Retour sur… PLAYTIME

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PLAYTIME, de Jacques Tati

L’histoire :

Un grand aéroport parisien voit arriver en masse un bataillon de pimpantes touristes américaines enthousiastes, parmi lesquelles une jeune femme (Barbara Dennek) prête à photographier le moindre détail inhabituel et « exotique ». Pendant ce temps, Monsieur Hulot (Jacques Tati) entre dans les locaux d’une grande compagnie pour passer un entretien avec Monsieur Giffard (Georges Montant), un petit homme pressé, si sollicité qu’il manque de l’oublier ; Hulot se lance à sa recherche, et finit par se retrouver par erreur dans un salon immobilier high-tech, que visitent les joyeuses touristes. Tout ce petit monde finira par se retrouver à l’inauguration du grand restaurant Royal Garden, où rien ne fonctionne comme il le faut. Bienvenue dans le monde moderne !…

 

Playtime

La critique :

On ne remerciera jamais assez l’équipe des Films de Mon Oncle, qui possède les droits de distribution de l’œuvre du grand Jacques Tati, d’avoir eu la bonne idée de ressortir cet été l’intégrale des films du maître. Playtime est donc revenu sur les écrans français durant une programmation de juillet particulièrement déprimante. Essayer de trouver un film intéressant durant ce mois s’est avéré être un vrai chemin de croix… A se demander si les distributeurs n’ont pas fait exprès d’imposer d’ailleurs un choix sadique au spectateur en mal de grand écran. On a même eu droit la même semaine au choix entre la peste et le choléra, entre le film d’auteur français sous somnifère (L’Homme qu’on aimait trop), et le blockbuster américain estival crétin (Transformers 4…). Bref, quand le seul choix des nouveautés se limite au dernier Téchiné ou au dernier Michael Bay, on ne peut que se réjouir de la ressortie du classique mal-aimé de Tati. Et, deux heures plus tard, on en ressort requinqué, rajeuni, et sacrément heureux… en se rappelant quand même avec regret qu’en son temps, le film de Tati ne rencontra pas le succès qu’il méritait.

Rappelons que le film a eu de nombreux admirateurs, et pas des moindres, puisque des cinéastes venus d’horizons très différents ont rendu hommage au travail de Tati. On pensera bien sûr à Blake Edwards, dont La Party est le plus bel hommage qui lui ait été rendu de son vivant, mais aussi à David Lynch, grand amateur de Playtime, qu’il considère comme l’un des meilleurs films qu’il ait jamais vu, ou Steven Spielberg, qui fit avec Le Terminal « son » Tati. François Truffaut avait qualifié Playtime de « film venu d’une autre planète » et reconnaissons-le, le réalisateur des 400 Coups avait trouvé la formule juste, tant le film de Tati est réellement un OVNI filmique dans le cinéma comique français des années 1960. Playtime n’avait en effet pas grand chose à voir avec les comédies françaises à la mode de l’époque ; l’humour de Jacques Tati (comme celui de son disciple Pierre Etaix) appartenait à une autre école, celle des Chaplin ou Keaton auquel il se référait souvent ; comme ces derniers dans leurs dernières grandes productions, Tati s’engagea dans une entreprise coûteuse, envoyant son personnage fétiche de Monsieur Hulot dans les « Temps Modernes » des années 1960 ; un univers déroutant, familier, régi par l’absurdité moderniste, évoquant une histoire de Kafka traitée par un humour distancié. Ce fut un tournage difficile pour Tati, étalé sur trois ans. Une aventure bien mal récompensée, hélas… Après le succès de Mon Oncle, en 1958, Tati ne put lancer la production de Playtime qu’en 1964. La construction particulière du film, la mise en situation de gags « architecturaux » obligea le réalisateur-comédien à faire construire à grand frais, à Joinville-le-Pont, d’immenses décors dans lesquels ses personnages se déplaceraient. « Tativille » regroupait ainsi un terminal d’aéroport, des bureaux interminables, un immeuble locatif, un grand restaurant… Pour profiter au maximum de l’impact visuel des gags, et faire « travailler » l’œil du spectateur, Tati tourna son film en 70 mm. Un choix de format justifié, mais onéreux ; seuls des cinéastes comme David Lean ou Stanley Kubrick, à l’époque, pouvaient se permettre des productions aussi méticuleuses et exigeantes. Encore que ces derniers pouvaient toujours compter sur le soutien d’un grand studio distributeur ou d’un producteur important. Tati n’eut pas cette chance ; bien accueilli par la critique en France et dans le monde, Playtime n’attira hélas pas le public français. Et s’il fut un succès à l’étranger, le refus de distribuer le film aux Etats-Unis (où Tati avait pourtant reçu l’Oscar du Meilleur Film Etranger pour Mon Oncle) « tua » financièrement le film. Tati ne s’en remit jamais vraiment, sa société fut placée sous administration judiciaire, et, gravement endetté, il dut vendre sa maison et les droits de ses films. Les différents Ministres de la Culture succédant à Malraux ne l’aidèrent pas plus, et Tati ne put réaliser que deux autres longs-métrages (Trafic et Parade) avant son décès en 1982. Triste fin de carrière pour un immense cinéaste, dont la popularité discrète ne cesse de s’affirmer à la ressortie de chacun de ses films.

