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Aux disparus de l’hiver 2016…

Bonjour, chers amis neurotypiques ! Une nouvelle fois, la fichue Grande Faucheuse s’est montrée bien active ces trois derniers mois. L’occasion de revenir rapidement sur les carrières quelques grandes figures qui ont marqué à leur façon le 7ème Art.

Malheureusement, certains noms sont absents de cette rubrique… Ce n’est pas par manque d’intérêt que je ne parle pas ici de Michel Galabru, d’Ettore Scola, Andrzej Zulawski… Seulement voilà, je ne pense pas pouvoir rendre hommage au premier, faute d’avoir vu les bons titres de sa filmographie (voilà ce qui arrive quand la télé vous fait subir Le Gendarme de Saint-Tropez plutôt que découvrir Le Juge et l’Assassin…). Quant à Ettore Scola, je n’ai malheureusement jamais vu aucun film de ce très grand maître du cinéma italien (domaine que je maîtrise moins bien que son homologue américain, hélas). Même raison pour Zulawski, le réalisateur de L’important c’est d’aimer ou Possession… J’aurai pu mentionner aussi de grands écrivains récemment disparus, dont les romans ont inspiré quelques grands classiques de l’écran – l’italien Umberto Eco, l’homme du Nom de la Rose, ou l’américaine Harper Lee dont Ne Tuez pas l’Oiseau Moqueur devint Du Silence et des Ombres (To Kill a Mockingbird)… Désolé, donc, si ces noms manquent ici à l’appel.

L.F.

 

Aux héros oubliés 2016... Ken Adam

Ken Adam nous a quittés le 10 mars 2016. Si vous ne connaissez pas le nom de cet immense architecte décorateur, son travail, lui, vous est certainement familier. Les repères des supervilains des James Bond de la grande époque Sean Connery-Roger Moore, la salle de guerre de Docteur Folamour, les immenses salons 18ème Siècle de Barry Lyndon, les manoirs du Limier ou de La Famille Addams, pour ne citer que ceux-là, tous ces décors extraordinaires sont sortis des tables à dessin de Ken Adam. Dans une profession généralement discrète, Ken Adam a pu se targuer d’être un des décorateurs les plus remarqués, l’un des rares dont le seul nom pouvait garantir à lui tout seul un gage de qualité.

Né Klaus Hugo Adam à Berlin le 5 février 1921, fils d’une logeuse et d’un ancien officier de cavalerie prussien reconverti dans la mode, le jeune homme dut quitter l’Allemagne en 1934, suite à deux catastrophes – la ruine du commerce paternel, et  l’arrivée au pouvoir d’Hitler. Les Adam étant juifs, on comprend leur empressement involontaire à quitter leur terre natale, direction l’Angleterre, où le jeune homme étudiera notamment à l’Ecole Bartlett d’Architecture. A l’entrée du pays en guerre contre l’Allemagne, Ken Adam rejoignit le Pioneer Corps, et apprendra à concevoir des abris anti-bombardements (ce qui ne manque pas de sel prophétique, quand, vingt ans plus tard environ, Stanley Kubrick lui demandera de créer le plus célèbre décor d’abri souterrain de l’histoire du Cinéma !). Il rejoignit ensuite la RAF, avec le grade de lieutenant, pilotant des chasseurs-bombardiers Hawker Typhoon durant de dangereuses missions, notamment à la Bataille de Falaise, en Normandie.

 

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Ci-dessus : les méchants de James Bond ont toujours les repères les plus classes. Démonstration : quand Goldfinger (Gert Fröbe) dévoile ses plans, c’est l’occasion pour Ken Adam de concevoir un décor plein de surprises !

 

La guerre finie, son diplôme sous le bras, Adam commencera sa carrière dans l’industrie cinématographique anglaise, comme simple dessinateur sur le film de Tim Whelan, This Was a Woman en 1948. Début d’une décennie vouée au travail sur les décors de productions de plus en plus prestigieuses, Adam passant aussi par Hollywood comme assistant décorateur sur des classiques de la période « Dernière Séance », comme Captain Horatio Hornblower (Capitaine Sans Peur, 1951) de Raoul Walsh avec Gregory Peck, ou Le Corsaire Rouge (1952) de Robert Siodmak avec Burt Lancaster. Il prit du galon avec Le Tour du Monde en 80 Jours (1956), luxueuse adaptation du roman de Jules Verne par Michael Anderson pour lequel il fut directeur artistique et (non crédité) chef décorateur. A ce poste, Adam va enchaîner les collaborations de qualité ; il signera par exemple les décors du terrifiant Night of the Demon (Rendez-vous avec la Peur, 1957), chef-d’oeuvre de trouille surnaturelle de Jacques Tourneur, travaillera sans être crédité sur les décors du mythique Ben-Hur de William Wyler (1959) ou du péplum déviant de Robert Aldrich, Sodome et Gomorrhe en 1962. 1962, l’année qui sera le début de son célèbre travail sur l’univers de l’agent secret 007, avec Dr. No de Terence Young, pour qui il conçoit les premiers décors marquants de l’univers de James Bond : salles de jeux luxueuses, intérieurs cossus du MI-6, et le repère secret du supervilain, défendu par un tank-dragon lanceur de flammes ! S’il ne fut pas en poste pour tous les James Bond suivants, Adam fut cependant l’architecte génial oeuvrant sur les décors marquants de la saga, sur sept films. On n’oubliera pas la table de torture au laser, Fort Knox et la salle de billard transformée en maquette géante pour les besoins de Goldfinger ; le yacht-forteresse blindée de Largo pour Opération Tonnerre ; la base secrète cachée dans le cratère du volcan d’On ne vit que deux fois ; l’hôtel-casino et la plateforme pétrolière armée des Diamants sont Eternels ; le supertanker engloutissant les sous-marins et la base sous-marine de L’Espion qui m’aimait, ou la station spatiale de Moonraker… sans oublier les emblématiques voitures pilotées par Sean Connery et Roger Moore, l’Aston Martin et la Lotus Esprit fournies en gadgets mortels. Aucun doute, Ken Adam fut le vrai Q de James Bond ! Il ne fut cité qu’une seule fois aux Oscars pour ses travaux de l’univers bondien (pour L’Espion qui m’aimait), malgré sa contribution unique à un véritable mythe cinématographique… En périphérie de la saga 007, Adam fut aussi le décorateur des premiers Harry Palmer avec Michael Caine : Ipcress Danger Immédiat (1965) et Mes Funérailles à Berlin (1966) avec Michael Caine, et le concepteur de la voiture loufoque de Chitty Chitty Bang Bang (1968), d’après un roman d’Ian Fleming, le père littéraire de Bond.

 

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Ci-dessus : la salle de guerre de Docteur Folamour créée par Adam pour Stanley Kubrick enferme Peter Sellers et un George C. Scott en pleine crise de parano aiguë…

 

