William Friedkin, partie 1

William Friedkin, partie 1 dans Filmographie William-Friedkin1

Bonjour, chers amis neurotypiques !

 

William Friedkin mord encore ! A 77 ans, le cinéaste de FRENCH CONNECTION et L’EXORCISTE prouve qu’on peut toujours compter sur lui pour infliger de sérieux électrochocs au spectateur, comme en témoigne son dernier long-métrage, KILLER JOE, sorti l’an dernier et qui vient de débarquer sur nos écrans en ce paisible (?) mois de septembre. Un film noir bien glauque, poisseux, sensuel, à l’humour tordu.

L’occasion de passer en revue la filmographie du cinéaste, qui ne se limite pas aux deux chefs-d’œuvre susnommés, mais à une pléthore d’œuvres de qualité parfois variable, le plus souvent dérangeantes pour le confort moral et les idées reçues. William Friedkin, fils de descendants d’immigrés juifs ukrainiens, a conservé de sa jeunesse une certaine colère contre les injustices, colère sans doute déclenchée par le souvenir d’un père mort dans l’indigence. La créativité de cet enfant de Chicago va de pair avec une intelligence acérée, et une personnalité parfois abrasive, ce qui lui a souvent valu quelques brouilles et disputes sérieuses.

Pour résumer maladroitement l’œuvre de Friedkin, disons que celle-ci est un vrai rollercoaster sensoriel et émotionnel, profondément marquée par la question du Mal à l’œuvre dans la société américaine, depuis l’ère Nixon jusqu’à la débâcle actuelle : on y trouve pêle-mêle des sujets aussi difficiles que le trafic de drogue, le puritanisme religieux, la peine de mort, le terrorisme, etc.

Dans les films de Friedkin, des constantes : des forces sinistres guettent l’espèce humaine, qu’il s’agisse d’une force démoniaque venue du fond des âges ou de réseaux humains totalement corrupteurs. Le Mal triomphe en ce monde, nous dit Friedkin. Autre constante essentielle pour comprendre ses films : la dualité, propre là encore à chacun de nous. Un oncle du cinéaste, rappelle-t-il en présentant KILLER JOE, était policier. Enfant, il l’admirait, et il se demanda ensuite comment cet oncle pouvait mener grand train de vie avec son salaire modeste… Du trafiquant de FRENCH CONNECTION si respectable au faux monnayeur–artiste peintre de TO LIVE AND DIE IN L.A., en passant par le prêtre-psychiatre de L’EXORCISTE ou l’entraîneur lucide mais corrompu de BLUE CHIPS, tous les personnages de Friedkin ont une double nature ; certains s’en accommodent, et d’autres, comme le tueur de CRUISING, ne l’assument pas et deviennent fous. On ne ressort pas indemne du cinéma de Friedkin, vous êtes prévenus.

Les informations suivantes proviennent de celles recueillies sur Wikipédia et le site ImdB. Je recommande par ailleurs à ceux qui veulent en savoir plus sur le tournage de L’EXORCISTE un excellent petit livre de Mark Kermode, DANS LES COULISSES DE L’EXORCISTE, paru aux éditions Le Cinéphage.

 

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La carrière de «Hurricane Billy» Friedkin ne se limite bien sûr pas au seul Cinéma, le réalisateur ayant aussi œuvré à la télévision, où il débuta comme réalisateur d’émissions en direct. Il a également réalisé des épisodes séries télévisées : l’épisode «OFF SEASON» de THE ALFRED HITCHCOCK HOUR ou SUSPICION en 1965 (où il se fit sermonner par Sir Alfred pour ne pas porter de cravate au travail !), qui est un véritable brouillon de ses œuvres à venir ; l’épisode «NIGHTCRAWLERS» de la TWILIGHT ZONE de 1985, titrée chez nous LA CINQUIEME DIMENSION, où un vagabond terrorise les clients d’un relais ; «ON A DEADMAN’S CHEST» pour LES CONTES DE LA CRYPTE en 1992, une histoire de tatouage infernal empoisonnant l’existence d’un chanteur de hard rock (dont le groupe s’intitule «Exorcist» !) ; et deux épisodes des EXPERTS, «COACKROACHES» (2007, avec son acteur de TO LIVE AND DIE IN L.A., William Petersen) et «MASCARA» (2009).

