela donne des séquences savoureuses à souhait. Notamment un anthologique duel au préservatif fluorescent entre Zach et un rival, star punk macho et débile, autour du lit d’une belle. Edwards revisite à sa façon les combats au sabre laser des STAR WARS, avec l’aide même d’ILM, le studio d’effets spéciaux de George Lucas !  

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Parmi les autres morceaux d’anthologie, on retiendra particulièrement la vengeance d’une ex furieuse, adepte de l’électrothérapie, contre un Zach affolé… Le tempo et la gestuelle de John Ritter nous montrent les hilarantes «séquelles» du traitement. Dommage cependant que l’acteur, très bon, n’ait pas le profil «bankable» qui aurait fait de SKIN DEEP un plus grand succès. Imaginez, en revoyant le film, ce qu’il aurait donné avec un Ben Stiller ou un Steve Carell dans leurs grands jours… Néanmoins, le film reste une comédie très réussie.  

Après avoir «remaké» son PETER GUNN en téléfilm, Edwards signe son avant-dernier film en 1991 : SWITCH / Dans la Peau d’une Blonde, avec Ellen Barkin. C’est un remake dissimulé d’AU REVOIR CHARLIE, la pièce de George Axelrod dont Vincente Minnelli avait déjà tiré un film avec Debbie Reynolds et Tony Curtis. Au programme de cette comédie, guerre des sexes et travestissement poussé à l’extrême, puisqu’un affreux golden boy, Steve, sexiste et vaniteux, y est tué par trois de ses ex-maîtresses. Dieu lui donne une chance de se racheter en le ramenant à la vie, mais le Diable farceur transforme Steve le macho en Amanda, une blonde ravissante ! Une punition qui vaut à Steve de découvrir les joies et les inconvénients d’une vie de femme moderne, avec les gags que l’on imagine. Edwards ne se refait pas, et signe encore quelques scènes réussies, dont une bagarre collective dans un bar de lesbiennes. Le numéro très drôle d’Ellen Barkin, surjouant volontairement le «mec» piégé dans son nouveau corps, ne masque toutefois pas les faiblesses d’un scénario moins inspiré qu’à l’ordinaire. La comédie se teinte au final de tristesse, un choix qui fait que SWITCH, malgré ses qualités, n’est pas au niveau des meilleurs Edwards.

À 70 ans, le cinéaste conclut sa carrière en demi-teinte. Il crée en 1992 une série télévisée comique, JULIE avec Julie Andrews, qui ne dure que 2 épisodes. Puis il signe son dernier long-métrage de cinéma en 1993, une ultime tentative de relancer sa célèbre série : LE FILS DE LA PANTHERE ROSE, avec Roberto Benigni, Herbert Lom et Claudia Cardinale… On peut s’amuser de voir cette dernière, qui jouait la Princesse Dala dans le film original, reprendre le rôle de la douce Maria, la soubrette incarnée par Elke Sommer dans A SHOT IN THE DARK. Apparemment, elle et ce brave Clouseau ont pu enfin conclure. Elle a donné naissance à un fils, Jacques Gambrelli, aussi gaffeur que son illustre paternel. Hélas, le cœur n’y est plus… l’histrion épuisant Benigni ne peut rivaliser avec le génie comique de Sellers, et le film est un échec cinglant.Fin de carrière un peu amère de la part du grande Edwards, lauréat en cette année 1993 d’un Preston Sturges Award de la Directors Guild of America. Il signe sa dernière réalisation pour la télévision en 1995, un «auto-remake» de VICTOR/VICTORIA, toujours avec Julie Andrews. Edwards goûtera aux joies bien méritées d’une semi-retraite professionnelle, tout en faisant de rares apparitions publiques, et participant à divers projets, en dépit de la détérioration de sa santé. En 2000, il est interviewé dans le documentaire biographique I REMEMBER ME, de Kim A. Snyder. Il est l’un des patients atteints du syndrome de Fatigue Chronique, décrivant la maladie dont il souffrit toute sa vie.

Il sera bien naturellement crédité au générique des deux PANTHERE ROSE avec Steve Martin, en 2006 et 2009, comme créateur original du personnage de l’Inspecteur Clouseau. On retrouvera aussi Edwards comme assistant de production pour la série télévisée de 2007, ON THE ROAD IN AMERICA – documentaire racontant les pérégrinations de quatre Arabes musulmans voyageant aux USA.

Et, bien entendu, Edwards recevra plusieurs récompenses honorifiques pour sa riche carrière dans ses dernières années. Il a eu droit à son étoile sur le Walk of Fame du 6910 Hollywood Boulevard. Edwards fut aussi récompensé en 2002 d’un Laurel Award de la WGA pour sa carrière de scénariste.  

 

Gardons le meilleur hommage pour la fin, lors de la cérémonie des Oscars de 2004 : c’est Jim Carrey, un grand admirateur de Peter Sellers, rend un hommage mémorable à Blake Edwards. Ce dernier arrive sur scène en fauteuil roulant, et… voyez la suite ! «Touche pas à mon Oscar !» Après le gag, Blake Edwards rendra un hommage affectueux à sa chère Julie Andrews, ainsi qu’aux sans grade du cinéma – dont le préposé au ramassage de crottes d’éléphanteau de LA PARTY !    

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Salut Blakie. Puisses-tu rejoindre tes vieux copains Lemmon, Curtis, Sellers, Henry Mancini et compagnie, dans une grande fiesta céleste…

Monsieur Schwartz et Anthony Adverse – Tony Curtis (1925-2010)

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Tony CURTIS (1925-2010)  

Bien des stars et des cinéastes se bousculent, dans les travées de la vieille salle de cinéma vieillissante qui me tient lieu de cerveau, prêtes à remonter sur l’écran à l’énoncé de leur nom. Celui de Tony Curtis évoque les derniers grands feux de l’Âge d’Or de Hollywood dans tous sa gloire et ses excès, rappelant aussi le souvenir nostalgique d’un vieil ami qu’on aurait perdu de vue depuis longtemps, et dont on vient d’apprendre le décès.

Pour ma part, avant le monumental CERTAINS L’AIMENT CHAUD, ou le succès «culte» exagéré de la série télévisée AMICALEMENT VÔTRE (les deux titres que les nécrologies du monde entier ont retenu en oubliant tout le reste), Tony Curtis, l’incarnation du Don Juan rigolard et débrouillard des années 1950-1960, évoque un autre souvenir de cinéphile, bien peu glamour et réellement terrifiant…  

Nous sommes en novembre 1963 ; toute l’Amérique pleure devant les funérailles télévisées du Président Kennedy, assassiné à Dallas quelques jours plus tôt. Dans la cité de Boston, comme partout ailleurs dans le pays, le Temps s’est arrêté avec le deuil d’une nation. Les rues sont désertes, personne n’est parti au travail ce jour-là… personne, sauf un homme entrant dans un vieil immeuble. Bouffi, le regard apparemment éteint, Albert DeSalvo est un modeste plombier… Mais il est aussi l’Étrangleur de Boston, ce tueur en série qui terrorise les femmes seules et met la police en échec. Et il est parti en chasse, ce jour-là… Devant les caméras de Richard Fleischer dans le film homonyme de 1968, le «gentil» Tony Curtis campe son personnage le plus trouble, le plus terrifiant par son réalisme, et vient en quelques instants d’inscrire dans ma mémoire de jeune cinéphage l’un des assassins les plus marquants du 7e Art.    

Tony Curtis ne fut certes pas célèbre pour ce seul rôle-là, et doit aussi être salué pour ses personnages humoristiques, mais il n’en fut pas moins, dans ses meilleurs rôles, porteur d’une certaine ambivalence que de grands cinéastes, fines mouches, ont su détecter derrière le masque de l’incorrigible séducteur qu‘il fut.

Coïncidence curieuse, Curtis est mort un jour après Arthur Penn. Le contraste est évident dans la carrière de ces deux hommes qui ont fait, chacun à leur façon, une partie du cinéma américain : Penn, homme de gauche, profondément anti-establishment, s’est souvent retrouvé en conflit avec Hollywood (celui des studios comme celui des corporations), tandis que Curtis doit sa célébrité et ses meilleurs rôles au même système hollywoodien… a priori, peu de choses rassemblent les deux hommes. Si ce n’est que Penn, mort à New York, et Curtis, né à New York, étaient tous deux des descendants de la «Mittel-Europa» partie en Amérique !  

 

Tony Curtis s’appelait en réalité Bernard Herschel Schwartz, un petit gars natif du Bronx, qui vit le jour le 3 juin 1925. Ses parents, Emanuel et Helen, étaient des immigrants Juifs hongrois. Dans ses mémoires, Tony Curtis racontera de son enfance qu’elle fut tout sauf heureuse. Exerçant le métier de tailleur, Emanuel, homme calme et effacé, ramène un maigre salaire faisant tout juste vivre sa famille (Bernard a aussi deux jeunes frères, Robert et Julius) dans leur modeste séjour derrière l’atelier. La vie est dure pour les enfants Schwartz : leurs parents se disputent souvent devant eux. Agressive envers son mari, Helen se montre aussi brutale envers ses fils, battant Bernard et ses frères… Impossible pour eux de savoir alors que Helen souffre de schizophrénie. Robert, traumatisé par les coups qu’il reçoit, finira semble-t-il sa vie hors du foyer, dans un asile. Bernard et Julius restent seuls avec leurs parents, et les deux frères seront inséparables, pour un temps : à 10 ans, Bernard doit être – temporairement – confié à un orphelinat, seule solution envisagée par les parents pour tenir bon en ces années de Grande Dépression… Pire encore, Julius meurt, tué par une voiture, alors que Bernard n’a que 13 ans. Seule vraie échappatoire pour le gamin dans ce quotidien pénible, la débrouille dans la rue et, dès que possible, l’école buissonnière dans les salles de cinéma du quartier ! En grandissant, Bernard se trouve un héros, un modèle à suivre sur les écrans, en la personne de Cary Grant, dont il suit les films.  

 

Le jeune Schwartz grandit dans la rue, ne fréquente pas de grandes écoles, et aurait pu devenir un petit voyou du Bronx si l’Amérique n’était pas entrée dans la 2e Guerre Mondiale. Dès qu’il a l’âge requis, Bernard, emballé par les grands films guerriers patriotiques, ceux avec Tyrone Power et son héros Cary Grant, s’engage dans la Navy. Le voilà bientôt membre de l’équipage du sous-marin Proteus durant les dernières années du conflit. Le sous-marin en question n’a pas déteint en rose, semble-t-il (voir l’année 1959, plus loin dans ce texte, pour l‘allusion…). Il assistera à la reddition du Japon depuis son poste, en baie de Tokyo.