Hors James Bond, Ken Adam est aussi surtout resté réputé pour sa contribution essentielle à deux des plus fameux films de Stanley Kubrick : Docteur Folamour (1964) et Barry Lyndon (1975). Ce fut donc Adam qui désigna et construisit le décor de la Salle de Guerre de Folamour, merveille de composition géométrique mêlant un décor triangulaire en équerre, dominant la table circulaire du président Muffley (Peter Sellers) et ses généraux tentant d’arrêter la fin du monde dans le feu nucléaire. Table sur laquelle plane une gigantesque lampe en halo de sinistre apparence, évoquant la forme des champignons atomiques. Simplicité, élégance, ironie et angoisse définissent ce décor iconique qui a souvent inspiré les réalisateurs et les films les plus divers, de Mars Attacks ! à Kingsman en passant par A.I. Intelligence Artificielle. Adam créa aussi pour le film de Kubrick les intérieurs très réalistes du bombardier piloté par Slim Pickens, dont la fameuse bombe chevauchée par ce dernier. Le sens du détail réaliste de l’ancien pilote de la RAF ne pouvait que satisfaire Kubrick, qui pourtant ne l’engagea pas pour 2001 : L’Odyssée de l’Espace. Ken Adam n’aurait pas été contre, mais, apprenant que le cinéaste travaillait en secret depuis un an avec Harry Lange, designer de la NASA, il renonça à suivre Kubrick, sentant qu’il n’aurait pas pu s’adapter aux travaux d’un autre. Ils se retrouveront une décennie plus tard, pour l’ambitieux Barry Lyndon, où l’exigence de réalisme du cinéaste sera récompensée par un travail visuel somptueux ; bénéficiant de la sublime photo de John Alcott et des costumes d’époque de Milena Canonero, Adam aidera Kubrick à livrer de sublimes tableaux vivants d’une époque révolue. Il obtiendra son premier Oscar pour le film, en 1976. Kubrick, amicalement, lui rendra visite sur le plateau du supertanker de L’Espion qui m’aimait l’année suivante, pour travailler discrètement comme éclairagiste non crédité au générique, le temps de quelques scènes ! Parmi les autres réalisations importantes de Ken Adam, signalons notamment le lycée anglais de Goodbye Mister Chips (1969) avec Peter O’Toole, le manoir labyrinthique du Limier (1972) où s’affrontent Laurence Olivier et Michael Caine devant les caméras de Joseph L. Mankiewicz, les décors de The 7% Solution (Sherlock Holmes attaque l’Orient Express, 1976) d’Herbert Ross, Agnès de Dieu (1985) de Norman Jewison, Les Valeurs de la Famille Addams (1993) de Barry Sonnenfeld, ou La Folie du Roi George de Nicholas Hytner en 1994, qui lui vaudra son second Oscar. Son dernier film fut Taking Sides – Le Cas Furtwängler (2001) avec Harvey Keitel et Stellan Skarsgard pour le cinéaste hongrois Istvan Szabo.

Naturalisé anglais depuis longtemps, Ken Adam sera dignement récompensé de l’Ordre de l’Empire Britannique et honoré du titre de chevalier pour son travail dans le milieu du cinéma, comme pour son aide aux relations entre l’Angleterre et l’Allemagne, ses deux patries. Parmi les nombreuses récompenses et citations qu’il a obtenues durant sa vie, rappelons qu’il a été récompensé de deux BAFTA Awards (pour Docteur Folamour et Ipcress Danger Immédiat), sept fois nominé pour ces mêmes BAFTA (Goldfinger, Opération Tonnerre, On ne vit que deux fois, Le Limier, Barry Lyndon, L’Espion qui m’aimait et La Folie du Roi George) et a obtenu trois nominations aux Oscars (Le Tour du Monde en 80 Jours, L’Espion qui m’aimait et Les Valeurs de la Famille Addams). Les cinéphiles les plus curieux de son travail se rendront à la Cinémathèque Allemande, à laquelle Ken Adam envoya l’intégralité de ses dessins, storyboards, souvenirs de carrière divers, y compris ses deux Oscars.

 

DAVID BOWIE AT THE CANNES FILM FESTIVAL - 1983

David Bowie est mort… C’est curieux comme cette phrase sonne mal. Le cancer contre lequel il luttait depuis 18 mois a fini par emporter un des plus grands artistes musicaux de ces dernières décennies, le 10 janvier dernier, deux jours après son 69ème anniversaire. Il fallait bien saluer ici la mémoire de Bowie, de son vrai nom David Robert Jones, qui a traversé les décennies par ses innovations musicales constantes, ses tubes (Space Oddity, Life on Mars ?, Heroes et j’en oublie) et ses extravagances de jeunesse marquées par son alter ego Ziggy Stardust, le personnage qu’il incarna sur scène durant les années glam rock. Bon… pour un béotien musical comme moi, résumer la carrière musicale de Bowie est un exercice impossible. Si je le cite dans cette rubrique, c’est surtout parce que Bowie, en plus d’être un musicien exceptionnel, a aussi donné de sa personne au Cinéma. Rien d’étonnant à ce que le 7ème Art s’intéresse à Bowie, lui qui avait composé Space Oddity en référence évidente au film de Stanley Kubrick, 2001 : L’Odyssée de l’Espace. Formé à l’art du mime, et donc du jeu dramatique, David Bowie livra d’intéressantes prestations sur grand écran, son charisme et son allure ambiguë à souhait convenant à merveille à des cinéastes originaux. Rappelons aussi, au passage, que le virus du Cinéma a rattrapé la famille de Bowie : son fils Duncan Jones, né de son premier mariage avec Angela Bowie, est devenu un réalisateur plutôt doué, à qui l’on doit les films de science-fiction Moon et Source Code.  

 

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Ci-dessus : premières minutes de L’Homme qui venait d’ailleurs. Thomas Jerome Newton arrive sur Terre, et Bowie crée son mythe.

 

Petit rappel des titres marquants de la filmographie de David Bowie : en 1976, Bowie fut L’Homme qui venait d’ailleurs (The Man Who Fell to Earth), de Nicolas Roeg. Brillante performance de la star dans le rôle de Thomas Jerome Newton, un extra-terrestre arrivé sur Terre pour récupérer l’eau qui sauvera sa planète. Mais il sombrera dans la paranoïa (alimentée par les manipulations de la CIA), l’alcoolisme et la claustration. Il sera récompensé du Saturn Award du Meilleur Acteur, pour un rôle qui fait plus qu’écho à sa propre situation et ses angoisses de star planétaire. On reverra Bowie dans Gigolo (Just a Gigolo, 1979), de David Hemmings ; un film raté, où sa présence fait toutefois sensation, face à une autre icône faisant son ultime apparition, Marlene Dietrich. Après une apparition dans son propre rôle dans Moi, Christiane F., droguée, prostituée, d’Uli Edel, on retrouvera un Bowie en pleine forme sur les écrans en 1983. On se souvient de son face-à-face avec Ryuichi Sakamoto dans Merry Christmas Mr. Lawrence (Furyo), de Nagisa Oshima ; il y tenait le rôle du Major Jack « Strafer » Celliers, prisonnier durant la 2ème Guerre Mondiale du Capitaine Yonoi (Sakamoto). Très inspiré par Le Pont de la Rivière Kwaï, le film d’Oshima en fait une relecture délibérément ambiguë, la relation victime-bourreau entre le prisonnier et son tortionnaire se teintant de fascination et d’attirance sadomasochiste. Si le film est quelque peu figé, l’étrangeté de Bowie fait merveille. On le vit ensuite en amant vampire de Catherine Deneuve dans The Hunger (Les Prédateurs), premier film de Tony Scott. Bowie y est quelque peu éclipsé, malgré quelques scènes intéressantes, par les effets esthétisants dont Scott abusait. On le préfèrera en tueur à gages moustachu et inquiétant, dans Into the Night (Série Noire pour une Nuit Blanche, 1985), de John Landis. Un curieux mélange de comédie et de film noir, où le réalisateur des Blues Brothers lui offre un excellent rôle de vilain terrorisant la douce Michelle Pfeiffer. Après un rôle important dans la comédie musicale Absolute Beginners, de Julian Temple, David Bowie sera la tête d’affiche du Labyrinthe de Jim Henson. Un film culte ou un ratage en règle ? Les avis divergent… Cette production de George Lucas réalisée par le père du Muppets Show, écrite par le Monty Python Terry Jones, est un mélange d’heroic fantasy surréaliste et de comédie musicale qui fit un flop au box-office ; Bowie, entouré de marionnettes et attifé d’un postiche terriblement kitsch, terrifiait cette fois la toute jeune Jennifer Connelly.

 

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Ci-dessus : montage des scènes de David Bowie dans Le Prestige, de Cristopher Nolan. Nikola Tesla (Bowie), flanqué de son assistant (Andy « Gollum » Serkis), fait d’incroyables révélations au magicien Robert Angier (Hugh Jackman).