Friedkin est également un excellent réalisateur de documentaires (notamment THE PEOPLE VS. PAUL CRUMP en 1965, sur un condamné à mort qui échappera grâce à son film à la peine capitale) et de quelques clips vidéo (l’un d’eux, SELF CONTROL de Laura Branigan, fut interdit de diffusion sur MTV pour cause de poitrine féminine dénudée). Une formation documentaire qui lui a été très utile pour développer son «œil» de cinéaste. Friedkin a par ailleurs aussi mis en scène l’opéra SALOME de Richard Strauss en 2006 à l’Opéra Bavarois de Munich.

Je me limite ici aux seules réalisations de longs-métrages cinéma et télévision… même si n’ai pas vus plusieurs d’entre eux. Damned. Je mérite d’aller me curer les pieds à Poughkeepsie.

 

Les débuts de Friedkin au cinéma se passent mal : il se retrouve à devoir réaliser GOOD TIMES en 1967, une comédie avec Sonny & Cher, et également George Sanders. Basé sur le show télévisé redoutablement kitsch du couple vedette qui exaspérait chaque matin Bill Murray dans UN JOUR SANS FIN, ce film n’a guère marqué les mémoires… Sonny se voit offrir un rôle dans un film, il accepte mais le scénario est si mauvais que lui et Cher décident de le réécrire en 10 jours, l’occasion pour eux de parodier westerns, films de Tarzan et de détectives privés.

Laissons Friedkin résumer le film lapidairement : «Si j’avais tourné ce film en Roumanie sous Ceausescu, on m’aurait assassiné !»

 

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Entre GOOD TIMES et le montage d’une autre commande, THE NIGHT THEY RAIDED MINSKY’S, Friedkin part en Angleterre réaliser THE BIRTHDAY PARTY (1968).

Locataire d’une maison en bord de mer, Stanley Webber (Robert Shaw) reçoit la visite de deux inconnus, inquiétants et mystérieux, Goldberg et McCann. Une voisine offre à Stanley un jouet d’enfant, la propriétaire affirme que c’est l’anniversaire de Stanley, alors qu’il dit le contraire. Les deux étrangers vont trouver là prétexte à le persécuter…

Méconnue, cette adaptation d’une pièce d’Harold Pinter fait remarquer Friedkin des critiques. Un film angoissant, qui ne révèle jamais le secret de la réclusion apparente de son protagoniste principal, et qui marque la première adaptation d’une pièce de théâtre par le cinéaste (voir aussi LES GARCONS DE LA BANDE, 12 HOMMES EN COLERE, BUG – qui partage des thèmes similaires – et KILLER JOE). Friedkin montre déjà sa capacité à créer des ambiances claustrophobiques qui exploseront dans L’EXORCISTE ou BUG.

 

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En 1968, la comédie musicale FUNNY GIRL de William Wyler avec Barbra Streisand interprétant Fanny Brice, figure emblématique du burlesque à Broadway, étant alors produite par Columbia,  le studio United
Artists réagit en produisant en concurrence THE NIGHT THEY RAIDED MINSKY’S avec le mari d’alors de Streisand, Elliot Gould. Friedkin vient juste de finir GOOD TIMES et part en Angleterre réaliser THE BIRTHDAY PARTY alors que MINSKY’S connaît une très longue post-production. Ayant vu le premier montage effectué sans lui, il dénigre publiquement le film et se voit interdit d’assister aux projections ! Remonté, le film marche bien au box-office, mais on peut déjà deviner que le jeune Friedkin en a gardé une dent contre Hollywood.

C’est une comédie musicale inspirée d’une histoire vraie. Une innocente jeune femme Amish, Rachel Schpitendavel (Britt Ekland), arrive à New York pour devenir danseuse. Engagée dans la revue du Minsky’s Burlesque, Rachel effectue ses chastes numéros de danse inspirés par des épisodes de la Bible, au grand déplaisir du public. Mais les patrons du cabaret, Billy Minsky (Elliot Gould) et Raymond Paine (Jason Robards), voient là l’occasion de ridiculiser Vance Fowler (Denholm Elliott), qui veut les obliger à fermer pour le bien de la morale et de la décence publique… 

Le style du film est remarqué et apprécié pour sa reconstitution du Broadway des années 1920, son ambiance mi-comique mi-mélancolique, ses expérimentations visuelles le rapprochant de la Nouvelle Vague et du jeune cinéma anglais. Et on voit poindre quelques thèmes typiques de Friedkin : une attaque contre l’hypocrisie de la société américaine, le poids de la religion et la manipulation d’une jeune femme innocente (L’EXORCISTE et KILLER JOE parlent finalement de la même chose, sous des formes très différentes).