La guerre étant finie, qu’est-ce qu’un jeune homme nommé Bernard Schwartz peut bien faire de son avenir ? La réponse est vite trouvée : sûr de son bagout, de son sens naturel du Système D (qui s’avèrera idéal des années plus tard pour nombre des personnages qu’il jouera à l’écran), et surtout doté d’une vraie gueule de tombeur, Bernard décide de devenir acteur ! Le voilà bientôt à la New York Dramatic Workshop, sous l’enseignement d’un professeur prestigieux, Erwin Piscator. Parmi les autres étudiants, d’autres talents prometteurs tels que Walter Matthau ou Rod Steiger, eux aussi en pleine période de vache enragée…

Les photos de Bernard Schwartz lui valent d’être repéré par Joyce Selznick, la nièce du redoutable producteur David O. Selznick, qui se trouve être chercheuse de talent et directrice de casting à Hollywood. Madame Selznick a le flair pour détecter le potentiel de star de ce jeune homme à l’accent du Bronx, et, en deux temps trois mouvements, Bernard Schwartz décroche en 1948 un contrat de sept ans chez Universal Pictures. Le jeune comédien comprend vite les méthodes alors en cours dans les studios, à savoir qu’il lui faut se trouver un nom d’artiste plus approprié (comprendre, moins «ethniquement prononcé», en langage politiquement correct) pour devenir une star de l’écran. En mêlant le prénom du héros du roman ANTHONY ADVERSE (pour faire court : l’histoire d’un jeune homme, né d’un adultère, qui aura une vie agitée, professionnellement et sentimentalement) et d’un nom de famille du côté maternel, «Kurtz», et en «américanisant» son pseudonyme, Bernard Schwartz devient donc Tony Curtis !  

Voilà un nom qui sonne nettement mieux pour un jeune premier séduisant, charmeur et athlétique, qui n’a alors (il le reconnaîtra bien plus tard) pour seule ambition que de devenir célèbre et tomber les plus belles pépées ! Ce en quoi il réussit dès ses débuts, connaissant des liaisons avec Yvonne De Carlo, ou une certaine starlette rousse nommée Marilyn Monroe, avant de rencontrer Janet Leigh, qui sera sa partenaire attitrée dans plusieurs films des années 1950, la première et la plus célèbre de ses six épouses successives.  

 

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Il apparaît dans ses premiers films en 1949, par un court-métrage comique réalisé et interprété par Jerry Lewis, HOW TO SMUGGLE A HERNIA ACROSS THE BORDER, avec donc Janet Leigh. On le voit aussi jouer les seconds rôles ou les silhouettes dans deux films noirs de la grande époque, CITY ACROSS THE RIVER (Graine de Faubourg), et surtout un bijou de Robert Siodmak, CRISS CROSS (Pour toi j‘ai tué…), avec Burt Lancaster et Yvonne De Carlo. Incarnant un gigolo, non crédité au générique, il séduit cette dernière en dansant avec elle, à la grande jalousie de Lancaster ! Curtis tient aussi un second rôle, crédité celui-là, le sergent de cavalerie Doan, dans WINCHESTER 73, grand western d’Anthony Mann, aux côtés de James Stewart, Shelley Winters, Rock Hudson et le vieux briscard John McIntire.

Tony Curtis et Janet Leigh se marient en 1951, et deviennent du même coup le «jeune couple romantique» par excellence aux yeux de la presse américaine. De leur mariage, ils auront deux filles, Kelly et Jamie Lee Curtis, laquelle, devenue grande, deviendra une actrice célèbre, de HALLOWEEN à TRUE LIES en passant par UN POISSON NOMME WANDA ou UN FAUTEUIL POUR DEUX. Le bonheur apparent durera onze ans, mais en privé, les frasques de Tony (copain de virée du «Rat Pack», la bande de Frank Sinatra et Dean Martin, synonyme de fiestas, de filles légères, de drogue et d’alcool à foison) auront peu à peu raison de leur mariage.

Curtis obtient est pour la première fois en tête d’affiche dans THE PRINCE WHO WAS A THIEF (Le Voleur de Tanger), fantaisie romantique kitsch de Rudolph Maté, avec Piper Laurie. Un succès qui fait de Curtis un prince des 1001 Nuits, et qui lui vaudra de tourner l’année suivante LE FILS D’ALI BABA, tout un programme ! Durant cette période, le sourire de Tony Curtis n’encourage pas vraiment les producteurs à lui confier des rôles forts, et il joue dans des films, reconnaissons-le, souvent oubliables. Signalons cependant une curiosité, une comédie de Douglas Sirk en 1952, NO ROOM FOR THE GROOM, toujours avec Piper Laurie.  

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En 1953, Curtis remporte un franc succès dans le rôle-titre de HOUDINI (Houdini le Grand Magicien) de George Marshall, avec Janet Leigh, très sympathique biographie romancée, dans un superbe Technicolor, de la vie du grand magicien, maître de l’évasion impossible et ennemi des faux médiums. Un rôle qui lui va comme un gant (de magicien), en raison notamment d’une certaine ressemblance entre le parcours des deux hommes, enfants d’immigrants ayant connu une enfance difficile à New York. La bonne humeur et l’aisance physique de Curtis, qui accomplit lui-même certaines acrobaties, le rendent particulièrement attachant, et l’acteur commence à montrer un certain don pour le drame, dans certains passages du film.

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Avec la fin de son contrat d’exclusivité chez Universal, Tony Curtis peut enfin s’affranchir de son étiquette de sex-symbol un peu léger, pour incarner des rôles plus consistants. Le succès est au rendez-vous, pour sa période la plus faste.

Cela commence en 1956 avec le classique TRAPEZE de Carol Reed ; au Cirque d’Hiver, sur la piste comme en coulisses, Burt Lancaster et lui rivalisent pour gagner le cœur de la sublime Gina Lollobrigida (hmm, Ginaaa…), jusqu’au drame… Une histoire classique de compétition amoureuse, magistralement jouée et interprétée, histoire qui prend toutefois une tournure particulière quand circuleront certaines rumeurs sur l’amitié très virile, hors du plateau, entre Lancaster et Curtis… Aucune biographie officielle, me semble-t-il, n’a confirmé cette histoire, aussi faut-il rester prudent. Cela dit, la bisexualité de Lancaster est maintenant connue (et d’ailleurs ne disait-on pas, quand il quittait le plateau : «tiens, le gay part» ? … désolé, je n‘ai pas pu résister !) ; les rapports amoureux entre les trois personnages dans le film donne à ce dernier une touche d’ambiguïté que l’Amérique de l’époque ne soupçonnait sûrement pas !  

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En 1957, il tourne le premier de ses films réalisé par le futur maître de la comédie, Blake Edwards, CORY (L’Extravagant Mr. Cory), le rôle-titre dramatique d’un homme victime du démon du jeu. Il joue ensuite dans le venimeux SWEET SMELL OF SUCCESS (Le Grand Chantage), réalisé par Alexander Mackendrick, où il retrouve Burt Lancaster. Curtis est particulièrement bon dans le rôle de Sidney Falco, l’homme à tout faire, «exécuteur» des basses œuvres de J.J. Hunsecker (Lancaster), redoutable et puissant patron de presse, inspiré par Walter Winchell. Combinard, cynique, veule et amer, Sidney n’hésite pas à salir la réputation de tous ceux qui osent se mettre en travers de la route de son détesté patron, même des innocents… situation difficile qui devient insupportable pour lui quand il doit s’occuper des amours de la sœur du «boss», jeune femme fragile dont il est secrètement amoureux. Un personnage complexe qui permet à Curtis de prouver sa valeur de comédien. Sa prestation est d’ailleurs officiellement saluée d’une nomination au BAFTA Film Award (l’équivalent britannique de l’Oscar) du Meilleur Acteur Étranger, et d’une 5e Place au Golden Laurel de la Meilleure Performance Dramatique Masculine.

 

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1958 est une année bien remplie pour Curtis, qui enchaîne quatre films dans la foulée. C’est d’abord un très grand classique du cinéma d’aventures, LES VIKINGS avec Kirk Douglas, Ernest Borgnine et Janet Leigh. Devant les caméras de Richard Fleischer, Curtis est Eric, l’esclave orphelin dresseur de faucons, ignorant tout de ses origines, et soumis à la brutalité toute Viking du féroce Einar (Douglas)… Il faut dire qu’Eric a la fierté des rois, et n’a pas accepté d’être malmené par ce dernier. Il lui crève un œil, et Einar, furieux, n’attend qu’une occasion pour le tuer… Ce qui nous vaudra, au final, un affrontement épique au sommet d’une tour, entre les deux ennemis, pour déterminer qui ravira la princesse jouée par Janet Leigh. Le duel est furieux, nos deux protagonistes mutilés ne retiennent pas leurs coups, magnifiés par le CinémaScope et la musique, épiques à souhait. Le climax parfait d’un grand récit médiéval comme on aime les redécouvrir, pour ce précurseur des BRAVEHEART, TREIZIEME GUERRIER et autres films «d’épées et de feu» !  

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Cette même année, Tony Curtis s’illustre aussi dans le rôle du Caporal Britt Harris, aux côtés de Frank Sinatra dans KINGS GO FORTH (Diables Au Soleil), film de guerre et de romance de Delmer Daves, où les deux hommes en pleine 2e Guerre Mondiale tombent amoureux de la même femme, Natalie Wood. Une de ses partenaires favorites à l’écran, et une conquête de plus en privé ! Curtis remporte aussi un très grand succès avec le thriller THE DEFIANT ONES (La Chaîne), un classique de Stanley Kramer, avec Sidney Poitier. Le scénario est simple et efficace – deux prisonniers que tout oppose, l’un Blanc et l’autre Noir, doivent fuir ensemble, retenus par une chaîne. Curtis insista pour être crédité avec Poitier ensemble au générique. Une révolution pour l’époque, alors que la discrimination raciale était encore de rigueur aux Etats-Unis, quelques années avant la grande lutte pour les Droits Civiques des Noirs Américains. La prestation de Curtis est unanimement saluée, et elle lui vaudra une nomination à l’Oscar du Meilleur Acteur, au Golden Globe du Meilleur Acteur, et au BAFTA Film Award du Meilleur Acteur Étranger.

L’acteur conclut cette année bien remplie avec une comédie de Blake Edwards, aux côtés de son épouse, THE PERFECT FURLOUGH (Vacances à Paris). Il remporte un Bambi Award (récompense d’une cérémonie allemande) pour ce film. Et pour l’anecdote, remporte aussi des prix tels que la Golden Apple (équivalent de notre Prix Orange) de l’Acteur le Plus Coopératif, le Henrietta Award aux Golden Globe – catégorie Acteur Favori, et le Photoplay Award de la Star Masculine la Plus Populaire.  