 

Plus discret par la suite au cinéma, Bowie fera quelques apparitions marquantes dans des seconds rôles : il fut le Ponce Pilate de Martin Scorsese dans son décrié La Dernière Tentation du Christ, en 1988 ; David Lynch lui donnera en 1992 le rôle de l’énigmatique agent du FBI Jeffries dans Twin Peaks – Fire Walk With Me, transposition de sa série télévisée ; en 1996, Bowie fut salué pour sa prestation dans Basquiat, le film de Julian Schnabel, où il tenait un rôle sur mesure, celui d’Andy Warhol. David Bowie se fendra en 2001 d’une hilarante apparition dans le déjanté Zoolander de Ben Stiller, où il joue les arbitres d’un duel de défilé opposant Stiller et Owen Wilson ; difficile de ne pas exploser de rire en voyant Bowie, d’un sérieux absolu, conclure le duel par un « dis-qualified !! » lapidaire pour Stiller, victime d’un accident de slip… Enfin, un dernier rôle mémorable en 2006, offert par un autre original, Christopher Nolan : le cinéaste des Batman / Dark Knight, d’Inception et Interstellar lui donna un rôle idéal – celui de Nikola Tesla, dans Le Prestige. Prestation parfaite de Bowie en scientifique prométhéen donnant aux magiciens antagonistes joués par Christian Bale et Hugh Jackman l’opportunité technique de créer un tour jamais vu…

 

Aux héros oubliés 2016... Alan Rickman

Par le grand marteau de Grapthar… une perte tragique que celle d’Alan Rickman, grande figure du théâtre britannique devenu, sur le tard, un visage familier du Cinéma mondial. Quelques jours après David Bowie, le cancer l’a emporté, au même âge de 69 ans. Pour le grand public, Rickman est resté dans la mémoire collective pour ses rôles de vilains particulièrement délectables, sa diction aristocratique, ses yeux plissés et son allure hautaine convenant à merveille à ce type de rôles. Rappelons qu’il a ainsi mené la vie dure à John McClane, Robin des Bois ou Harry Potter… mais on oublie un peu vite qu’il fut aussi un excellent acteur pour des rôles plus nuancés, romantiques ou comiques. Et, de toutes façons, Rickman vous corrigerait sur le fait qu’on lui donnait des rôles de méchants. « Je ne joue pas des vilains, je joue des personnages très intéressants !« , a-t-il dit un jour. Et des personnages très intéressants, sa filmographie n’en manquait pas.

 

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Ci-dessus : Die Hard premier du nom, le seul et unique ! Et le début d’un affrontement explosif entre John McClane (Bruce Willis) et le gentleman-braqueur-preneur d’otages Hans Gruber (Alan Rickman). « Yippie-kay-yeah, motherfucker… »

 

S’il s’intéressa assez vite aux arts dramatiques, Alan Rickman, londonien pur jus né le 21 février 1946 à Acton, devint acteur assez tardivement. Ce fils d’ouvrier était une « tête », passionné par les arts graphiques : diplômé de la Latymer Upper School, du Chelsea College of Art and Design et du Royal College of Art, il commença une carrière de dessinateur graphique, plutôt fructueuse, avant de se décider à apprendre le métier d’acteur. Il rejoignit la prestigieuse Royal Academy of Dramatic Art (RADA), vivier à futurs grands comédiens anglais où il apprit comme il se doit à jouer Shakespeare. Rickman sera toujours un peu chez lui à la RADA, dont il sera plus tard le Vice-président. Sa réputation et son talent monteront doucement en flèche, des années 1970 jusqu’au milieu des années 1980, essentiellement sur les planches où il s’affirmera, et à la télévision, dans les téléfilms et séries produites par la respectée BBC. En 1985, ce fut le succès : avec la Royal Shakespeare Company, Rickman joua dans l’adaptation par Christopher Hampton des Liaisons Dangereuses ; le rôle du Vicomte de Valmont lui vaudra les louanges du public, de la critique et une nomination aux Tony Awards. Il aurait logiquement dû reprendre son rôle pour la version filmée par Stephen Frears, mais ce fut John Malkovich, plus connu au cinéma, qui eut le rôle. Rickman fera son entrée en grande pompes dans le 7e Art à 41 ans, dans un tout autre genre de rôle. Il reçut le script de Die Hard (Piège de Cristal) et se demanda bien pourquoi il devrait jouer un super-vilain… Heureusement, John McTiernan sut le convaincre d’incarner Hans Gruber, le chef des preneurs d’otages-terroristes-braqueurs qui affrontent John McClane (Bruce Willis), un flic ordinaire piégé dans la plus haute tour de Los Angeles. Si le film fit de Bruce Willis une superstar, ne sous-estimons pas la performance de Rickman. Gruber a droit à une magnifique entrée en scène (inspirée par l’Orange Mécanique de Kubrick !) et s’impose comme un des plus beaux méchants du genre. Il est intelligent, cultivé, méticuleux, sarcastique (« Malheureusement pour lui, Mr. Takagi ne rejoindra pas votre petite fête… définitivement.« ) et absolument implacable. Et ses duels avec McClane / Bruce Willis sont un régal.

 

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Ci-dessus : Alan Rickman fut aussi un acteur d’une grande drôlerie. Démonstration avec ce montage de ses meilleurs moments dans Galaxy Quest !

 

Après ce départ foudroyant dans la catégorie « super-vilains », Rickman ne manquera pas de bons rôles au cinéma, dans une filmographie (sélective) qu’il faut évoquer. A l’exact opposé de Die Hard, on le retrouva dans Truly Madly Deeply d’Anthony Minghella (1991), une comédie romantique teintée de ghost story où il incarnait un revenant, aidant sa compagne (Juliet Stevenson) à faire son deuil de lui. Cette même année, il se rappela au bon souvenir du public en jouant un autre grand vilain : le très agité Shérif de Nottingham de Robin des Bois, Prince des Voleurs de Kevin Reynolds. Un des succès de l’année où, face à Kevin Costner, Morgan Freeman et leurs complices, Rickman s’amuse à en faire des tonnes et incarne un Shérif (mixe du personnage et du Prince Jean) tyrannique, capricieux comme une rock-star. Sa politique est simple : la cruauté avant tout (« Supprime les dons de nourriture aux lépreux et aux orphelins, il n’y aura plus de décapitations charitables, et annule les fêtes de Noël« ) ! Le rôle lui vaudra un BAFTA Award du Meilleur Second Rôle. Par la suite, Alan Rickman va alterner des rôles plus complexes au cinéma, laissant (pour un temps du moins) les grands méchants. On le vit par exemple dans Bob Roberts, la satire politique de Tim Robbins en 1992, en conseiller politique énigmatique du chanteur folk réactionnaire et conservateur joué par Robbins ; en 1994 dans le rôle titre de Mesmer, biopic de Roge Spottiswoode consacrée au célèbre médecin hypnotiseur ; l’année suivante, il fut P.L. O’Hara, acteur désabusé incarnant le Capitaine Crochet dans An Awfully Big Adventure de Mike Newell, face à Hugh Grant. Il retrouva ce dernier dans un des succès de l’année 1995, l’adaptation de Raisons et Sentiments par Ang Lee, écrit et interprété par Emma Thompson – avec aussi une toute jeune Kate Winslet. Rickman incarnait le Colonel Brandon, amoureux contrarié de la jeune Marianne Dashwood (Winslet) ; un rôle qui lui valut les louanges, Rickman cassant à nouveau son image de méchant pour des personnages plus nuancés. En 1996, il obtint le Golden Globe pour son interprétation dans le téléfilm Raspoutine, d’Uli Edel, et incarna au cinéma Eamon DeValera, le père politique de la République d’Irlande, dans le film de Neil Jordan, Michael Collins, avec Liam Neeson et Julia Roberts. A l’aise dans les comédies, Rickman retrouva son amie Emma Thompson dans Judas Kiss en 1998, jouant les détectives blasés, et fut Métatron, la Voix de Dieu, dans la satire de Kevin Smith, Dogma l’année suivante. Si certains doutaient encore que Rickman fut un excellent acteur comique, il suffit de le voir dans Galaxy Quest, une comédie de SF de Dean Parisot le réunissant avec Tim Allen, Sigourney Weaver, Sam Rockwell et Tony Shalhoub. Dans ce petit film se moquant gentiment du phénomène geek et particulièrement des conventions Star Trek, Rickman joue les faux Spock à merveille : il est Alexander Dane, grand acteur tragique victime de crises de panique, se maudissant d’être enfermé à vie dans le rôle du très logique extra-terrestre Docteur Lazarus. Situation encore plus difficile à vivre quand des aliens trop naïfs le prennent vraiment, lui et ses collègues has been, pour de véritables héros de l’espace…

 

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Ci-dessus : Sweeney Todd de Tim Burton. Le Juge Turpin (Rickman) s’installe, en chantant joliment, sur le siège du barbier psychopathe joué par Johnny Depp. Mauvaise idée…

 