 

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Irrité par ses premiers déboires avec Hollywood, Friedkin se tourne ensuite vers une adaptation par Mart Crowley de sa pièce de théâtre, LES GARCONS DE LA BANDE. C’est un des tous premiers films américains à oser aborder franchement le monde homosexuel. Son affiche fit d’ailleurs un scandale à l’époque : «Aujourd’hui, c’est l’anniversaire d’Harold. Voici son cadeau.», à savoir un jeune prostitué.

Dans un appartement de l’Upper East Side à New York, Michael (Kenneth Nelson) organise la fête d’anniversaire de son ami Harold (Leonard Frey). Donald, Emory, Hank, Larry et Bernard se joignent aux festivités. Alan (Peter White), l’ancien camarade de chambrée de Michael, arrive alors qu’il n’était pas invité. Vient également «Cowboy», un prostitué qui sera le cadeau d’anniversaire d’Harold…

 

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Peu connu, le film de Friedkin est apprécié par la critique, qui salue le travail du cinéaste, et est considéré comme un tournant dans l’histoire de la culture gay aux USA.

 

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Puis Friedkin et le producteur Philip D’Antoni (BULLITT) s’intéressent au livre de Robin Moore, FRENCH CONNECTION, reconstituant une affaire criminelle célèbre des années 1960, qui défraya la chronique aux USA et en France. Les inspecteurs Eddie Egan et Sonny Grosso, qui mirent à jour la fameuse «French Connection», seront les conseillers techniques du film, et joueront même dedans. Le film sort en 1971, distribué par la 20th Century Fox.

Alain Charnier (Fernando Rey), industriel respecté et trafiquant de drogue international, utilise sa compagnie de transport maritime pour convoyer des chargements d’héroïne partout dans le monde, depuis Marseille. Il soudoie un animateur de la télévision française, Henri Devereaux, qui va faire le passeur pour vendre de l’héroïne pure auprès la pègre new-yorkaise, représentée par Sal Boca (Tony Lo Bianco), petit mafioso patron de pizzeria. Deux policiers de la Brigade des Stupéfiants de New York, Jimmy « Popeye » Doyle (Gene Hackman) et Buddy « Cloudy » Russo (Roy Scheider), alertés par leurs indics, mènent une filature difficile pendant des mois, espérant que Boca les mènera au « gros poisson »…

 

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Premier triomphe public pour William Friedkin, ce polar innove et dépoussière sérieusement le genre par les transgressions opérées par le cinéaste. FRENCH CONNECTION nous montre un duo de flics crédibles (Gene Hackman et Roy Scheider, crédibles de bout en bout) dans leur peu reluisant quotidien, celui du New York de l’époque. Transgressif, Friedkin l’est en faisant de «Popeye» Doyle un personnage très ambigu, cassant l’imagerie du policier héroïque hollywoodien : Doyle est raciste, sadomasochiste, commet des bavures et tue de sang-froid le complice de Charnier de plusieurs balles dans le dos, au terme d’une course-poursuite monumentale. Course-poursuite surclassant par son intensité celle de BULLITT : ici, Doyle lancé aux trousses du tueur dans le métro fonce dans le tas, percute des voitures, et manque d’écraser d’innocents passants… Pour la petite histoire, ce fou de Friedkin et le cascadeur Bill Hickman ont réellement joué avec la vie des passants : ils dépassèrent délibérément le périmètre de sécurité prévu pour le tournage et continuèrent à fond la caisse pendant des kilomètres… Certains accidents, freinages intempestifs et réactions affolées des passants sont donc tout à fait authentiques !