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Curtis est au sommet de sa gloire, et, en 1959, enchaîne avec bonheur et coup sur coup avec deux merveilles de la comédie américaine, signée par ses maîtres ! Vous aurez bien sûr reconnu une photo de CERTAINS L’AIMENT CHAUD, le chef-d’œuvre de Billy Wilder, avec Marilyn Monroe et Jack Lemmon. L’histoire est connue de tous : Curtis et Lemmon sont Joe et Jerry, deux musiciens de jazz de Chicago en 1929, l’époque des gangsters et de la Prohibition. Chômeurs après une descente de police et une série de coups durs, les deux compères sont témoins du Massacre de la Saint-Valentin mené par le truand Spads Colombo (George Raft en pseudo Al Capone), et s’enfuient à temps. Pour ne pas être repérés par les sbires de Spads, ils n’ont pas le choix : ils doivent quitter Chicago par le premier train, direction Miami, avec un orchestre féminin. Forcés de se travestir, et désormais prénommés Joséphine et Daphné, les deux musiciens craquent pour la belle chanteuse Sugar (Marilyn)… en dire plus serait un crime !  

Si la belle Marilyn retient toute l’attention du spectateur, le numéro de duettistes formé par Curtis et Lemmon est une merveille. Lemmon est l’auguste, le clown perpétuel qui échoue dans toutes ses tentatives pour séduire la belle, et va se retrouver dindon de la farce pour le plus grand bonheur du spectateur – et du vieux milliardaire libidineux Osgood (Joe E. Brown), tombé fou amoureux de «Daphné»… Clown blanc du duo, Curtis joue plus en subtilité, contrepoint parfait de son collègue. Joe le dragueur baratineur devient la sage et prude Joséphine… qui, pour arriver à ses fins avec Sugar, va se travestir à nouveau en William Shell Oil Junior, faux héritier millionnaire que Sugar va s’évertuer à déniaiser ! Pour camper ce dernier, Curtis s’inspire tout naturellement de son idole Cary Grant (dans L‘IMPOSSIBLE MONSIEUR BEBE notamment)…

Un grand moment, servi chaud par l’iconoclaste Billy Wilder à la réalisation. Rusé, le cinéaste s’amuse à nous faire passer, derrière les éclats de rire, un message incroyable pour l’époque : l’ambiguïté que provoque Curtis en travesti, puis en jeune coincé oubliant sa boucle d’oreille avant un rendez-vous galant, se termine sur une apothéose des plus osées du cinéma américain. Sugar se laisse finalement embrasser par Joe… mais seulement quand celui-ci s’assume en femme, ému(e) par la chanson «I’m through with love». Il/elle donne donc à Marilyn un baiser saphique ! Le happy end et la dernière réplique légendaire adressée à Jack Lemmon permettent de faire passer, dans la joie, la pilule au plus conservateur des spectateurs de l’époque. Du grand art !

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Après avoir imité Cary Grant, Tony Curtis a enfin l’occasion de jouer aux côtés de son modèle, dans une autre comédie qui fait également un triomphe : OPERATION JUPONS, son troisième film mis en scène par Blake Edwards. Interprétant le Lieutenant J.G. Nicholas Holden, Curtis retrouve un univers qui lui est familier – la vie à bord d’un sous-marin américain pendant la 2e Guerre Mondiale, dans le Pacifique. Il va sans dire qu’avec le réalisateur des PANTHERE ROSE et autres LA PARTY aux commandes, on nage très vite en eaux burlesques : le sous-marin commandé par Cary Grant est coulé plusieurs fois de suite au port, torpille accidentellement un camion, connaît un problème de peinture qui le fait virer au rose fuchsia (un incident qui paraît-il eut vraiment lieu !)… et surtout recueille cinq charmantes infirmières militaires qui ont vite fait de perturber la bonne marche du navire ! Pour la plus grande joie, entre autres, du Lieutenant Holden, véritable roi de la combine et de la récupération illégale de matériel militaire, et naturellement porté sur la gent féminine. Un rôle sur mesure donc pour Curtis, qui s’en donne à cœur joie.  

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En 1960, la popularité de Curtis au box-office ne se dément pas, grâce à un nouveau succès comique, QUI ETAIT DONC CETTE DAME ? de George Sidney, avec Janet Leigh et Dean Martin, puis l’acteur enchaîne avec un rôle plus dramatique dans THE RAT RACE (Les Pièges de Broadway) de Robert Mulligan avec Debbie Reynolds.  

Il accepte aussi un second rôle dans le classique épique SPARTACUS, dont Kirk Douglas est le producteur et la vedette. Douglas qui renvoie un cinéaste pourtant brillant, Anthony Mann, après le tournage des premières séquences (celles de la mine de sel), et le remplace illico par le jeune Stanley Kubrick, après leur collaboration sur LES SENTIERS DE LA GLOIRE. Un film à très grand spectacle, un des meilleurs du genre, indémodable, qui rassemble un casting cinq étoiles : Laurence Olivier, Jean Simmons, Peter Ustinov et Charles Laughton. Curtis joue un second rôle, l’esclave poète fugitif Antoninus, qui rejoint la troupe de rebelles menée par Spartacus face aux légions romaines de l’impitoyable et ambitieux Général Crassus (Olivier)… 

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Le tournage se passe mal entre Douglas et Kubrick, qui n’est pas du genre à se comporter en «yes man» hollywoodien… le tournage est très long, tendu, usant la patience des acteurs. Quelque peu mis au second plan, Curtis donne cependant une certaine gravité mélancolique à son personnage. Stanley Kubrick, bien qu’appelé de dernière minute, a quand même l’occasion ça et là de s’emparer du film… et de pousser la provocation vis-à-vis des bonnes mœurs américaines au-delà du raisonnable, pour l’époque, via une scène choquante pour le public de l’époque : une scène de bain où Crassus, bisexuel affirmé, attiré par la beauté d’Antoninus, tente de séduire ce dernier dans une séquence ouvertement homoérotique qui sera promptement écartée du montage final ! Il faudra attendre la restauration du film, trente ans plus tard, pour que la séquence soit réintégrée – Curtis doublant sa propre voix, celle d’Olivier, décédé entre-temps, sera interprétée par Anthony Hopkins.  

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Par ailleurs, Curtis brille aussi dans une autre séquence, un second duel à l’épée contre Kirk Douglas, deux ans après LES VIKINGS. Cette fois-ci, c’est Kirk qui l’emporte, dans les larmes cependant (Spartacus et Antoninus étant poussés à s’entretuer pour satisfaire la cruauté de Crassus). L’occasion encore pour Kubrick de glisser un autre sous-entendu homosexuel, le duel dramatique s’achevant par la mort d’Antoninus mourant dans les bras de son ami, dans une pose évoquant la fatigue post-coïtale plutôt que des adieux fraternels !  

 

En 1961, Tony Curtis s’illustre de nouveau devant les caméras de Robert Mulligan, THE GREAT IMPOSTOR (Le Roi des Imposteurs), une comédie dramatique avec Karl Malden. Dans le rôle de Ferdinand Waldo Demara Jr., un faussaire adepte du changement d’identité, Curtis y est un précurseur possible du personnage de Leonardo DiCaprio dans CATCH ME IF YOU CAN (Arrête-Moi Si Tu Peux) de Steven Spielberg… Sa prestation dans le drame de Delbert Mann THE OUTSIDER / Le Héros d’Iwo-Jima lui vaut de nouveau les éloges. Il y joue le rôle d’Ira Hayes, le soldat Indien héros malgré lui de la célèbre photo du drapeau d’Iwo-Jima, histoire qui inspirera à Clint Eastwood le magnifique FLAGS OF OUR FATHERS (Mémoires de nos Pères).  

1962 : Tony Curtis divorce d’avec Janet Leigh, après onze ans d’un mariage parti à la dérive. Sur les écrans, l’acteur joue Andrei, le fils de Yul Brynner, alias TARAS BULBA, film d’aventures mis en scène par J. Lee Thompson, et revient à la comédie avec 40 POUNDS OF TROUBLE (Des Ennuis à la Pelle) de Norman Jewison.

En 1963, Curtis épouse Christine Kaufmann, dont il aura une fille, Allegra. Après une apparition amicale dans THE LIST OF ADRIAN MESSENGER (Le Dernier de la Liste) de John Huston, aux côtés entre autres de Kirk Douglas, Frank Sinatra et Burt Lancaster, l’acteur joue de nouveau un sous-officier débrouillard, le Caporal Jake Leibowitz, dans l’intéressant CAPTAIN NEWMAN M.D. (Le Combat du Capitaine Newman), mélange de comédie, drame et film de guerre avec Gregory Peck et Angie Dickinson, mis en scène par David Miller. Un rôle plaisant, mais Curtis se sent peu à peu «enfermé» dans les rôles de comédies rarement marquantes. On notera cependant une comédie jugée mineure de Vincente Minnelli avec Debbie Reynolds, AU REVOIR CHARLIE, où il est encore question de confusion des sexes – George, le personnage joué par Curtis, ne soupçonne pas un instant que la jolie Debbie est en fait la réincarnation de son meilleur ami, un vrai macho ! Un sujet dont Blake Edwards fera un remake caché en 1989, avec SWITCH (Dans la Peau d’une Blonde). Curtis joue aussi en 1964 dans SEX AND THE SINGLE GIRL (Une Vierge sur Canapé), de Richard Quine, avec Natalie Wood, Henry Fonda et Lauren Bacall.  

   

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Ses retrouvailles pour un quatrième long-métrage avec Blake Edwards sonnent un peu comme «l’enterrement» joyeux de sa carrière de tombeur de l’écran. THE GREAT RACE (La Grande Course Autour du Monde), une comédie au budget démesuré, narre la rivalité entre deux inventeurs et cascadeurs ennemis au début du 20e Siècle, dans une compétition automobile intercontinentale. Dans le coin gauche du ring, l’incomparable, le seul et unique, le Grand Leslie : Tony Curtis et son sourire étincelant, ses costumes toujours immaculés et son physique de séducteur toujours sûr de faire fondre toutes les femmes ! L’acteur se tourne en dérision de bonne grâce, faisant de Leslie un grand naïf un rien prétentieux… et, comme dans CERTAINS L’AIMENT CHAUD, il sait jouer «profil bas» face à un Jack Lemmon survolté : moustache en guidon de vélo, toujours vêtu de noir, ricanant de sa méchanceté, et obsédé par l’idée de surpasser Leslie, le Professeur Hannibal Fate finit invariablement par lancer à son assistant souffre-douleur Max (Peter Falk, pas encore Columbo) la phrase fatidique «Push the button, Max !» qui annonce la catastrophe immédiate ! Véritable «toon» vivant, Lemmon vole la vedette à Curtis, dans un numéro évoquant Laurel & Hardy et le Coyote de Chuck Jones.  