Dans la décennie suivante, Alan Rickman sera surtout associé à un autre personnage antipathique mais pas aussi méchant qu’on le croit : pour le jeune public, il restera Severus Snape (ou Severus Rogue dans la VF), le très revêche professeur de potions de l’école Poudlard dans la saga des Harry Potter, huit films échelonnés de 2001 à 2011. Un personnage qui, dans sa première apparition dans Harry Potter à l’Ecole des Sorciers, est désigné comme le méchant de service qui déteste immédiatement le jeune Harry (Daniel Radcliffe) et ses amis… mais, dans cette saga à rallonge, le personnage va peu à peu prendre de l’envergure et être plus complexe que prévu. Au milieu d’une kyrielle de vétérans du cinéma britannique, des décors gigantesques, des effets spéciaux et des créatures à foison, Rickman reste égal à lui-même : toujours prêt à mettre beaucoup d’ironie dans son jeu et à balancer quelques répliques cinglantes à l’égard de ses pauvres élèves, mais cachant une grande noblesse de cœur derrière la méchanceté simulée de son personnage. Rickman, hors de Harry Potter, continuera d’être remarqué et apprécié dans des films très divers ; notamment Love Actually, la comédie romantique du spécialiste britannique du genre, Richard Curtis, qui le met dans un dilemme amoureux face à sa femme (Emma Thompson) et son affriolante secrétaire (Heike Makatsch). On peut aussi citer Le Parfum : Histoire d’un Meurtrier en 2006, adaptation du roman de Patrick Süsskind par Tom Tykwer, où il joue le père de la charmante Laura (Rachel Hurd-Wood), convoitée par le meurtrier Jean-Baptiste Grenouille (Ben Whishaw) pour élaborer son parfum révolutionnaire. L’année suivante, Rickman rejoignit l’univers de Tim Burton ; c’était couru d’avance, avec son allure à la Vincent Price, Alan Rickman était fait pour jouer les méchants chez le réalisateur de Sleepy Hollow. Dans Sweeney Todd : Le Diabolique Barbier de Fleet Street, il joua donc avec délices un odieux personnage, le Juge Turpin, responsable des malheurs du barbier Benjamin Barker, alias Sweeney Todd (Johnny Depp). Un honorable personnage doublé d’un hypocrite, qui viole les pauvres jeunes femmes, envoie les enfants à la potence et convoite sa pupille d’un regard bien trop visqueux… Hommage inégal aux films de la Hammer et au théâtre du Grand-Guignol, le film de Burton peut cependant compter le jeu de Rickman (qui pousse la chansonnette de sa belle voix modulée) comme un de ses meilleurs atouts. Burton apprécia Rickman qu’il le rappela au casting vocal de son film suivant, sa version discutée d’Alice au Pays des Merveilles, en 2010, pour lequel Rickman donna sa voix reconnaissable à la Chenille Absolem. La suite du film, Alice de l’autre côté du Miroir, coproduite par Tim Burton, sortira cette année et sera la dernière occasion d’entendre la voix du comédien disparu. Dans les dernières années de sa carrière, Rickman multipliera premiers rôles et seconds rôles avec le même talent. On le remarqua à nouveau en 2013 dans Le Majordome de Lee Daniels, où le distingué comédien britannique incarnait avec talent Ronald Reagan face au majordome du titre, Forest Whitaker. La dernière apparition d’Alan Rickman sera à titre posthume, l’acteur tenant un des rôles principaux du thriller Opération Eye in the Sky avec Helen Mirren, qui sortira également cette année. Pour faire le tour de cette filmographie sélective, signalons aussi que Rickman fut le scénariste et réalisateur de deux films, retrouvant pour l’occasion ses complices actrices de Raisons et Sentiments : son amie Emma Thompson qu’il dirigea dans L’Invitée de l’Hiver en 1997, et Kate Winslet, vedette d’A Little Chaos (Les Jardins du Roi) en 2014, où il jouait le Roi Louis XIV. Une belle carrière, tristement interrompue par la maladie.

Goodbye, Mr. Rickman.

 

Aux héros oubliés 2016... Douglas Slocombe

Mauvais temps pour les premiers grands chefs-opérateurs spielbergiens… Quelques semaines après Vilmos Zsigmond (voir plus bas), c’est l’anglais Douglas Slocombe qui a décédé le 22 février à Londres, peu de temps après avoir atteint l’âge vénérable de 103 ans. Plus connu pour avoir été « l’œil » des trois Indiana Jones de Steven Spielberg des années 1980, Slocombe avait déjà une longue et belle carrière bien remplie quand il s’occupa des éclairages des Aventuriers de l’Arche Perdue en 1981.

Né le 10 février 1913 à Londres, Douglas Slocombe passa cependant son enfance et sa jeunesse en France, suivant son père, correspondant de presse à Paris. Revenu en Angleterre, Slocombe, qui voulait devenir reporter photographe, devint caméraman d’actualités. Quand la 2ème Guerre Mondiale éclata, le jeune homme, engagé par le réalisateur américain Herbert Kline pour un documentaire intitulé Lights out on Europe, suivit celui-ci à Danzig pour filmer la menace nazie durant l’été 1939. Le chef opérateur anglais raconta avoir filmé un meeting de Goebbels. La caméra faisant trop de bruit, elle empêchait le chef de la propagande nazie d’haranguer ses troupes. Tout ce petit monde tourna la tête, en même temps, vers Slocombe qui dut se sentir très seul… Il filma aussi la destruction d’une synagogue, et fut temporairement arrêté par les autorités nazies. Slocombe échappa de justesse au bombardement du train dans lequel il fuyait Varsovie avec Kline, le 1er septembre 1939. Fort de ces débuts professionnels pour le moins périlleux, Slocombe rentré au pays rejoigna le Ministère de l’Information durant la guerre, filmant les convois de navires sur l’Atlantique à partir des avions de la Fleet Air Arm. Ses images d’archives serviront souvent pour compléter des longs-métrages de l’époque à la gloire de la flotte britannique (Ships with wings, For those in peril). Engagé par la suite par le réalisateur Alberto Cavalcanti pour Champagne Charlie (1944), Slocombe fera partie des fidèles techniciens des studios Ealing, dirigés par Michael Balcon. Devenu chef-opérateur, il va imprimer sa patte efficace, élégante, sur les classiques de ce studio qui fut les belles heures du cinéma anglais des années 1940-50. Notamment l’anthologie fantastique Au cœur de la Nuit (1945), mais surtout les petits bijoux de comédie de l’époque, dûs à Charles Crichton, Robert Hamer, Basil Dearden ou Alexander Mackendrick, mettant souvent en vedette le talent comique d’Alec Guinness : Kind Hearts and Coronets (Noblesse oblige, 1949), The Lavender Hill Mob (De l’Or en Barres), L’Homme au Complet Blanc (1951) ou The Titfield Thunderbolt (Tortillard pour Titfield, 1953). Après la fermeture des studios Ealing en 1955, Slocombe ne resta pas inactif. Après avoir signé la lumière de quelques films mineurs (dont le film d’épouvante culte  Le Cirque des Horreurs, 1960), Slocombe va voir son CV s’enrichir de collaborations avec de très grands cinéastes, pour des productions de tout premier plan, sur les décennies suivantes. 

 

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Ci-dessus : l’élégant travail de Douglas Slocombe pour créer l’ambiance médiévale hivernale du Lion en Hiver. Vous reconnaîtrez Peter O’Toole en Henri II, et un tout jeune Anthony Hopkins en Richard Cœur de Lion.