C’est aussi une flopée d’autres séquences marquantes, depuis l’introduction dans la bonne ville de Marseille (ah, Marseille… son soleil, son vieux port et, déjà, ses trafiquants et ses coups de feu… bon, certes, les mentalités et les criminels ont changé), à la scène du test de l’héroïne, en passant par la fusillade finale et une scène de filature parfaitement maîtrisée. L’œil documentaire de Friedkin excelle à saisir les activités des flics et des criminels en saisissant le détail qui fait mouche (exemple : Charnier et Nicoli, les nantis crapuleux, se régalent au restaurant tandis qu’un Doyle transi de froid fait le pied de grue au dehors…) ; les dernières minutes du film pousseront la transgression jusqu’au bout, dans une scène résumant la vision du monde selon Friedkin : Doyle vient d’abattre par erreur un collègue et rival, et s’enfonce dans les ténèbres, tout à sa recherche obsessionnelle d’un ennemi introuvable…

Oscar et Golden Globe du Meilleur Réalisateur pour Friedkin.

 

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Pour son film suivant, Friedkin décroche le poste très demandé de réalisateur de L’EXORCISTE, produit par la Warner d’après le roman à  succès de William Peter Blatty, jusqu’ici connu pour ses comédies écrites pour Blake Edwards. Friedkin devance des collègues prestigieux intéressés ou contactés par Warner, comme Edwards justement, John Boorman (qui refusera et ratera une séquelle inutile du film) et même Stanley Kubrick (qui fera probablement SHINING en réponse). Un tournage long et difficile, qui engendrera un chef-d’œuvre de terreur et pas mal de polémiques, les premières de la carrière de Friedkin.

Un prêtre jésuite, le Père Merrin (Max Von Sydöw), mène des fouilles archéologiques dans le nord de l’Irak, sur le site de l’antique cité de Ninive, où il déterre au même endroit un médaillon chrétien et les restes d’une statuette représentant le démon Pazuzu. Avant le retour du vieux prêtre aux Etats-Unis, des signes inquiétants annoncent l’horreur qui va s’abattre à des milliers de kilomètres de là, sur la maison de la célèbre actrice Chris MacNeil (Ellen Burstyn), à Washington… La gentille fille de 12 ans de Chris, Regan (Linda Blair), se plaint bientôt de bruits et de coups donnés contre son lit dans sa chambre, et son comportement progressivement perturbé annonce une maladie mentale. La personnalité de Regan se dégrade, au point que son apparence, son langage et sa voix changent horriblement. Des crimes sont commis dans le voisinage. Les médecins sont impuissants à la guérir. Chris va se tourner en désespoir de cause vers un jeune prêtre et psychiatre, Damien Karras (Jason Miller), pour sauver sa fille de l’entité qui vit désormais en elle…

 

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Incroyable, quand on y pense, que le public ait fait un tel triomphe au film de Friedkin, tant celui-ci conserve son pouvoir traumatique près de 40 ans après sa sortie. Souvent imité, parodié, mais jamais égalé, il n’a pas volé sa réputation de film le plus terrifiant jamais filmé. Et cette peinture féroce de la société américaine des années 1970 a évidemment créé la polémique à sa sortie … Le cinéaste a été attaqué sur tous les fronts, pour sa description frontale, sans concessions, du martyr vécu par la petite Regan (Linda Blair, dont la carrière d’actrice a souffert de la contre-publicité générée autour d’elle par le film). Des spectateurs étaient pris de malaises devant les scènes les plus dures du film : l’artériographie de Regan soumise à la torture d’instruments médicaux à la recherche de son mal, et la terrible scène du crucifix. Les groupes de pression religieux, et les consternants évangélistes américains tels que Billy Graham, eux, ont attribué au film un pouvoir maléfique ayant soi-disant poussé des spectateurs à des actes criminels, dont on cherche à vrai dire encore la trace ; pour ces gens-là, la cause est entendue au sujet de L’EXORCISTE : Satan l’habite.

 

Plaisanterie grivoise mise à part, on a beau réduire le succès du film à la musique «Tubular Bells» de Mike Oldfield, à ses scènes de vomissements et de tête tournant à 360 degrés, le film de Friedkin est cependant bien plus qu’un simple film d’horreur basés sur des trucages habiles. Grâce à l’histoire écrite par William Peter Blatty (inspirée d’un cas réel d’exorcisme survenu en 1949), Friedkin offre aussi une réflexion perturbante
sur les mystères de la Foi, et sur la question du Bien et du Mal tapis en chacun de nous.