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Soyons francs, le film n’est pas une réussite burlesque totale : trop long, «alourdi» de séquences musicales et d‘intrigues secondaires, il laissera le public de l’époque sur sa faim… Cependant, pour les nostalgiques, c’est aussi un régal. Les pièges crétins tendus par Lemmon qui se retournent contre lui, la bonne humeur du duo formé par Curtis et Natalie Wood, la parodie du PRISONNIER DE ZENDA (avec un deuxième personnage joué par Lemmon, encore plus hystérique !), le look «Jules Verne» des véhicules et quelques morceaux d’anthologie typiques du réalisateur emportent l’adhésion. Notamment la séquence où nos concurrents, bloqués par le blizzard, se retrouvent coincés sur un iceberg dérivant, avec un ours polaire en passager clandestin… et la plus grande bataille de tartes et gâteaux à la crème jamais filmée. Tout le monde est barbouillé, seul l’immaculé Leslie traverse la scène sans être touché, jusqu’au «tir ami» accidentel… qui ne jure pas sur son costume : blanc sur blanc dans un déluge de couleurs !  

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Suivant son second divorce, l’incorrigible Tony épouse en 1968 sa troisième femme, Leslie Allen. Ils auront un fils, Nicholas. Au cinéma, sa carrière commence à stagner. Cependant, après un nouveau caméo dans ROSEMARY’S BABY de Roman Polanski, où il prête sa voix à Donald Baumgart (l’acteur devenu aveugle qui répond au téléphone à Mia Farrow), Tony Curtis va frapper fort avec son film suivant. Cassant net son image de joyeux luron, il incarne Albert DeSalvo, alias L’ETRANGLEUR DE BOSTON ! Méconnaissable dans le rôle de ce triste individu, tueur en série de femmes, Curtis livre peut-être sa meilleure interprétation au cinéma. Un assassin d’autant plus effrayant qu’il a réellement existé, arrêté et enfermé quatre ans avant la sortie du film de Richard Fleischer…  

Également interprété par Henry Fonda, le film est un thriller policier réaliste, un récit solidement documenté et dénué de toute vision romantique – que ce soit sur le travail des enquêteurs, souvent montrés en pleine impasse, ou dans la description des meurtres, proprement glaçante. Le réalisateur des VIKINGS privilégie une approche «froide», parfaitement appropriée au sujet, et ne dévoile son tueur qu’au bout d’une demi-heure, via une entrée en matière magistrale. Assis dans l’ombre de son minable appartement, DeSalvo regarde sans émotion les funérailles présidentielles, tandis que, dans la lumière de leur triste cuisine, sa femme se démène avec leurs deux enfants… 

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La façade «apathique» du personnage provoque le malaise. Cet homme apparemment sans histoires semble «fracturé» de l’intérieur… l’absence d’émotions dans la gestuelle, le regard et la voix sont évidents. Sur la corde raide, Curtis livre une prestation de premier ordre, d’autant plus perturbante que son personnage ne se rend pas compte de sa propre folie meurtrière. Il faudra des confrontations tendues avec l’officier John Bottomly (Fonda) pour que DeSalvo réalise enfin la portée de ses actes… aux dépens de son psychisme déjà sérieusement ravagé. La réussite du jeu de Curtis vient aussi du fait qu’il ne fait jamais du criminel une figure odieuse (malgré ses actes horribles), un «méchant» simpliste qui agirait par simple plaisir de faire souffrir ses victimes. Il nous fait ressentir la détresse, le pathétique, cachés derrière la monstruosité du meurtrier. L’ETRANGLEUR DE BOSTON vaudra à Tony Curtis une seconde nomination, amplement méritée, au Golden Globe du Meilleur Acteur.  

Hélas, l’acteur, approchant de la cinquantaine, usé par les excès (l’addiction à l’alcool et la cocaïne), n’aura plus guère l’occasion de briller au grand écran. Avec la fin de l’ancien système des studios, sa carrière décline irrémédiablement. Curtis se tournera vers la télévision, le théâtre, et acceptera souvent au cinéma des panouilles qui ne méritent pas vraiment d‘être évoquées ici…

En 1971, il s’illustre aux côtés de Roger Moore dans la célèbre série télévisée britannique THE PERSUADERS ! (Amicalement Vôtre), narrant les enquêtes humoristiques du millionnaire américain Danny Wilde et du très britannique aristocrate Lord Brett Sinclair… Contrairement à ce que l‘on croit de nos jours, la série n’a alors qu’un bref succès d’estime, s’arrêtant dès 1972, alors que Moore part reprendre le rôle de James Bond au cinéma. Curtis s’amuse bien, et divertit le spectateur… pas autant toutefois que les doubleurs français (Michel Roux et Claude Bertrand), qui truffent la version française d’improvisations absentes de la version originale, et garantissent à eux seuls le vrai succès du feuilleton en France ! Cela dit sans faire injure au duo Curtis-Moore, et à John Barry, le compositeur auteur du thème du générique demeuré dans les mémoires…  

Après une autre brève série télévisée, McCOY, Curtis rejoint un générique prestigieux en 1976, pour LE DERNIER NABAB, l’adaptation du roman de F. Scott Fitzgerald ; fiction inspirée de la vie du producteur Irving Thalberg, qui sera le dernier film d’Elia Kazan, avec Robert De Niro, Robert Mitchum, Jeanne Moreau, Jack Nicholson, Donald Pleasence, Ray Milland et Dana Andrews. Curtis y tient le rôle de Rodriguez, acteur vedette du Hollywood des années 1930. De 1978 à 1981, Curtis revient à la télévision pour un rôle récurrent dans un classique des séries policières, VEGA$, une création de Michael Mann, où il interprètera le personnage de Philip «Slick» Roth, patron de l’hôtel-casino Desert Inn qui a fréquemment recours à l’aide du détective privé Dan Tanna (Robert Urich).  

Durant les années 1980, Tony Curtis, «semi-retraité» du Cinéma, continue de travailler. Il suit une cure de désintoxication réussie en 1984, et entre les films, la télévision, le théâtre, les commémorations et de nouveaux mariages, se consacre à sa grande passion, la peinture. Il se mariera trois fois de plus, avec Andria Savio, de 1983 à 1992, Lisa Deutsch en 1993, et après son ultime divorce, épousera en 1998 Jill Vandenberg, qui sera sa veuve. Son fils Nicholas meurt, victime d’une overdose, le 2 avril 1994.

On le voit notamment au théâtre en 1980 dans YOU OUGHTA BE IN PICTURES, une pièce de Neil Simon mise en scène par Herbert Ross, et en 2002 dans le rôle d’Osgood Fielding dans HI SUGAR HI, une adaptation musicale de CERTAINS L’AIMENT CHAUD. Le téléfilm de 1980 THE SCARLETT O’HARA WAR de John Erman lui permet de briller dans le rôle du producteur David O. Selznick, durant le casting épique d‘AUTANT EN EMPORTE LE VENT ! Le même Selznick dont la nièce avait jadis fait venir le jeune Curtis à Hollywood… Le rôle lui vaut une nomination à l’Emmy du Meilleur Acteur dans une Série Spéciale ou Limitée. Au cinéma, notons pour l’anecdote quelques rares apparitions de Curtis – en Sénateur dans le film de Nicolas Roeg de 1985 INSIGNIFICANCE (Une Nuit de Réflexion), racontant la rencontre imaginaire d’Albert Einstein et Marilyn Monroe ; interviewé en 1995, dans le documentaire THE CELLULOID CLOSET – évocation de la façon dont l’homosexualité était traitée à Hollywood, illustrée entre autres par la séquence de SPARTACUS ; une apparition fugitive en 1999 dans PLAY IT TO THE BONE (Les Adversaires) film de boxe de Ron Shelton, avec Woody Harrelson et Antonio Banderas ; et son dernier rôle au cinéma en 2008, DAVID & FATIMA, un drame d’Alain Zaloum avec Martin Landau, que je cite ici parce qu’il y reprend son vrai nom, jouant un certain Monsieur Schwartz ! Signalons enfin qu’un documentaire, HOLLYWOOD RENEGADE, consacré à la vie et la carrière du romancier, dramaturge et scénariste Budd Schulberg devrait être diffusé prochainement. Ce sera la dernière apparition de Tony Curtis à l’écran.  

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Pour finir cette évocation, signalons que dans les dernières années de sa vie, Tony Curtis s’est aussi distingué hors des plateaux de tournage. Il a été récompensé en France, en 1995, de l’Ordre des Arts et des Lettres, et a aussi reçu divers prix et distinctions spéciales pour sa carrière, notamment : un Empire Award en 1998, le Prix Honoraire «The General» au Festival International Catalan du Film de Sitges en 2000, et un David Spécial aux David di Donatello Awards (les Oscars italiens) en 2001. Tony Curtis a également eu sa plaque étoilée sur le Hollywood Walk of Fame, au numéro 6801 de Hollywood Boulevard.  

Plus important à ses yeux devait sans doute être la reconnaissance de ses origines. En 1990, Tony Curtis, avec sa fille Jamie Lee, co-finança la reconstruction de la Grande Synagogue de Budapest, la plus grande synagogue d’Europe, détruite pour de tristes et évidentes raisons durant la 2e Guerre Mondiale. Un geste fort qui marqua le retour des Curtis aux origines de leur famille. Tony Curtis fonda ensuite en 1998 la Emanuel Foundation for Hungarian Culture, nommée en hommage à son père, dont il fut le président honoraire – aidant ainsi à la restauration et préservation de synagogues et cimetières en Hongrie, pour la mémoire des 600 000 victimes hongroises de la Shoah. Également écrivain, il rédigea et publia en 2008 son autobiographie, AMERICAN PRINCE : A MEMOIR, et en 2009 ses mémoires consacrées au tournage de CERTAINS L’AIMENT CHAUD. Il avait lutté et vaincu ses addictions, et survécu à une opération de chirurgie cardiaque en 1994. Très affaibli ces dernières années par des maladies pulmonaires, Tony Curtis s’est éteint à son domicile de Henderson, dans le Nevada, en 29 septembre 2010.  