 

A partir des années 1960, les récompenses et nominations prestigieuses vont confirmer son statut. Citons son remarquable travail en noir et blanc sur Freud Passions Secrètes (1962) de John Huston, ou sur The Servant (1963) de Joseph Losey, qui lui vaudra son premier BAFTA Award et le prix de la meilleur photographie décerné par la British Society of Cinematographers (BSC). Parfaitement à son aise dans ces atmosphères plutôt claustrophobiques, le noir et blanc renforçant la dimension onirique de ces drames, Slocombe était tout aussi à l’aise avec les grands espaces en format 2.35 et les couleurs vives : voir par exemple Cyclone à la Jamaïque, film de pirates de 1965 réalisé par Alexander Mackendrick ; les films de guerre de John Guillermin Les Canons de Batasi (1964, seconde nomination aux BAFTA Awards) et The Blue Max (Le Crépuscule des Aigles, 1966, troisième nomination aux BAFTA) ; The Fearless Vampire Killers (Le Bal des Vampires) de Roman Polanski, pastichant le style des films Hammer avec un sens de l’espace et de la couleur inégalés ; l’atmosphère hivernale médiévale à souhait du Lion en Hiver en 1968 (sa quatrième nomination aux BAFTA, et un second prix de la BSC) ; la comédie caper movie classique avec Michael Caine, The Italian Job (L’Or se barre) de Peter Collinson ; en 1970, Music Lovers, biographie de la vie tourmentée de Tchaïkovski, pour le très baroque Ken Russell ; La Guerre de Murphy (1971) de Peter Yates. 1972 marquera la première nomination de Slocombe aux Oscars (ainsi qu’une cinquième nomination aux BAFTA) pour sa collaboration avec le vétéran George Cukor, mettant en valeur l’excentrique Maggie Smith dans la comédie Voyage avec ma tante. L’année suivante, Slocombe signera la photographie de la comédie musicale de Norman Jewison, Jésus Christ Superstar – sa sixième nomination aux BAFTA, et son troisième prix décerné par la BSC. Slocombe et Jewison travailleront à nouveau ensemble en 1975 pour le film de science-fiction Rollerball. 1974 sera surtout pour Slocombe l’année de The Great Gatsby (Gatsby le Magnifique) mis en scène par Jack Clayton. Encore un superbe travail de la part du chef opérateur, récompensé d’un second BAFTA Award et d’un quatrième prix de la BSC. Pour Fred Zinnemann, Douglas Slocombe créera la lumière du très beau Julia (1977), avec Jane Fonda et Vanessa Redgrave. Une lumière automnale, délicate et impressionniste à souhait, baigne ce film pour lequel Slocombe obtiendra son troisième BAFTA, un cinquième prix de la BSC et sa seconde nomination aux Oscars ! 1977 marquera aussi sa première collaboration avec Steven Spielberg, avec Rencontres du TroisièmeType. Si Vilmos Zsigmond fut le principal chef opérateur, le tournage à rallonge du film nécessita l’aide d’autres collègues prestigieux pour les scènes additionnelles – dont Slocombe, qui se chargera de la séquence hindoue, baignant dans des mouvements de foule et des couleurs dignes des meilleurs David Lean.

 

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Ci-dessus : Indiana Jones et le Temple Maudit, l’apogée de la carrière de Douglas Slocombe. Indy (Harrison Ford) à la rescousse des enfants esclaves, avec Willie (Kate Capshaw) et Short Round (Jonathan Ke Huy Quan)… Noter les splendides éclairages de Slocombe sur le héros prêt à en découdre avec les Thugs ! 

 

La collaboration avec Steven Spielberg sera bien sûr le point d’orgue de la carrière du vétéran Slocombe, qui, à 68 ans, s’embarqua dans la Grande Aventure… Les Aventuriers de l’Arche Perdue, en 1981, sera sa troisième nomination à l’Oscar et sa dixième aux BAFTA. Le style visuel de Slocombe fait feu de tout bois en illustrant les premières aventures d’Indiana Jones (Harrison Ford) : un dosage habile entre le réalisme et le fantastique, des éclairages aussi habiles à recréer l’ambiance des films noirs (la séquence de la taverne de Marion), le grand spectacle à la David Lean (le site des fouilles), que les ambiances plus cauchemardesques (la fosse aux serpents, le grand finale apocalyptique). Le tout servi dans un format Scope de toute beauté, et les touches de couleur omniprésentes, dominées par les lueurs dorées de la mythique Arche de l’Alliance ; le résultat final est splendidement servi par Slocombe, qui sert une ambiance « ligne claire » idéale pour le récit concocté par Spielberg et George Lucas. Après un petit détour chez James Bond (Jamais Plus Jamais, 1983, remake officieux d’Opération Tonnerre avec Sean Connery, hors des productions officielles) utilisant les mêmes techniques, Slocombe remit le couvert pour Indiana Jones et le Temple Maudit en 1984. On reprend les mêmes principes visuels que L’Arche Perdue… et Slocombe se surpassera ! Le Temple Maudit est certainement le plus beau film de la saga, Slocombe jouant sur les contrastes de couleurs saturées à l’extrême, marquées par la robe rouge et or de Kate Capshaw, le smoking blanc d’Harrison Ford, et les couleurs rouge et noir associées au culte de Kali. Slocombe utilisera un maximum de lumières directes, signant un des plans les plus épiques de la série : l’image d’Indy surgissant dans les mines pour sauver les enfants, magnifié par un double effet de lumière (fumée blanche derrière lui, phare du wagon braqué sur lui), reste un pur moment « badass » magnifié par le travail de Slocombe. Sa onzième nomination aux BAFTA et sa sixième aux prix de la BSC. Cinq ans plus tard, après quelques films mineurs, Douglas Slocombe terminera sa carrière avec le troisième volet, Indiana Jones et la Dernière Croisade, le plus drôle de la série (merci Harrison Ford et Sean Connery), mais un poil en-dessous des canons esthétiques de la série. La Dernière Croisade reste un poil trop prudent, visuellement parlant, se contentant de rester sur les acquis « Ligne Claire » de la saga. Quelques scènes, toujours joliment éclairées par le chef opérateur, marquent quand même les mémoires : la traversée des catacombes vénitiennes, la découverte des faux Graals, et la scène la plus marquante de toutes, l’autodafé nazi à Berlin, avec Hitler qui signe un autographe à Indy sans le reconnaître ! Baignant dans des lumières très contrastées, éclairée par un sinistre bûcher de livres, la scène prouve une fois encore l’habileté de Slocombe à signer des mouvements de foule, et constituera pour lui un joli pied de nez à l’Histoire, cinquante ans après une pénible journée à Danzig… 

Il devra malheureusement prendre sa retraite avec cette dernière épopée, souffrant de problèmes de vue qui le laisseront quasiment aveugle. Malgré tout, il acceptera de répondre à des interviews pour des making-of, pour le livre Conversations with Cinematographers en 2011, ainsi qu’à plusieurs documentaires sur l’invasion de la Pologne et l’histoire du Cinéma britannique. Il reçut plusieurs distinctions honorifiques, notamment un prix spécial pour sa carrière remis par la BSC en 1995, ainsi que le titre d’Officier de l’Ordre de l’Empire Britannique en 2008. Joli palmarès et sacré beau travail, pour un grand chef opérateur qui n’utilisait jamais de posemètre, appareil pourtant indispensable à ses collègues pour mesurer la quantité de lumière nécessaire à une prise de vues !

 

Aux héros oubliés 2016... Vilmos Zsigmond

Le Cinéma a perdu un autre maître de la lumière : le chef opérateur Vilmos Zsigmond, décédé à 85 ans le 1er janvier dernier à Big Sur en Californie. Hongrois naturalisé américain, il a été l’un des meilleurs directeurs de la photographie du grand cinéma américain, enchaînant les tournages depuis le début des années soixante jusqu’à nos jours. Sa patte, reconnaissable par sa maîtrise originale des basses lumières, a marqué un beau nombre de classiques à partir des années 1970. Né à Szeged en Hongrie le 16 juin 1930, Zsigmond fut un étudiant assidu de l’Académie de Budapest pour devenir très tôt opérateur caméraman. Lorsque les Soviétiques envahirent son pays en 1956, lui et son camarade d’études Laszlo Kovacs (lui-même futur directeur de la photographie renommé d’Easy Rider, Shampoo ou S.O.S. Fantômes) filmèrent la répression avant de fuir en Autriche. Les deux amis rejoignirent ensuite les Etats-Unis, où ils furent naturalisés.

 

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Ci-dessus : l’enlèvement du petit Barry (Cary Guffey) sous les yeux de sa mère (Melinda Dillon) dans Rencontres du Troisième Type. Un fantastique jeu de lumières angoissantes et colorées créées par Vilmos Zsigmond pour Steven Spielberg.