Il le fait en mêlant les scènes du quotidien le plus banal à une réflexion métaphysique sur l’origine du Mal qui s’empare de la fillette – précisons que Regan n’est pas possédée par Satan, mais par Pazuzu, une divinité / démon vénérée à l’ère babylonienne, bien des siècles avant l’ère chrétienne. Blatty et Friedkin ont aussi l’intelligence, avant de déchaîner les forces occultes dans la chambre de Regan, de rappeler que les vrais cas de possession démoniaque (tels ceux qui ont eu lieu à l’Abbaye de Loudun en 1634) ont une origine psychiatrique : le cas de Regan serait donc un phénomène d’hystérie poussé à son paroxysme. Le fait que la possédée soit confrontée à un prêtre et psychiatre n’est donc pas anodin. Toutefois, la cause de la possession de Regan, qu’elle soit médicale et/ou psychiatrique, n’est que le support pour un Mal venu du fonds des temps pour mettre à mal la société moderne tient de plus sacré : la famille, l’enfance.

En frappant là où cela fait le plus mal –le calvaire de Regan pousse son entourage dans ses derniers retranchements psychologiques et à s’interroger sur la nature même du Mal en ce monde -, Friedkin n’offre pas de réponses faciles au public, évitant les résolutions rassurantes d’innombrables films fantastiques. Et, emboîtant le pas au ROSEMARY’S BABY de Roman Polanski, il fait entrer le genre, encore prisonnier à l’époque des clichés gothiques, dans le 20ème Siècle en pleine ébullition sociale.

Une direction d’acteurs magistrale, une atmosphère mélancolique et sinistre à souhait (le travail sur les éclairages et la bande son y sont pour beaucoup) et un sens du découpage cinématographique rigoureux contribuent bien sûr à la réussite du film, truffé d’images et de scènes mémorables : le face à face très «western» de Merrin face à la statue de Pazuzu ; l’inquiétant clochard quémandant l’aumône au père Karras ; l’hypnose de Regan ; les duels psychologiques entre Karras et Regan possédée ; Merrin arrivant
au domicile des McNeil sous le réverbère ; les plans subliminaux d’un terrifiant visage ayant fait croire que le Diable avait pris possession du film (en réalité, une bobine-test de maquillages rejetés par Friedkin, qu’il inséra habilement dans le montage final), etc. Et, au milieu de tout cela, la détresse touchante d’Ellen Burstyn, la tristesse de Jason Miller et l’admirable compassion stoïque de Max Von Sydöw.

En 2001, Friedkin a présenté une version remaniée de son film, cédant aux demandes de son ami Blatty. Des rajouts de quelques scènes portant notamment sur la progression de la maladie de Regan ; la discussion des deux prêtres dans l’escalier durant une pause pendant l’exorcisme ; et la fin, moins abrupte, plus mélancolique. Ainsi que l’ajout de nouvelles images subliminales (pas vraiment nécessaires) et la scène-électrochoc de la «Marche de l’araignée».

Golden Globe et nomination à l’Oscar du Meilleur Réalisateur pour Friedkin, qui en deux films devient alors le réalisateur le plus côté à Hollywood.

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Après le succès de L’EXORCISTE, Friedkin tourne un remarquable documentaire où il interviewe Fritz Lang en 1974. Il prépare semble-t-il pendant un temps un film de science-fiction, une histoire d’OVNIS liés au mythe de l’Atlantide, avant d’apprendre qu’un jeune collègue, Steven Spielberg, prépare RENCONTRES DU TROISIEME TYPE. Jugeant le sujet trop proche, il change d’avis et décide d’adapter une histoire familière des cinéphiles, une nouvelle adaptation du roman Georges Arnaud, qui a donné LE SALAIRE DE LA PEUR par Henri-Georges Clouzot en 1953. Initialement prévu avec Steve McQueen, SORCERER (LE CONVOI DE LA PEUR, 1977) sera l’un des plus mauvais souvenirs du cinéaste, un tournage éprouvant en République Dominicaine. 