Clap de fin pour le petit gars venu du Bronx, le tombeur aux failles secrètes…

 

la fiche et la filmographie complètes de Tony Curtis sur ImdB :

http://www.imdb.com/name/nm0000348/

Born to be Wild… – Dennis Hopper (1936-2010)

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Dennis HOPPER (1936-2010)   

J’essaie de me souvenir de la toute première fois où j’ai vu Dennis Hopper jouer dans un film… ça doit remonter à une diffusion à la télévision d’APOCALYPSE NOW. Au terme du terrible voyage au cœur de la Guerre du Viêtnam, les rescapés du commando du Capitaine Willard (Martin Sheen) entrent dans le domaine du Colonel Kurtz (Marlon Brando)… au milieu des indigènes armés, au bord du fleuve, apparaît un drôle d’énergumène hirsute, photographe hippie gesticulant, surexcité de recevoir des compatriotes…  

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«je suis américain, tout va bien !» Bien sûr, bien sûr… des cadavres pendent aux arbres, des têtes coupées traînent partout, les autochtones sont manifestement prêts à massacrer les nouveaux venus, mais tout va très bien. Dennis Hopper vient de faire son entrée remarquée dans le chef-d’œuvre de Francis Ford Coppola, et dans ma mémoire de cinéphile débutant ! Au fil des années, je retrouverai Hopper au fil de films de qualité souvent variable, du chef-d’œuvre indiscutable au cinéma bis le plus paresseux, en passant par des perles de la télévision, des westerns et des films noirs cultes, où à chaque fois, ce voleur de scènes né fera un show inoubliable. Dennis Hopper fut un personnage unique à l‘écran comme dans la vie. En plus de 50 ans de carrière, il campa des rôles de petits voyous, d’hommes tourmentés, des desperados nerveux, parfois aussi des braves types, mais surtout une sacrée galerie de méchants, tordus, pourris et psychopathes en tout genre ! Et pour l‘anecdote, un des acteurs américains les plus souvent tués à l’écran… 

Une présence unique à l’écran donc, alimentée par une vie personnelle des plus «rock’n roll», car Dennis Hopper côtoya aussi quelques-uns des plus grands artistes américains de la seconde partie du 20e Siècle, rendit par son tempérament border line des cinéastes confirmés complètement chèvres, multiplia les conquêtes féminines, les mariages et les divorces, et réussit à survivre à une période noire d‘addiction aux drogues et à l‘alcool. Dépendance dont il saura pourtant se sortir à l’approche de la cinquantaine, et redevenir un artiste confirmé, apprécié pour ses multiples talents, sa disponibilité vis-à-vis de ses fans, faisant de lui l‘exact inverse des affreux qu‘il a incarné à l‘image. Prolifique à l’écran – il est cité dans plus de 200 œuvres, tous supports confondus -, Dennis Hopper était aussi un grand amoureux de l’Art sous toutes ses formes. Cinéaste renommé – EASY RIDER bien sûr, mais aussi les excellents COLORS et HOT SPOT -, photographe, écrivain, poète et sculpteur, il fut reconnu comme un très grand collectionneur d’œuvres d’art. Et comme l’incarnation d’une des figures emblématiques et désenchantées de la contre-culture des années 1960.

 

Vous pouvez voir quelques-uns de ses travaux de photographe en cliquant sur le lien suivant :

http://www.artnet.fr/artist/8500/dennis-hopper.html

… et consulter son impressionnante filmographie en cliquant ci-dessous :

http://www.imdb.com/name/nm0000454/

 

55 années de carrière de Dennis Hopper, c’est une véritable auberge espagnole remplie de succès, d’errances, d’échecs, de rencontres déterminantes et de retours inattendus… difficile donc de tout évoquer ou de résumer chaque film en détail, j’évoquerais ici surtout certains films qui m‘ont marqué, et quelques faits de sa vie tumultueuse.

Je puise comme à l’accoutumée mes informations chez les «Grands Oracles» de l’Internet, les sites Wikipédia et ImdB… Il m’est par conséquent difficile de vérifier l’exactitude des informations. L’ami Hopper ayant eu parfois tendance à inventer, ou du moins exagérer, ses souvenirs, surtout ceux concernant ses années de défonce, cela rend la biographie des plus délicates… Que les admirateurs de Dennis Hopper me pardonnent en cas d’erreur ou d’oubli, et veuillent bien me signaler les corrections nécessaires à apporter !

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Dennis Lee Hopper fut un «westerner», un vrai de vrai. Ce petit-fils de modestes fermiers du Kansas naquit le 17 mai 1936, à Dodge City ; une ville où le Marshal Wyatt Earp s‘illustra, colts au poing, pour faire régner la loi en pleine conquête de l‘Ouest. Par le biais du Cinéma, le petit gars du Kansas rencontrera d‘ailleurs le Marshal héroïque, incarné par Burt Lancaster dans le classique REGLEMENT DE COMPTES A OK CORRAL, sous les caméras de John Sturges…

Les parents de Dennis Hopper, Marjorie Mae et Jay Millard Hopper, emménagent à Kansas City après la 2ème Guerre Mondiale. En grandissant, Dennis participe aux classes d’art du Kansas City Art Institute – où il suit l’enseignement du peintre Thomas Hart Benton, son tout premier mentor qui va lui faire découvrir la peinture. À 13 ans, il emménage avec sa famille à San Diego, en Californie. Marjorie est alors instructrice en secourisme, et Jay directeur d’un bureau de poste. Des années plus tard, Hopper affirmera que son père travaillait en fait pour l’OSS – la future CIA !

Brillant élève à la Helix High School de La Mesa, il apprend les bases du travail d’acteur, et étudie à l’Old Globe Theatre de San Diego ; puis il part étudier à l’Actors Studio de New York, passant cinq ans à travailler sous l’égide du grand Lee Strasberg. Hopper deviendra aussi, vers la même époque, un grand ami du comédien Vincent Price. Connu pour ses rôles de méchants au cinéma, Price était aussi un homme immensément cultivé et intelligent, qui influencera grandement Dennis Hopper dans sa passion naissante pour l’art. À 19 ans, le jeune Hopper fait ses débuts d’acteur. Parfois crédité à tort par certaines sources comme figurant au générique de JOHNNY GUITARE (1954), le film de Nicholas Ray, Hopper fait ses premières armes à l’écran à la télévision américaine dans l’épisode A MEDAL FOR MISS WALKER de la série CAVALCADE OF AMERICA.  

Il enchaîne en 1955 les apparitions à la télévision dans des petits rôles : un jeune épileptique, Robert, dans l’épisode BOY-IN-THE-STORM de la série MEDIC avec Richard Boone, ainsi qu’un épisode de la série THE PUBLIC DEFENDER et un autre de la série LETTER TO LORETTA. Cette année-là, Dennis Hopper fait aussi ses débuts au cinéma dans un film mythique de Nicholas Ray, REBEL WITHOUT A CAUSE / La Fureur de Vivre. Têtes d’affiche, James Dean et Natalie Wood attirent tous les regards, quant à Dennis Hopper, il trouve là son tout premier rôle de «méchant» : il est Goon, petite frappe membre du gang de Buzz (Corey Allen) qui cherche des noises à Dean et Sal Mineo. Hopper n’a que deux ou trois répliques, mais participe à l’imagerie rebelle, forgée autour du film – la génération «Blouson Noir», rodéos de voitures et duels au couteau à cran d’arrêt ! Il devient aussi l’ami de Natalie Wood et James Dean, pour qui il avait une immense admiration. Vers la même époque, Dennis Hopper est aussi un bon ami de l’autre icône de la jeunesse en révolte des fifties, le King en personne, Elvis Presley.

Hopper apparaît aussi, non crédité au générique, dans un film noir, I DIED A THOUSAND TIMES / La Peur au Ventre, de Stuart Heisler, avec Jack Palance, Shelley Winters et Lee Marvin. Il retrouve son amie Natalie Wood dans deux épisodes de série télévisées, KING’S ROW et THE KAISER ALUMINUM HOUR. 

 

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Dennis Hopper, en 1956, retient l’attention de la critique dans le grand drame classique de George Stevens, GEANT avec Elizabeth Taylor, James Dean, Rock Hudson, Carroll Baker, Mercedes McCambridge, Sal Mineo et Rod Taylor. Il interprète Jordy, le fils de Leslie et Bick Benedict (Taylor et Hudson). Un fils promis à un avenir prospère de baron du bétail au Texas, mais qui fait déjà preuve d’un certain sens de la rébellion en devenant docteur, contre l‘avis de son père… et surtout en épousant une Indienne mexicaine. Inacceptable aux yeux de l’establishment texan, déjà décrit comme passablement raciste ! Très affecté par la nouvelle de l’accident mortel de James Dean, Dennis Hopper continue à travailler à Hollywood, mais son caractère pour le moins difficile lui vaut vite une réputation de jeune acteur ingérable.

En 1957, il joue toujours à la télévision, étant notamment Billy the Kid dans l’épisode BRANNIGAN’S BOOTS de la série western SUGARFOOT, avec Jack Elam et un petit garçon nommé Kurt Russell. Au cinéma, Hopper est de nouveau remarqué dans GUNFIGHT AT THE OK CORRAL / Règlements de Comptes à OK Corral, le grand western classique de Sturges, avec Burt Lancaster et Kirk Douglas. Il est Billy, le cadet des frères Clanton qui ont déclaré la guerre au clan Earp à Tombstone. Un jeune pistolero sensible et intelligent, que Wyatt Earp (Lancaster) épargnerait volontiers s’il n’était pas influencé par ses brutes de frères… C’est Doc Holliday (Douglas) qui doit l’abattre dans la fusillade finale. Hopper est aussi Napoléon Bonaparte (!) dans l’improbable THE STORY OF MANKIND d’Irwin Allen, avec Ronald Colman, Hedy Lamarr, les Marx Brothers, Vincent Price, Virginia Mayo, Peter Lorre, John Carradine… et donne sa voix à un Policier Militaire dans SAYONARA de Joshua Logan, avec Marlon Brando et James Garner, sans être crédité au générique.

Peu de temps après la mort de Dean, il joue dans un western de Henry Hathaway, FROM HELL TO TEXAS / La Fureur des Hommes. Le tournage se transforme en guerre ouverte, entre le réalisateur vétéran et le jeune comédien qui refuse de se plier à ses directives. Au bout de plusieurs jours de tournage et de 85 prises gâchées, Hathaway n’en peut plus et explose de colère contre Hopper : «Vous ne travaillerez plus jamais dans cette ville !». Sa réputation ainsi faite, Dennis Hopper sera exclu des plateaux de cinéma de Hollywood pour des années.