 

S’ensuivra pour Zsigmond quelques années de vaches maigres, où il travaillera en Californie sur des séries Z d’horreur à tout petit budget (avec des titres aussi joyeux que Blood of Ghastly Horror ou  Satan’s Sadists…). Professionnel jusqu’au bout de la caméra, doté d’un solide sens de l’humour, le talentueux Zsigmond verra sa carrière décoller vers des projets plus ambitieux, grâce à son travail avec Robert Altman. Zsigmond donnera à son film McCabe & Mrs Miller (John McCabe) un look assez détonnant pour un western : basses lumières, contrastes réduits, palette de couleurs réduite, donnant l’impression que le film baigne dans la gadoue et les feuilles mortes. Un aspect cru au possible, qui lui vaudra des louanges unanimes. Le CV de Zsigmond va ensuite parler de lui-même : on trouve dans sa filmographie des titres comme Images et The Long Goodbye / Le Privé pour Robert Altman, Délivrance de John Boorman, L’Epouvantail de Jerry Schatzberg, Obsession, Blow Out, Le Bûcher des Vanités et Le Dahlia Noir de Brian DePalma, Sugarland Express et Rencontres du Troisième Type (qui lui vaudra son seul Oscar de la Meilleure Photo) de Steven Spielberg, The Deer Hunter / Voyage au bout de l’Enfer (un BAFTA Award) et La Porte du Paradis de Michael Cimino, The Rose et La Rivière de Mark Rydell, Les Sorcières d’Eastwick de George Miller, Maverick de Richard Donner, Crossing Guard de Sean Penn, Ghost & The Darkness / L’Ombre et la Proie de Stephen Hopkins, Melinda et Melinda, Le Rêve de Cassandre et Vous allez rencontrer un bel et sombre inconnu de Woody Allen… Que du très bon travail à chaque fois ! Revoir Délivrance, Rencontres du Troisième Type ou La Porte du Paradis demeure une fête pour les yeux et les sens à chaque vision…

 

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Ci-dessus : la technique du « flashage » employée par Vilmo Zsigmond donna de sublimes images pour La Porte du Paradis de Michael Cimino. La scène du bal auquel participent Kris Kristofferson, Isabelle Huppert et Jeff Bridges donne une ambiance unique à ce grand film maudit. 

 

Zsigmond était notamment un expert dans la technique du « flashage » : l’éclairage très faible de la pellicule, exposée avant le tournage, qui donnait cette basse lumière typique, laiteuse, de ses films. Une technique qui ne plaisait pas toujours aux cadres des studios – il fut évincé de Funny Lady en 1974 pour cette raison, les patrons du studio trouvant sa lumière trop sombre. Zsigmond dut aussi batailler ferme pour faire passer son travail sur Rencontres du Troisième Type : un vrai rêve pour un directeur de la photographie que le film de Spielberg, où la présence des OVNIS nécessitait une sacrée dépense de lumière ! Zsigmond contourna ainsi le problème de l’apparence des extra-terrestres en « irradiant » leurs jeunes interprètes de lumière blanche, réfléchie par d’immenses miroirs réfléchissants. A l’image, les enfants grimés en aliens devenaient crédibles, désincarnés par une lueur surnaturelle de toute beauté. Un exemple parmi tant d’autres de l’ingéniosité technique et artistique de Vilmos Zsigmond, devenu dans ses dernières années un membre distingué de la prestigieuse American Society of Cinematographers. 

 

Ludovic Fauchier. Un dernier rappel, Mr. Bowie ?

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Inventions pour Lisa – STEVE JOBS

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STEVE JOBS, de Danny Boyle 

L’histoire :

Cupertino en Californie, le 26 janvier 1984. Pour Steve Jobs (Michael Fassbender), le jeune co-fondateur d’Apple Inc., cette journée commence très mal. La démo vocale de l’ordinateur Macintosh, qu’il doit présenter après une publicité annonçant la révolution dans le monde de l’informatique, « plante »… Jobs furieux menace l’ingénieur Andy Hertzfeld (Michael Stuhlbarg) d’une humiliation publique, s’il ne rétablit pas la démo avant la conférence. Johanna Hoffman (Kate Winslet), la responsable du marketing, tente d’empêcher les orages qui s’accumulent autour de Jobs. Son amitié et sa relation professionnelle avec Steve Wozniak (Seth Rogen), l’autre co-fondateur d’Apple, tourne à l’aigre quand ce dernier demande en vain une reconnaissance de son équipe pour la conception de l’ordinateur Apple II. Pour couronner le tout, un article de Time Magazine le met en rage, sa rupture houleuse avec son ex-petite amie, Chrisann Brennan (Katherine Waterston) y étant évoquée. Chrisann oblige Jobs à une confrontation explosive, une petite fille de cinq ans à son bras : Lisa. Contre toutes les évidences, Jobs refuse de la reconnaître comme sa fille biologique.

Quatre ans plus tard, à San Francisco, Jobs a claqué la porte d’Apple, débarqué par le Directeur Général d’Apple John Sculley (Jeff Daniels), qu’il avait invité à rejoindre la compagnie, et le Comité Administratif – conséquence de la mévente du Macintosh, trop cher. Toujours soutenu contre vents et marées par Johanna Hoffman, Steve Jobs est à la tête de NexT Computer. Il prépare une nouvelle conférence donnée pour le lancement du NexTstation. Génie si mal à l’aise avec les humains normaux, Jobs se confronte à nouveau à Wozniak, Sculley, Herzfeld, Chrisann et Lisa – et à ses vieux démons…

 

Steve Jobs 01

Ci-dessus : hippie, informaticien, businessman, visionnaire et chef d’orchestre. Michael Fassbender se fond dans la peau de Steve Jobs. De l’Oscar dans l’air…

Impressions :

Le triomphe du Social Network de David Fincher fut pour son scénariste Aaron Sorkin un succès personnel, et la confirmation du statut unique de ce dernier dans le cinéma et la télévision américaine. Un auteur capable d’imprimer sa patte et son style tranchant dans les intrigues contemporaines, que ce soit dans le monde du sport (Moneyball / Le Stratège, avec Brad Pitt), du journalisme (sa série The Newsroom) ou de la politique (La Guerre selon Charlie Wilson, avec Tom Hanks, ou la série The West Wing / A la Maison Blanche). Son association avec Fincher ayant si bien marché (au point que leur film est devenu une œuvre de référence de ce début de siècle), il semblait acquis que Sorkin allait retravailler avec lui sur un autre biopic consacré à une autre immense figure atypique : après l’histoire de Mark Zuckerberg et Facebook, Steve Jobs, le grand manitou visionnaire d’Apple, ferait donc l’objet d’un nouveau scénario. Fincher devait le réaliser, avec Christian Bale dans la peau de Jobs. Mais, problème de planning ou de négociations ? Fincher, retenu par d’autres projets, quittait l’aventure Steve Jobs, peu de temps après le désistement de Bale. Le script de Sorkin basé sur le livre de Walter Isaacson ne sera cependant pas resté aux oubliettes : l’écossais Danny Boyle, l’homme de Trainspotting et Slumdog Millionnaire, sera aux commandes. C’est finalement Michael Fassbender qui incarne le défunt père du MacIntosh. Une excellente idée, et de quoi faire vite oublier un projet concurrent sorti dans l’anonymat en 2013, Jobs, avec la plus belle erreur de casting du siècle - Ashton Kutcher, venu des sitcoms et plus connu pour avoir été le toyboy de Demi Moore, tentait de convaincre le spectateur qu’il était crédible dans la peau du génie perturbé…

L’association Boyle-Fassbender-Sorkin, au vu du résultat final, a été efficace. On peut regretter que Fincher ne soit pas resté sur le projet, mais le travail de Danny Boyle est appréciable. Le réalisateur écossais s’est assagi pour se concentrer sur les conflits entre les personnages, aidé par l’écriture millimétrée de Sorkin. Construit comme un drame en trois actes correspondant à une période décisive de sa vie, Steve Jobs évite l’écueil de la success story ronflante pour offrir de beaux duels psychologiques entre le créateur de la marque à la pomme et son entourage. L’occasion pour le scénariste-dramaturge d’aborder, après son portrait controversé de Mark Zuckerberg pour The Social Network, les aspects contradictoires d’un des géants des dernières décennies. Créatif (un rappel : l’Apple, le Macintosh, l’iMac, l’iPod, l’iPhone, le concept du cloud numérique, c’est lui !), visionnaire (qui a racheté à George Lucas en 1986 la petite division d’animation informatique The Graphics Group pour en faire le studio Pixar ? Encore lui !), indéniablement charismatique (il suffit de voir les archives de ses mythiques keynotes pour en juger), rigoureux, attachant (pour ceux qui le connaissaient vraiment bien), Jobs était aussi un grand angoissé, terriblement colérique et égocentrique à en être blessant. Moins informaticien que grand chef d’orchestre (une scène du film est particulièrement explicite à ce sujet), Jobs a partagé le lot des souffrances de nombreux génies auxquels il se référait dans son éthique de travail. Le film offre un éclairage assez juste sur les angoisses particulières à ce type d’individus hors normes, tellement habités par leur passion qu’ils semblent démunis et incapables par ailleurs de comprendre que leur ego peut heurter.