 

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ci-dessus : une célèbre salle d’attente où Monsieur Hulot (Jacques Tati) croise un businessman très méthodique !

 

Difficile de résumer Playtime dont la construction, l’élaboration des gags, est très particulière à son cinéaste. Le film est une sorte de série de tableaux visuels (l’aéroport, les bureaux, la foire aux inventions, l’immeuble résidentiel, le grand restaurant, l’embouteillage) où l’humour va crescendo. Il part d’une observation « simple » de gens ordinaires pris dans leurs routines quotidiennes (à commencer par ce vieux couple, où monsieur est couvé d’attentions par Bobonne), pour être peu à peu pris dans une espèce de folie, qui va culminer dans la monumentale scène du grand restaurant (quarante minutes de rires non-stop !) et un grand embouteillage final aux allures de joyeux carrousel. Le génie de Tati trouve un film à sa mesure, où un univers en apparence inquiétant, déshumanisé, « mécanisé », est subverti par l’humour et les gaffes involontaires des petites personnes qui l’habitent. Les scènes cultes ne manquent pas : l’attente de Hulot dans une salle remplie de coussins design « péteurs » ; l’arrivée de Mr. Giffard au fond d’un couloir tellement interminable que Hulot n’en finit pas de se lever trop tôt ; la démonstration absurde d’un balai moderne équipé de phares ; le marchand allemand qui prend Hulot pour un espion industriel et lui fait une scène (interrompue par des portes ultrasilencieuses) ; l’immeuble « aquarium » où les voisins semblent se mater les uns les autres… Et donc, cette scène du grand restaurant préfigurant l’inoubliable Party de Blake Edwards, sorti l’année suivante : son avion qui fond, le serveur qui prête sa tenue aux autres, le décor qui part peu à peu en vrille, le portier qui tient la poignée d’une porte vitrée inexistante, le turbot « saucé » à n’en plus finir par des serveurs dépassés… Un festival d’idées loufoques que Tati exploite à merveille, livrant de plus un travail de tout premier ordre sur les cadrages (une utilisation saisissante des trompe-l’oeil) et les reflets, les couleurs métalliques, sans oublier la bande-son, pourvoyeuse d’humour permanent. La vigilance du spectateur est constamment sollicitée, et le film nécessite plusieurs visionnages pour bien en apprécier tous les détails.

 

Ce chef-d’œuvre absolu mérite largement aujourd’hui d’être redécouvert sur grand écran.   

 

Ludovic Fauchier.

 

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Ci-dessus : extrait du documentaire Il était une fois… Mon Oncle, où Jacques Tati évoque l’échec de Playtime. David Lynch défend le regretté cinéaste.

 

La fiche technique : 

Réalisé par Jacques Tati ; scénario de Jacques Tati et Jacques Lagrange, dialogues additionnels anglais d’Art Buchwald ; produit par Bernard Maurice et René Silvera (Jolly Films / Specta Films)

Musique : Francis Lemarque ; photo : Jean Badal et Andréas Winding ; montage : Gérard Pollicand

Décors : Eugène Roman ; costumes : Jacques Cottin

Direction sonore : Jacques Maumont ; montage son : Maurice Laumain

Date de sortie originale en France : 16 décembre 1967

Distribution (version restaurée en 2002) : Les Films de Mon Oncle / (ressortie 2014) Carlotta Films

Caméras : Mitchell

Durée : 2 heures 04 (version restaurée en 2002) / 2 heures 35 (montage comprenant l’intermède et la musique de sortie)

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