Il gagne sa vie en jouant dans quelques films vite oubliés, et apparaît surtout à la télévision américaine alors en pleine expansion. Entre 1958 et 1965, il enchaîne les prestations dans des épisodes de dizaines de séries, dont quelques-unes sont entrées dans la légende. On le voit par exemple en 1958 dans un épisode de STUDIO ONE réalisé par John Frankenheimer, THE LAST SUMMER. Il est aussi au générique de l’épisode THE LAST NIGHT IN AUGUST, dans la série PURSUIT écrite par Rod Serling. Dans la série de western ZANE GREY THEATER, il joue un épisode – THE SHARPSHOOTER – écrit par Sam Peckinpah. Citons rapidement, dans les années suivantes, les épisodes THE HOLD-OUT du GENERAL ELECTRIC THEATER, épisode présenté par Ronald Reagan (dont il sera un supporter politique dans les années 1980), avec Groucho Marx ; THE INDELIBLE SILENCE – pour la série judiciaire THE DEFENDERS / Les Accusés, avec E.G. Marshall (dans laquelle débutèrent aussi Gene Hackman, Dustin Hoffman, Robert Duvall, James Earl Jones, Martin Sheen, etc.)… En 1962, Dennis Hopper travaille pour la première fois avec le réalisateur Stuart Rosenberg pour des épisodes de THE DEFENDERS et ESPIONAGE. Rosenberg et Hopper se retrouvent pour un excellent épisode de THE TWILIGHT ZONE / La Quatrième Dimension, IL EST VIVANT. Présenté par l‘indispensable Rod Serling, Hopper y tient rôle de Peter Vollmer, un paumé adepte des théories nazies, conseillé dans ses discours par une ombre sinistrement familière !  

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Avec un mentor pareil, comment voulez-vous le voir jouer des gentils par la suite ?   

 

En 1959, Dennis Hopper emménage à New York pour étudier de nouveau sous l’égide de Lee Strasberg. En 1961, il épouse Brooke Hayward (fille de l‘actrice Margaret Sullavan), et devient photographe.

Le film fantastique NIGHT TIDE de Curtis Harrington, une obscure production à petit budget, lui vaut toutefois son premier rôle en tête d‘affiche cette même année. Le 26 juin 1962, Dennis et Brooke ont une petite fille, Marin Hopper. Il fréquente les milieux branchés de l’époque, et rencontre Andy Warhol. Au sein de sa bouillonnante Factory, Warhol improvise ses films «arty» dans lesquels apparaît l’acteur : THE THIRTEEN MOST BEAUTIFUL BOYS, TARZAN AND JANE REGAINED… SORT OF, et sa série des SCREEN TESTS en 1965 et 1966. Après sept années de bannissement, Dennis Hopper a droit à son come-back à Hollywood, avec l’aide d’un parrain de poids, le «Duke» John Wayne en personne. Ayant joué en 1959 avec son fils Patrick dans un western oublié, THE YOUNG LAND / Californie Terre Nouvelle, et étant aussi le gendre de Margaret Sullavan, une amie de Wayne, Hopper peut grâce à ce dernier jouer les petites brutes de western dans le très bon LES QUATRE FILS DE KATIE ELDER. …devant les caméras de Henry Hathaway, l’homme qui l’avait jadis chassé de Hollywood ! À l’écran, il est envoyé ad patres par le Duke lui-même.  

 

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Très occupé, Dennis Hopper multiplie les activités en 1966. Devenant un excellent photographe, il crée par exemple la pochette de couverture, toute imprégnée de l’esprit «Western», du single d’Ike & Tina Turner : RIVER DEEP – MOUNTAIN HIGH. L’une des grandes figures de la Contre-culture des années 1960s, Terry Southern, son futur coscénariste d’EASY RIDER, le signale comme l’un des artistes photographes à suivre dans le magazine BETTER HOMES AND GARDENS. À la même époque, il devient également peintre, poète et commence à collectionner les œuvres d’art – il acquiert notamment une des premières copies des Boîtes à Soupe Campbell’s d’Andy Warhol. Vers l’époque du tournage de QUEEN OF BLOOD, film bis de Curtis Harrington produit par Roger Corman, il rencontre l’un de ses plus fidèles copains, un jeune acteur qui comme lui aime les femmes, l’alcool et les substances planantes, un certain Jack Nicholson ! Ces deux-là se retrouvent pour le film THE TRIP de Roger Corman (1967), écrit par Nicholson, où Hopper joue avec Peter Fonda, Susan Strasberg et Bruce Dern. Pour se «préparer» professionnellement au sujet du film, tout ce petit monde se défonce allègrement au LSD… Par ailleurs, Dennis Hopper retrouve son réalisateur Stuart Rosenberg, qui lui confie un petit rôle, le détenu Babalugats, dans LUKE LA MAIN FROIDE avec Paul Newman.  

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En 1968, Hopper effectue une autre apparition très brève mais marquante, dans le premier western américain de Clint Eastwood revenu d’Italie, PENDEZ-LES HAUT ET COURT réalisé par Ted Post. Parmi un casting de «trognes» inoubliables – Pat Hingle, Charles McGraw, Ed Begley, Ben Johnson, Bruce Dern et L.Q. Jones – Hopper n’apparaît que quelques minutes dans le rôle du Prophète, un hors-la-loi pouilleux froidement descendu par Ben Johnson ! Trois minutes de folie furieuses emmenées par un Hopper qui, à l’image, semble déjà bien parti dans les paradis artificiels… Il fait par ailleurs une apparition non créditée dans HEAD de Bob Rafelson, en figurant chevelu dirigé par Jack Nicholson cinéaste dans une scène de restaurant.  

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1969 ! C’est bien sûr l’année où Hopper rassemble assez d’argent pour co-écrire, jouer et réaliser un petit film de motards entré dans la légende cinéphilique… aux côtés de Peter Fonda et Jack Nicholson, il est Billy dans EASY RIDER. Le film symbole de la Contre-culture par excellence, qui enthousiasme surtout les cinéphiles voyant là l’incarnation d’un Cinéma libre, cassant les codes de l’establishment hollywoodien. Scénario anti-classique au possible (voire même carrément inexistant, et néanmoins nommé à l’Oscar !), scènes improvisées par le trio Fonda-Hopper-Nicholson, le montage innovant, très inspiré par la Nouvelle Vague et le Free Cinema britannique… tout ceci, sans oublier l’imagerie des motards hippies fonçant à toute allure sur l’autoroute et la chanson BORN TO BE WILD de Steppenwolf, assure un triomphe public inespéré à Hopper. Chaque anecdote de tournage renforce également la légende créée autour du film : le remplacement de Rip Torn par Jack Nicholson (Hopper devra, des années plus tard, payer à Torn une amende salée pour diffamation. Ce dernier n’avait pas apprécié ce que Hopper avait prétendu – Torn l’aurait menacé d’un couteau avant le tournage !), les tensions entre Peter Fonda et Hopper (sur la question des bénéfices financiers du film), le mariage dissous de Hopper avec Brooke Hayward, son refus de quitter la table de montage… et un sérieux abus de substances illicites devant et derrière la caméra. Le film fait un malheur au Festival de Cannes, et pour beaucoup, représentera «l’idéalisme perdu des années 1960s» selon une formule consacrée.

(bon, personnellement, je trouve le film bien surfait par rapport à sa légende. Il a très mal vieilli, portant en lui pas mal de clichés stylistiques propre aux films avant-gardistes de l’époque… Heureusement, Nicholson, déjà bien «allumé» dans un savoureux monologue sur les OVNIS, sauve presque le film à lui tout seul !)

EASY RIDER obtient le Prix de la Meilleure Première Œuvre à Cannes, est nommé à la Palme d’Or et le Prix Spécial de la National Society of Film Critics. Parmi de nombreux prix dans les festivals de cinéma de l‘époque, Hopper obtient des nominations à l’Oscar du Meilleur Scénario Original, au WGA Award du le Meilleur Drame Écrit Directement pour l‘Écran, avec Terry Southern et Peter Fonda, et une nomination pour la Meilleure Réalisation d’un Premier Film, aux Directors Guild of America Award.

Cette même année, Dennis Hopper joue de nouveau un méchant de western face à John Wayne (qui le tue une seconde fois à l‘écran !), dans son classique et sympathique TRUE GRIT / Cent Dollars pour un Shérif, l’une des dernières réalisation de Henry Hathaway, avec également Robert Duvall et Strother Martin. Le succès d’EASY RIDER ne va cependant pas faire du bien à Hopper, de plus en plus dépendant, à l’orée d‘une sombre décennie. Il vit comme un paria dans l‘Ouest des Etats-Unis, et épouse Michelle Phillips (la chanteuse des The Mamas and the Papas) le 31 octobre 1970. Ils divorcent… huit jours plus tard ! «Les sept premiers étaient très bien !», dira-t-il ensuite…

En 1971, Hopper réalise son second long-métrage, THE LAST MOVIE. Un film existentialiste, non linéaire, irracontable, où le réalisateur-acteur accumule 40 heures de film au terme d‘un tournage… chaotique. Présenté au Festival de Venise, le film est un bide public et critique monumental. Hopper se réfugie à Taos, Nouveau-Mexique (là où il tourna EASY RIDER), pendant presque un an. Il sombre totalement, consommant quotidiennement cocaïne, bières, marijuana et cuba libres… c’est la décennie infernale pour Dennis Hopper. En 2001, il évoquera ces années de cauchemar : «… Avec tout ce que j’ai pris comme drogues, produits narcotiques et psychédéliques, j’étais vraiment devenu un alcoolique. Vraiment, j’avais pris l’habitude de prendre de la cocaïne pour pouvoir dessouler et boire encore plus. Mes cinq dernières années de boisson furent un cauchemar. Je buvais un demi gallon de rhum* (…), 28 bières, et trois grammes de cocaïne par jour, rien que pour pouvoir me remuer. Et je croyais que j’allais bien, seulement parce que je ne rampais pas ivre mort par terre.»

*soit environ 2 litres… 

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En 1972, Dennis Hopper épouse Daria Halprin en troisièmes noces. Loin de Hollywood et de New York, clochardisé, il survit en jouant dans des productions à petit budget et des films européens d’art et essai. Rares sont les spectateurs qui le voient dans des films comme KID BLUE (1973), un western comique avec Warren Oates et Ben Johnson, ou MAD DOG MORGAN (1976), western australien de Philippe Mora dont il a le rôle-titre. Vers 1974, Dennis et Daria, ont une fille, Ruthanna Hopper. Le couple divorce en 1976. On retrouve Hopper dans le rôle de Tom Ripley, L’AMI AMERICAIN, une adaptation pesante du roman de Patricia Highsmith signée Wim Wenders, avec Bruno Ganz, Gérard Blain, Nicholas Ray et Samuel Fuller.  