 

Steve Jobs 03

La femme indispensable : Joanna Hoffman (Kate Winslet), toujours sur la brèche dans les moments de crise de son patron et ami.

Sans vouloir diminuer le mérite de Boyle, il faut bien reconnaître que Steve Jobs bénéficie du talent d’écrivain de Sorkin. Construit comme une pièce de théâtre en trois actes, sans affèteries, correspondant à l’évolution du personnage principal et les dates clés de ses créations, le film repose sur des dialogues magistraux. A vrai dire, Sorkin pense sans doute ceux-ci non pas comme des textes à rallonge que comme des combats de boxe psychologiques. Esquives, feintes, crochets, uppercuts, directs, ripostes et KO, toute la gamme des techniques de combat y passe, avec au centre du ring un redoutable combattant qui pousse ses challengers dans les cordes. Les relations de Jobs avec les autres personnages permettent aussi, ainsi, de révéler une facette différente du personnage, dans ses grandeurs comme dans ses failles. Sorkin a une tendresse particulière pour la grande femme cachée derrière le grand homme : la discrète Joanna Hoffman est non seulement l’amie dévouée, véritable paratonnerre des humeurs de son patron, mais aussi l’une des seules à oser lui tenir tête. Présente sur tous les fronts, en vraie soldate, Joanna est aussi la conscience de Jobs, celle qui ne se laisse pas intimider et qui l’empêche de basculer dans la folie. L’occasion pour Kate Winslet, une fois encore brillante, de rendre justice à ce personnage a priori secondaire, qui a joué un grand rôle dans le succès de Steve Jobs. Les autres personnages, plus antagonistes, sont quant à eux les révélateurs des failles du personnage. Seth Rogen prête ses traits rondouillards à Steve Wozniak, l’autre père d’Apple. Le comédien sort de sa zone de confort des comédies « bong » pour donner corps à ce grand informaticien éclipsé par la star Jobs. Le film décrit aussi la dégradation de l’amitié qui liait les deux hommes (écho à l’histoire de Zuckerberg et Eduardo Saverin dans The Social Network). A travers Wozniak, Boyle et Sorkin interrogent aussi le spectateur sur le rôle exact des visionnaires, et leur place inclassable dans le monde. Dans la conception de l’Apple 1, Wozniak a mis toute sa compétence technique et son intelligence pratique, là où Jobs insufflait le souffle de ses idées. Deux approches différentes du même problème – créer un ordinateur accessible et agréable -, qui révèle des caractères différents. Voir notamment cette dispute, révélatrice, entre Wozniak prônant un système d’exploitation « ouvert » et disponible, et Jobs, qui, en bon artiste (autiste ?), veut que celui-ci reste « fermé » et perfectible. Comme son esprit… Ce que le technicien concret qu’est Wozniak ne peut comprendre, et cette dispute apparemment anodine va dégénérer en règlement de comptes public. Excédé par les rebuffades de Jobs, Wozniak finira par craquer et hurler « je conçois les appareils, je réalise les programmes, mais TOI, QUE FAIS-TU ? ».

Le conflit avec John Sculley, le Directeur Général d’Apple convié par Jobs, est tout aussi révélateur des difficultés de ce dernier. L’ancien dirigeant de Pepsi est compétent, sympathique, mais dans le monde des affaires, il n’y a pas de place pour la tendresse… Dans sa guerre contre le géant Microsoft, Jobs, multimillionnaire à moins de trente ans, a laissé son ego le diriger. Il aimait voir ses collaborateurs se surpasser, quitte à les froisser, et l’ancien patron de Pepsi Cola ne dérogeait pas à cette règle. Les relations entre un artiste et son employeur/mentor/financier n’ont jamais été simples, et l’histoire de Jobs et Sculley en est un bon exemple. Au moment du lancement du Macintosh, incontestablement meilleur que les PC de l’ennemi, Jobs a sous-estimé la question du prix. Si un ordinateur peut être beau, pratique et révolutionnaire, pourquoi baisser son prix ? Le Mac, reflétant les idées du jeune Jobs, est donc resté cet objet superbe mais inabordable pour les foyers qui se sont rabattus sur des ordis moins chers et de qualité moindre. Un aspect « élitiste » qui a coûté à Jobs sa place, le jeune génie refusant de comprendre la politique commerciale de Sculley. Ce père de substitution, comme il finit par se définir lui-même, doit punir le fils rebelle. Ironie du sort, le film (inventant sans doute la scène pour le bien de son message) montrera le recrutement du « père » Sculley par Jobs dans un restaurant tenu par Abdulfattah Jandali, le vrai père de Steve Jobs…

 

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Ci-dessus : comment établir la connexion avec sa petite fille ? L’ordinateur au secours de Steve Jobs et de Lisa (Mackenzie Moss)…

De paternité, il est justement largement question dans Steve Jobs. Les énormes difficultés relationnelles du grand homme reviennent toutes, finalement, à ce même problème : comment assumer sa paternité quand on est un enfant adopté ? Derrière l’arrogance, la condescendance cinglante et les crises de colère, se cache une grande souffrance. Rejeté par la famille de sa mère biologique (des catholiques n’acceptant pas de voir leur fille fauter avec un musulman), Jobs a toutes les peines du monde à accepter qu’il puisse ne pas avoir prise sur le monde réel, notamment en étant père de famille. Dès qu’il entre dans ce sujet, le film devient une jolie et triste histoire de relation père-fille, où la communication est faussée. Quand Chrisann vient maladroitement lui rappeler ses responsabilités paternelles, c’est un imprévu de taille pour un homme qui déteste ceux-ci, et il ne peut que mal réagir. Jobs tempête et hurle que la petite Lisa n’est pas sa fille… mais lui apprend la minute suivante à se servir du MacIntosh, en bon papa informaticien qui cherche (très inconsciemment) à établir un lien avec la gamine. Fait révélateur – et authentique : alors que Jobs contestait la paternité de Lisa, il inventait un ordinateur, l’Apple Lisa (acronyme de Local Integrated Software Architecture)… Dans le film, il a beau clamer qu’il s’agit d’une coïncidence, son subconscient lui a prouvé le contraire ! Tout le film sera d’ailleurs l’histoire d’une prise de conscience d’un homme qui apprend à devenir humain, à l’instar de ses ordinateurs passant du stade de machines angoissantes à celles d’objets artistiques, intuitifs et positifs. Jobs souffrait d’un cas assez extrême de dissonance cognitive (traduit dans le film en « champ de distorsion de la réalité« , en référence à Star Trek) qui, dans son cas, pourrait se traduire : « Je sais que je suis le père de Lisa, mais je refuse de m’humilier en l’affirmant« . On ne peut qu’être soulagé de voir celui-ci admettre enfin la réalité, de la plus belle manière. Il ose retarder sa conférence pour parler à cœur ouvert à sa fille, et lâcher cette simple phrase : « J’ai un défaut de conception… ». Le magnifique travail d’écriture de Sorkin se termine sur une chute digne d’un Billy Wilder. Jobs décide de s’occuper du walkman vieillot de la jeune fille… et trouve l’idée de l’iPhone (« Et si on y mettait tes 100 chansons préférées ? … Pourquoi pas 1000? ») ! Brillante mise en pratique de l’esprit « Think different » du génie de Cupertino.