Trois hommes se retrouvent coincés au fin fond du Nicaragua, vivant sous de fausses identités: Manzon (Bruno Cremer), banquier français, spéculateur risquant la prison ; Scanlon (Roy Scheider), un petit escroc américain pourchassé par des truands après avoir pillé une église ; et Kassem (Amidou), terroriste arabe recherché par la police. Reconvertis en ouvriers pour une raffinerie de pétrole, ils végètent dans un immonde bidonville ; seule une bonne somme d’argent pourrait les en sortir. Quand la compagnie qui les emploie voit un site voisin ravagé par les flammes, la seule solution est de convoyer par camion un chargement de dynamite, pour éteindre les puits. Il faut quatre chauffeurs volontaires ; Scanlon, Manzon, Kassem et un dernier larron, le tueur professionnel Nilo (Francisco Rabal), vont conduire les deux camions à travers une route jalonnée d’obstacles, contre une bonne paie. Malheureusement, la dynamite mal isolée laisse suinter de la nitroglycérine qui peut exploser au moindre choc…

 

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Ce film à très gros budget (22 millions de dollars, une fortune pour l’époque) va marquer le début de son rejet par le public et par l’industrie cinématographique américaine après les triomphes précédents. Friedkin se fâche avec tout le monde : son producteur, son chef opérateur, son équipe de tournage et ses acteurs (surtout Roy Scheider qui n’apprécie pas la suppression d’une scène au montage, où son personnage apparaissait plus sympathique). Les difficultés techniques du tournage sont aggravées par le mauvais temps et les inondations ; durant le tournage de la séquence où les camions traversent un pont de cordes délabré, ceux-ci vont basculer plusieurs fois dans la rivière en crue…

Le studio Paramount supprime, pour la sortie européenne du film, 30 minutes de scènes d’exposition montrant les personnages avant leur arrivée au Nicaragua, ceci sans avertir un Friedkin furieux. Celui-ci, toujours provocateur, avait glissé dans son film une photo du comité de la corporation Gulf+Western, propriétaire de Paramount à l’époque, pour représenter les méchants exploiteurs pétroliers montrés dans le film !

Le film enfin terminé a de sérieux handicaps à sa sortie : le plus évident étant son statut de remake d’un chef-d’œuvre de suspense cinématographique. Il est donc descendu en flammes par les critiques. Pourtant, la version de Friedkin, qui défend bec et ongles son film, va gagner une réputation de film culte, son atmosphère désespérée et poisseuse étant appréciée – spécialement ladite séquence du pont de cordes.

Malheureusement, le pessimisme radical de l’œuvre ne plaît guère au public de l’époque. Et pour couronner le tout, le film sort quelques semaines après un certain STAR WARS qui, lui, attire les foules. Entre la noirceur du film de Friedkin et l’optimisme enfantin du space opéra de George Lucas, le public a vite tranché : SORCERER est un échec financier qui pèsera lourd dans les relations déjà houleuses entre Friedkin et Hollywood…

 

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Il réalise ensuite THE BRINK’S JOB (TÊTES VIDES CHERCHENT COFFRES PLEINS, 1978)

L’histoire est de nouveau inspirée de faits réels, le casse de la banque Brinks de Boston en 1950. Certains des cambrioleurs ont même travaillé sur comme consultants sur le film.

Tony Pino (Peter Falk), un petit escroc de Boston, veut se faire une réputation en réalisant un cambriolage à grande échelle. Après avoir volé 100 000 $ dans un fourgon de la banque Brinks, Tony et ses complices s’attaquent au q.g. de la Brinks, une forteresse réputée imprenable et inviolable.

Réalisant que la réputation de la Brinks de Boston n’est en fin de compte que du vent, Tony, son beau-frère Vinnie (Allen Garfield), et une bande de bras cassés (Paul Sorvino, Warren Oates, Peter Boyle) vont réussir leur casse le 17 janvier 1950, et s’enfuir avec plus d’un million de dollars ! Les patrons de la Brinks sont publiquement embarrassés. Mais J. Edgar Hoover et le FBI vont faire de l’affaire une priorité, au grand dam de Tony et sa femme Mary (Gena Rowlands)…

Une récréation pour Friedkin après trois tournages difficiles, THE BRINK’S JOB est perçu dans sa filmographie comme un film plutôt léger, où il rassemble cependant un sympathique casting avec les comédiens familiers de Cassavetes (Gena Rowlands et Peter Falk), et Warren Oates dans un beau rôle d’allumé. Une comédie qui ne l’empêche pas pour autant de taper sur les banques et le FBI, et de ridiculiser un certain mythe sécuritaire toujours présent dans son pays.