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Vers la même époque, le cinéaste du PARRAIN, Francis Ford Coppola, le convainc de rejoindre l’aventure du tournage d’APOCALYPSE NOW… De son propre aveu, Hopper accepta peu de temps avant de commencer à tourner, trop heureux de pouvoir retrouver du travail. Sans trop savoir dans quelle galère il se retrouverait aux Philippines ! Le documentaire AU CŒUR DES TENEBRES : L’APOCALYPSE D’UN CINEASTE recueille le témoignage de Hopper, alors ravagé par la drogue et la boisson, et nous livre des documents de tournage absolument ahurissants… L’acteur doit incarner un Reporter-photographe de guerre hippie, «converti» au culte du Colonel Kurtz, une espèce de bouffon et prophète de la Jungle, qui se lance dans des diatribes exaltées envers le personnage de Martin Sheen. Un Coppola déjà miné par un tournage interminable, et une série d’incidents invraisemblables, doit en plus faire avec les exigences d’un Marlon Brando obèse et capricieux… Il doit aussi travailler avec un Dennis Hopper que Brando ne peut pas voir en peinture. L’acteur-réalisateur d’EASY RIDER ne sait pas son texte, et n’aime pas improviser les scènes de confrontation avec Sheen, usant la patience de Coppola lui-même en pleine dépression nerveuse… Et pourtant, malgré tous ces obstacles qui auraient pu détruire le film, APOCALYPSE NOW sort enfin à Cannes en 1979, remporte la Palme d’Or et s’imposera au fil du temps comme un chef-d’œuvre, un cauchemar filmé inégalable. La prestation de Hopper, malgré un temps de présence assez court à l’écran (trois scènes en tout), contribue à l’ambiance de folie de ce film phare.

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Malgré son addiction, Hopper continue de travailler, bon an mal an. Il revient au western en 1980 dans une mini-série télévisée, WILD TIMES / La Cible, avec Sam Elliott et Ben Johnson, où il tient le rôle de Doc Holliday. Il réalise et joue le drame punk OUT OF THE BLUE / Garçonne, une œuvre âpre saluée par la critique et nommé à la Palme d’Or du Festival de Cannes. Sa dépendance à l’alcool et à la drogue empire au début des années 80. En 1983, durant le tournage du film EUER WEG FÜHRT DURCH DIE HÖLLE / Les Guerriers de la Jungle, Hopper est arrêté par la police mexicaine, retrouvé nu et délirant près d‘un village mexicain. Hopper affirmera plus tard avoir été tellement «stone» qu’il ne se souvient ni de l’arrestation ni de son renvoi ! Il entame une cure de désintoxication sérieuse cette même année, et commence peu à peu à se rétablir, tout en accumulant les tournages. Francis Ford Coppola ne l’oublie pas et lui fait jouer le rôle du père alcoolique de Matt Dillon et Mickey Rourke dans RUMBLE FISH / Rusty James. Puis il est au générique du dernier film de Sam Peckinpah, OSTERMAN WEEK-END, avec Rutger Hauer, John Hurt, Craig T. Nelson et Burt Lancaster… où il est presque trop «sobre» dans le rôle d’un respectable médecin californien, doublé d’un ancien espion.  

 

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Il parodie son propre rôle du Reporter d’APOCALYPSE NOW en 1985 dans O.C. AND STIGGS / Vous avez dit dingues ?, une comédie de Robert Altman, campe l’année suivante un «Captain» disjoncté, ancien du Viêtnam, dans THE AMERICAN WAY… et joue un autre personnage bien allumé, le Shérif Lefty Enright, personnage vengeur venu affronter dans leur antre les tueurs dégénérés de MASSACRE A LA TRONCONNEUSE 2 de Tobe Hooper – le pire film qu’il ait jamais tourné, selon lui ! 1986 est l’année du grand retour pour un Dennis Hopper guéri de ses démons. Il s’illustre dans trois films où son interprétation est à chaque fois saluée par la critique. Il est Feck, le dealer du drame RIVER’S EDGE / Le Fleuve de la Mort, avec Crispin Glover et un tout jeune Keanu Reeves.  

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Il joue également dans HOOSIERS / Le Grand Défi, avec Gene Hackman et Barbara Hershey. Un solide drame sportif où il accompagne Hackman en entraîneur d’une modeste équipe de basket, incarnant Shooter, l’ivrogne de la ville fan de basket. Un rôle qui lui vaut une nomination à l’Oscar du Meilleur Acteur dans un Second Rôle.  

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Mais, entre ces deux films, une œuvre se détache qui éclipse les autres… C’est BLUE VELVET de David Lynch, avec Isabella Rossellini et Kyle MacLachlan. Un thriller inclassable où un jeune homme de bonne famille (MacLachlan), jouant les apprentis détectives, découvre la perversité cachée de sa bonne petite ville américaine apparemment sans histoires. Dennis Hopper est Frank Booth, criminel kidnappeur, psychopathe adepte des jeux sexuels sadomasochistes avec la belle chanteuse Dorothy Vallens (Rossellini). Un dangereux sadique, se shootant à l’oxygène pur et entraînant le gentil MacLachlan dans un éprouvant voyage nocturne…

 

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Un rôle pour lequel Hopper convainquit Lynch de le laisser jouer, en lui disant : «vous devez me laisser jouer Frank Booth. Parce que je suis Frank Booth !» Lynch avouera avoir été terrifié par Hopper pendant le tournage. Au vu des images, cela n‘a rien d‘étonnant… Le film est un triomphe auprès des critiques spécialisés, une des œuvres les plus marquantes de Lynch, et vaut sans doute à Hopper d’incarner son personnage le plus effrayant. Il s’ensuit pour Hopper un déluge de récompenses dans les mois qui suivent : parmi lesquelles des nominations au Golden Globe et à l’Oscar du Meilleur Acteur dans un Second Rôle pour HOOSIERS, et une pour le Golden Globe du Meilleur Acteur dans un Second Rôle dans BLUE VELVET. Dennis Hopper reçoit par ailleurs le Prix de la Boston Society of Film Critics du Meilleur Acteur dans un Second Rôle dans BLUE VELVET, de la Los Angeles Film Critics Association pour ce même film ainsi que pour HOOSIERS, et enfin le Prix de la National Society of Film Critics du Meilleur Acteur dans un Second Rôle, toujours pour BLUE VELVET.  

 

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Il continue par la suite d’enchaîner les apparitions et les seconds rôles dans diverses productions, et revient à la mise en scène de cinéma avec l’excellent COLORS, en 1988. Il ne joue pas dans le film, confiant les rôles principaux à Robert Duvall et au bouillant petit jeune qui monte alors, Sean Penn. Le film est un polar brillant, nerveux, décrivant sans fioritures le quotidien de deux flics en patrouille dans les quartiers les plus dangereux de Los Angeles, South Central et East LA, zone de guerre opposant les gangs noirs des Crips et des Bloods. Un sujet sensible, pour un film qui à l’époque suscita la controverse avant que l’on ne réalise la lucidité du propos. Hopper fustige sans concession la violence urbaine et le racisme de la police de Los Angeles, qui allait déclencher de terribles émeutes suite au passage à tabac de Rodney King. Un film qui demeure hélas toujours d’actualité, les gangs décrits existant réellement et continuant de se faire la guerre depuis plus de deux décennies. Le film obtient un solide succès public aux USA, et l’interprétation des duettistes Penn et Duvall est saluée par la critique. Signalons aussi une très bonne musique, signée Herbie Hancock, et la mise en scène affûtée de Hopper, qui signe un des meilleurs films policiers américains des années 1980s.

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1989 marque l’année du quatrième mariage de Dennis Hopper, avec Katherine LaNasa. Il joue dans un intéressant drame carcéral resté hélas inédit en France, CHATTAHOOCHEE, avec un autre jeune acteur du grand écran en pleine ascension, Gary Oldman. Hopper réalise son cinquième film, CATCHFIRE, réalisé et interprété par lui-même avec Jodie Foster, Dean Stockwell, Vincent Price, John Turturro, Fred Ward, Catherine Keener, Charlie Sheen, et la participation non créditée de Bob Dylan… Un film hélas massacré au montage par ses financiers, dans le dos de Hopper. Mécontent, celui-ci poursuivit la compagnie en justice, en vain, mais obtint d’être crédité au générique sous le pseudonyme «Alan Smithee», pour signaler son désaccord.  

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Dennis Hopper se rattrape en cette année 1990, en signant HOT SPOT, d’après un roman de Charles Williams. Il met en scène un petit bijou de Film Noir post-moderne, où un aventurier (le bellâtre Don Johnson) débarque dans une petite ville texane, à la recherche d’un emploi. Devenu vendeur de voitures, il est pris au piège entre deux femmes fatales : la blonde et manipulatrice Virginia Madsen d’un côté, et la brune et douce Jennifer Connelly… Deux pépées sublimes qui dominent de leur présence torride ce film qui fit hélas un flop à sa sortie.

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En 1990, Dennis et Katherine ont un fils, Henry Lee Hopper. L’artiste aux multiples facettes aborde alors une nouvelle décennie bien remplie ! En 1991, il est de nouveau salué pour sa prestation dans le téléfilm PARIS TROUT, de Stephen Gyllenhaal (le papa de Maggie et Jake), avec Barbara Hershey et Ed Harris. Dans le rôle-titre, Hopper incarne à nouveau un sale type : un sudiste bigot, corrompu, mari violent et forcément raciste ! Le film est sorti dans les cinémas français sous le titre RAGE. Il vaut à Hopper d’être nommé aux Emmy Awards, dans la catégorie Meilleur Acteur dans une Minisérie ou un Téléfilm.  