Ironie du sort, ce film sur un braquage fut lui-même victime d’un braquage : 15 bobines non montées furent volées dans les locaux de Technicolor ; les voleurs demandèrent 600 000 $ de rançon que Friedkin refusa de leur payer. Il termina le film sans ces bobines, et envoya poliment les voleurs aller se faire voir : «trouvez-vous un projecteur et appréciez le film. Il est tout à vous !»

 

 

A suivre…

5 commentaires à “William Friedkin, partie 1”


  1. 0 ALI-BEY 20 nov 2012 à 3:08

    je fais juste référence a son film l’enfer du devoir il révèle bien sa haine des Arabes , en diabolisant l’Arabe , mais c’est tellement indigne.

    Répondre

    • 1 kingludo 20 nov 2012 à 11:49

      Attention, il faut garder la tête froide… Le « cas » William Friedkin est plus complexe qu’il n’y paraît !
      Je tiens tout d’abord à rappeler que je n’ai jamais vu le film L’Enfer du Devoir. Je sais qu’il a été effectivement accusé de racisme anti-arabe à sa sortie. Difficile donc pour moi de parler d’un film décrié sur un sujet aussi épineux… Friedkin répète avoir voulu faire un film condamnant le terrorisme. Ce qui n’est quand même pas la même chose : haïr un peuple, une culture, c’est effectivement du racisme absolument condamnable ; critiquer des actions terroristes motivées par un choix politique ou religieux, ce n’est absolument pas la même chose… A-t-il été maladroit, caricatural en la circonstance ? C’est possible.
      Une remarque quand même : je ne crois pas du tout que Friedkin haïsse les Arabes. Revoyez le début de L’Exorciste, qui s’ouvre sur une prière à Allah, représentant les forces spirituelles du Bien, face à l’obscurantisme et la haine… Et ce serait le même réalisateur qui serait raciste ? Combien de films américains ont traité la culture arabe et musulmane avec autant de respect ? Réfléchissez-y.

      Répondre

      • 2 Nasser 23 jan 2015 à 14:20

        étant moi même d’origine Algérienne , je m’inscris en faux sur l’accusation qui a été faite à Friedkin de racisme. Il ne faut pas confondre les personnages de Friedkin qui évoluent dans un contexte bien précis et l’auteur lui même.

        Par exemple dans « l’enfer du devoir » il s’agit de vétérans de l’armée pris dans le feu de la guerre.

        Comme toujours la réalité est bien plus complexe et si il est bien un auteur qui échappe à la simplification c’est bien Friedkin dont peut être le thème favoris et l’ambivalence et la zone grise qui sépare le bien du mal.

        Friedkin est à l’opposé de toute idée de racisme et ce qui se dégage de son œuvre c’est un profond humanisme. c’est un cinéaste qui à de l’empathie (comme Eastwood ou Cimino )pour le moindre de ses personnages , même les plus « vilains » sont présentés avec beaucoup de nuances et de complexités.

        Un humaniste sans angelisme.

        Répondre

  2. 3 Nasser 23 jan 2015 à 14:09

    Merci pour ce très bon texte sur Friedkin, immense cinéaste qui commence à être reconnu enfin à sa juste valeur.
    je signale un excellent livre d’entretiens ( et bien plus que ça ) sortie il y’a une quinzaine d’année « Le Petit Livre De William Friedkin » de Gilles Boulenger. Un remarquable ouvrage qui mêle longue interview et analyse sur les thèmes favoris de Friedkin.

    Répondre

    • 4 kingludo 2 fév 2015 à 16:58

      Merci beaucoup, Nasser, pour vos remarques très pertinentes ! Je prends note concernant le livre que vous avez mentionné.

      Cordialement,

      Ludovic Fauchier.

      Répondre

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