 

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Sean Penn le contacte pour apparaître dans son premier long-métrage comme réalisateur, l’intense THE INDIAN RUNNER, avec David Morse, Viggo Mortensen, Valeria Golino, Patricia Arquette, Charles Bronson, Sandy Dennis et Benicio Del Toro. Il est Caesar, un barman antipathique qui fait replonger Frank Roberts (Mortensen) dans l’alcoolisme et la violence malgré les efforts de son frère joué par David Morse. Dennis Hopper est aussi remarqué cette année-là dans un téléfilm hélas assez moyen, DOUBLECROSSED, où il interprète le rôle de Barry Seal, un homme qui a vraiment existé. Cet aviateur fut aussi passeur de drogue pour le Cartel de Medellin ; traqué par la DEA, Seal mourut dans des circonstances suspectes impliquant probablement les services secrets américains mouillés dans les trafics du Général Noriega et consorts… En avril 1992, Hopper divorce d’avec Katherine LaNasa. L’année suivante, on le voit entre autres dans un policier de James B. Harris, BOILING POINT / L’Extrême Limite avec Wesley Snipes, Lolita Davidovich et Viggo Mortensen, et dans un incroyable nanar, l’adaptation filmée du jeu vidéo SUPER MARIO BROS., avec Bob Hoskins et John Leguizamo, où il joue le Roi Koopa, un dinosaure humanoïde ! Passons…  

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Cette même année, Hopper tient aussi deux rôles cultes dans des univers de série noire : il est Lyle from. Dallas, un tueur professionnel rancunier dans RED ROCK WEST de John Dahl, où il fait passer un sale moment à Nicolas Cage, qui a eu le tort à l’écran de vouloir lui prendre son métier et son magot ! Et Dennis Hopper est au prestigieux générique de TRUE ROMANCE, le film de Tony Scott, écrit par Quentin Tarantino, qui rassemble Christian Slater, Patricia Arquette, Val Kilmer, Gary Oldman, Brad Pitt, Tom Sizemore, Christopher Walken, Samuel L. Jackson, James Gandolfini et Jack Black ! Pour une fois, Hopper joue un personnage sympathique, Clifford Worley, le père du jeune Clarence (Slater). Dans un face-à-face grandiose face à Christopher Walken, Hopper fait preuve de son exceptionnel talent. Torturé par Don Vincenzo Cocotti (Walken) qui veut la peau de son fils, le vieux Clifford sait qu’il n’a aucune chance de s’en sortir vivant… il décide de partir en beauté, en racontant au mafioso une histoire qui va le faire sortir de ses gonds, histoire que je vous déconseille de répéter à des Siciliens. Ces gens sont d’un susceptible !  

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En 1994, Hopper signe son dernier long-métrage, une comédie avec Tom Berenger, CHASERS, vite tombée aux oubliettes. Et surtout, il s’amuse bien en incarnant un méchant ex-policier revanchard, et adepte des explosifs, dans le fameux SPEED de Jan de Bont. Son personnage, Howard Payne, va pourrir la journée du jeune flic héroïque (Keanu Reeves) et des passagers d’un bus piégé, qui explosera s’il passe sous le seuil fatidique des 80 kilomètres-heure. Avec un personnage assez monodimensionnel sur le papier, Dennis Hopper se déchaîne à l‘écran, il ricane, gesticule et menace particulièrement la pauvre Sandra Bullock, pour le plus grand bonheur de l’amateur de courses-poursuites trépidantes.

Invité dans l’émission INSIDE THE ACTORS STUDIO, Dennis Hopper peut tranquillement savourer sa notoriété durement acquise et se donner avant tout à sa passion pour les arts. Quitte, dans ses dernières années, à courir le cachet dans des productions d’un intérêt souvent médiocre, pour ne pas dire parfois même de vraies séries Z surfant sur les succès des films de Tarantino ou des thrillers à la SEVEN… à vrai dire, il se moque généralement de la qualité des films livrés, ses prestations lui permettant surtout de financer ses expositions d’art et ses travaux personnels ! Et parfois aussi quand même, de retrouver quelques bons copains sur les plateaux…  

On le revoit jouer les méchants dans le luxueux navet de Kevin Reynolds et Kevin Costner, WATERWORLD, un sous MAD MAX nautique jadis écrit pour être produit au rabais par Roger Corman, et qui finira plombé par un budget faramineux de quelques 175 millions de dollars ! Un tournage qui se transforme en cauchemar permanent pour Reynolds et Costner, qui finiront le film définitivement brouillés. Hopper, lui, en a vu d’autres, et cabotine à outrance dans le rôle de Deacon, l’affreux pirate des mers régnant sur l’Exxon Valdez !

Plus intéressante est sa participation au film du peintre Julian Schnabel, BASQUIAT (1996) avec Jeffrey Wright, Benicio Del Toro, David Bowie (jouant Andy Warhol !), Gary Oldman, Willem Dafoe, Christopher Walken et Courtney Love. Hopper incarne le marchand et galeriste suisse Bruno Bischofberger, une grande figure du monde artistique contemporain, ami et collaborateur de Warhol avec qui il découvre Jean-Michel Basquiat (Wright), peintre à la carrière fulgurante disparu à 27 ans. Retour donc à un univers bien connu de Dennis Hopper, celui de la Factory, de l’art contemporain new-yorkais et l’univers warholien.

Le 13 avril 1996, Hopper se marie pour la cinquième et dernière fois, avec Victoria Duffy. On le retrouve en 1997 dans THE BLACKOUT d’Abel Ferrara avec Matthew Modine, Béatrice Dalle et Claudia Schiffer ; en 1999, il a un court rôle sympathique, celui de Hank Pekurny, un chômeur réconcilié avec son fils Matthew McConaughey dans la comédie EDTV / En Direct sur EDTV de Ron Howard, avec également Jenna Elfman, Woody Harrelson, Martin Landau, Ellen DeGeneres et Elizabeth Hurley. Il apparaît aussi dans un drame intéressant d’Alison Maclean, resté inédit en France, JESUS’S SON, avec Billy Crudup, Samantha Morton, Jack Black et Holly Hunter. On le retrouve en souverain félon dans le téléfilm JASON ET LES ARGONAUTES, sorti en 2000. Il signe cette même année son dernier film, un court-métrage, HOMELESS.  

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Dans sa dernière décennie, Dennis Hopper multiplie les apparitions et les seconds rôles, toujours professionnel et inquiétant par sa seule présence. Il retrouve Kiefer Sutherland, qu’il avait «parrainé» à ses débuts d’acteur, dans sa série télévisée 24 HEURES CHRONO. Jack Bauer (Sutherland), l’homme qui sauve le monde en une journée à chaque saison, a fort à faire durant 5 épisodes face à Victor Drazen, un mercenaire serbe ancien chef de la police secrète de Slobodan Milosevic. Hé oui, encore un méchant bien vicieux dans la galerie des personnages joués par Hopper !

Il fera d’ailleurs des retours réguliers à la télévision américaine dans les années suivantes : en 2004, on le retrouve au générique de la série TV LAS VEGAS, dans l’épisode NEW ORLEANS, avec James Caan et Josh Duhamel ; dans la série NBC E-RING / D.O.S. Division des Opérations Spéciales, sur le Pentagone ; et en 2007 dans un épisode dans l’épisode MALIBOOTY de la très appréciée série ENTOURAGE, où il joue son propre rôle !  

Dennis Hopper se sera aussi amusé de temps à autre à prêter sa voix saccadée inimitable dans des jeux vidéo, participant ainsi à GRAND THEFT AUTO VICE CITY où il joue un réalisateur de pornos ! Dans le même esprit, il participera à la vidéo de rap BAD BOY’S 10TH ANNIVERSARY… THE HITS, jouant dans le segment VICTORY avec Busta Rhymes et Danny DeVito. Et en 2005, Dennis Hopper est aussi le narrateur de la chanson «Fire Coming Out of the Monkey’s Head» du groupe Gorillaz. Le 26 mars 2003, Hopper célèbre la naissance de son dernier enfant, sa fille Galen Grier Hopper, née de son mariage avec Victoria Duffy.  

On le revoit notamment en 2005 dans l’univers des zombies de George A. Romero, avec LAND OF THE DEAD – LE TERRITOIRE DES MORTS de George A. Romero, aux côtés du futur «Mentalist» Simon Baker, John Leguizamo et Asia Argento. Il y incarne Kaufman, un affreux businessman inspiré par Donald Rumsfeld, à qui les morts-vivants réservent une fin explosive !  

Toujours actif ces dernières années, Dennis Hopper fit notamment des apparitions dans des films restés souvent inédits dans nos salles : comme 10th & WOLF (2006), avec James «Cyclope» Marsden, Piper Perabo, Giovanni Ribisi et Val Kilmer ; SLEEPWALKING, avec Charlize Theron et Woody Harrelson, ELEGY, avec Ben Kingsley et Penélope Cruz et SWING VOTE / La Voix du Cœur, une comédie politique satirique avec Kevin Costner. Signalons, puisqu’on parle de politique, qu’après avoir été pendant presque trente ans un supporter actif du Parti Républicain, de Reagan et des Bush père et fils, Dennis Hopper rejoindra les Démocrates lors de l’élection présidentielle américaine de 2008. Écoeuré par la désignation de la virago Sarah Palin comme candidate à la vice-présidence républicaine, Hopper fera clairement savoir qu’il deviendra supporter politique de Barack Obama !  

En 2009, Dennis Hopper joue toujours à la télévision, incarnant le producteur de disques Ben Cendars dans la série CRASH, basée sur le film de Paul Haggis. Mais la série est annulée au terme d’une saison. Il complète son dernier film : la comédie THE LAST FILM FESTIVAL, avec Jacqueline Bisset et Leelee Sobieski, et prête sa voix à un film d’animation, ALPHA AND OMEGA.  

Malheureusement, sa santé se dégrade rapidement, sous l’effet d’un cancer de la prostate avancé. Une dernière mésaventure conjugale vient assombrir ses derniers mois, une procédure de divorce houleuse, «à la californienne», d’avec sa dernière femme, Victoria Duffy, qui lui aurait volé 1.5 millions $ en œuvres d’art et se voit interdite de l’approcher, mais pourra légalement rester sur sa propriété… Dennis Hopper est sur la liste des artistes invités au spectacle inaugural du Museum of Contemporary Art (MOCA) de Los Angeles, avec le concours de Julian Schnabel, en mars 2010. Il a enfin son étoile, la 2403e, sur le Hollywood Walk of Fame, le 18 mars. Pour l’occasion, Dennis Hopper apparaît en public pour la dernière fois, rongé par la maladie, et entouré de sa famille, ses amis Jack Nicholson, Viggo Mortensen, David Lynch, Michael Madsen, et ses nombreux fans. 

Dans sa demeure de Venice, en Californie, Dennis Hopper a finalement pris la grande route sur son chopper, le 29 mai dernier, moins de deux semaines après son 74e anniversaire. Il laisse derrière lui un fils, trois filles, et deux petites-filles. Ce mercredi 2 juin, il vient d’être enterré par ses proches (dont son vieux copain de toujours, Jack Nicholson) à Taos, Nouveau-Mexique, là où il écrivit et tourna EASY RIDER.  

Bonne route, Monsieur Hopper. On boira une bonne bière à votre santé – si possible une Pabst Blue Ribbon, votre marque préférée dans BLUE VELVET…

 

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