Concluons en saluant aussi le travail de Danny Boyle, qui a su s’effacer devant son sujet. Le cinéaste de Trainspotting s’est livré à un joli exercice de réalisation dynamique d’un script très dialogué, sans jamais faire baisser la tension et le rythme. Les références culturelles sont omniprésentes, bien choisies, et en phase avec l’esprit unique de Steve Jobs. D’une ouverture où on redécouvre avec bonheur Arthur C. Clarke (hello Stanley Kubrick et HAL 9000…) livrer une interview visionnaire sur le rôle des ordinateurs, à la musique de Bob Dylan, le grand inspirateur de Jobs, en passant par la présence d’autres génies tutélaires ayant pour nom John Lennon, Alan Turing, Albert Einstein, tout y est… Y compris la légendaire pub « 1984 » de Ridley Scott, remercié au générique par Boyle. Sans oublier une citation savoureuse des Simpsons (l’épisode du Newton) ! Pour revenir rapidement au travail de Boyle, saluons aussi les astuces techniques consistant à faire évoluer le film selon les technologies de leur époque : la partie de 1984 est filmée en 16 mm granuleux, celle de 1988 est en 35 mm plus « dur », et celle de 1998 filmée en numérique. Un très solide travail de la part de Boyle, qui laisse le champ libre à Michael Fassbender pour s’approprier le personnage de Steve Jobs, et ressusciter ce génie singulier, aussi faillible qu’attachant. L’acteur germano-irlandais s’avère parfait, donnant toute son intensité coutumière, et continue de s’affirmer comme l’un des comédiens surdoués de sa génération.

Ludovic Fauchier.

 

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Ci-dessus : un aperçu des légendaires keynotes de Steve Jobs, de 1984 à 2011, qui montrent l’évolution du fondateur d’Apple.

La fiche technique :

Réalisé par Danny Boyle ; scénario d’Aaron Sorkin, d’après le livre de Walter Isaacson ; produit par Danny Boyle, Guymon Cassady, Christian Colson, Mark Gordon, Scott Rudin, Lauren Lohman et Jason Sack (Clought Eight Films / Decibel Films / Digital Image Associates / Entertainment 360 / Legendary Pictures / Scott Rudin Productions / The Mark Gordon Company / Universal Pictures )

Musique : Daniel Pemberton ; photo : Alwin H. Küchler ; montage : Elliot Graham 

Direction artistique : Luke Freeborn ; décors : Guy Hendrix Dyas ; costumes : Suttirat Anne Larlab

Distribution : Universal Pictures / UIP

Caméras : Arri Alexa XT, Arricam LT et ST, Arriflex 416 Plus et Red Epic Dragon

Durée : 2 heures 02

Des maîtres et des élèves – STAR WARS EPISODE VII : LE REVEIL DE LA FORCE

SUPER ALERTE SPOILER ! Merci de ne pas lire cet article, si vous n’avez pas encore vu le film et que vous avez l’intention de le faire !! L.F.

 

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STAR WARS EPISODE VII : LE REVEIL DE LA FORCE, de J.J. Abrams

Trente années se sont écoulées depuis les évènements du Retour du Jedi, qui avaient vu L’Alliance Rebelle vaincre l’Empire. L’existence de la Nouvelle République reste bien incertaine, depuis la disparition de Luke Skywalker. Le dernier Chevalier Jedi encore en vie n’a en effet plus donné signe de vie depuis des années. A la tête de la Résistance, les forces armées chargée de protéger la République, sa sœur Leia Organa (Carrie Fisher) doit faire face à une nouvelle menace : le Premier Ordre, succédant à l’Empire Galactique, assemble des troupes et un armement considérable sous la férule du sinistre Suprême Commandeur Snoke (Andy Serkis).

Sur la planète désertique Jakku, le meilleur pilote de la Résistance, Poe Dameron (Oscar Isaac), obtient une carte remise par Lor San Tekka (Max Von Sydöw), un vieil ami de Luke, pour retrouver l’emplacement de celui-ci. Mais les troupes du Premier Ordre, menées par le redoutable chevalier du Côté Obscur, Kylo Ren (Adam Driver), débarquent et capturent Poe. Celui-ci a cependant remis à temps la carte à son droïde BB-8, qui s’enfuit dans le désert. Le petit droïde se retrouve bientôt entre les mains de Rey (Daisy Ridley), une orpheline pilleuse d’épaves de vaisseaux spatiaux. Un jeune stormtrooper, FN-2187 (John Boyega), écoeuré par la violence du Premier Ordre, aide Poe à s’évader, mais croit le perdre dans les sables de Jakku. Renommé « Finn », le soldat renégat tente de récupérer BB-8, en se faisant passer auprès de Rey pour un agent de la Résistance. Poursuivis par le Premier Ordre qui veut récupérer la précieuse carte, Rey, Finn et BB-8 volent le premier vaisseau qu’ils trouvent pour quitter Jakku : le Faucon Millennium ! Ils vont bientôt rencontrer une légende vivante de la Rébellion : Han Solo (Harrison Ford), toujours flanqué du fidèle Wookie Chewbacca (Peter Mayhew). Cette rencontre décisive va sceller le sort des deux jeunes gens, alors que le Premier Ordre prépare l’activation de sa terrifiante Base Starkiller…

 

Star Wars Le Réveil de la Force 041

C’est qui, les plus beaux ? Chewie (Peter Mayhew) et Han Solo (Harrison Ford), revenus à leurs premières activités…

 

Impressions :

Comme disait C-3PO : « Voilà, c’est reparti !« . Petit flash-back : en octobre 2012, un grand trouble de la Force avait été ressenti par les Jedis du monde entier. Après avoir un temps envisagé de relancer la saga pour un épisode VII écrit par Michael Arndt (Toy Story 3), George Lucas avait finalement revendu son studio Lucasfilm Limited aux studios Walt Disney, leur cédant du même coup les droits d’exploitation de ses licences – Star Wars (et Indiana Jones aussi !) en tête. Décision qui marquait la fin d’une époque, Lucas ayant combattu pendant de longues années le système hollywoodien avant de rendre les armes. Il tenait ces dernières années des propos qu’illustraient bien, finalement, les choix faits pour sa  »prélogie » controversée, affirmant qu’il était devenu l’exact opposé du moviemaker qu’il voulait être plus jeune. Anakin / Darth Vader, l’homme devenu machine, avait pris le pas sur Luke Skywalker, le jeune fermier en quête d’accomplissement…

Une forme de renoncement ? On sait que Lucas, après avoir été le cinéaste-producteur indépendant le plus puissant d’Amérique, avait subi le feu nourri des critiques et des reproches par rapport à une longue série de décisions créatives… disons, assez aléatoires et peu convaincantes, pour rester dans l’euphémisme. La production d’Howard le Canard et de Labyrinthe, le « relookage » numérique de l’Edition Spéciale de la trilogie originelle, l’écriture hasardeuse de la prélogie (ah, Jar Jar Binks…), le finale d’Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal imposé par ses soins, etc. George Lucas est passé en quelques années du statut de héros de la génération geek à celui de tête de Turc attitrée de ceux-ci. Connu pour son comportement parfois abrupt et renfermé, le cinéaste-producteur a aussi payé cher des erreurs de communication, relayées et mal comprises sur le Net, s’attirant les foudres des fans les plus rageux (et les moins stables) de sa chère saga. Il est vrai que, dès que l’on parle de Star Wars, certains fans oublient vite toute pensée critique et réagissent excessivement (oubliant les préceptes de Maître Yoda) ; dès que le Grand Concepteur a tenté de se réapproprier un univers qui finissait par lui échapper, à partir des Editions Spéciales, ceux-ci ont rué dans les brancards, parfois méchamment. Ayant atteint les 70 ans, sans doute peu motivé de s’attirer un nouveau déluge de critiques nourries, Lucas a finalement accepté l’offre des studios Disney ; il a laissé à d’autres le soin de poursuivre sa saga spatiale.

 

Star Wars Le Réveil de la Force 094

L’Appel de la Grande Aventure… Rey (Daisy Ridley) et le droïde BB-8, sur les traces du clan Skywalker.

 

Lucasfilm désormais sous l’égide de Disney, une nouvelle équipe s’est fondée, dirigée par une femme de tête : Kathleen Kennedy, la complice discrète du vieux camarade Steven Spielberg, au CV impressionnant – près de 35 ans de carrière de productrice dans l’industrie cinématographique américaine avec des titres comme E.T. et Jurassic Park -, et une réputation de compétence non usurpée. C’est elle qui a finalement débauché les différents réalisateurs chargés de créer la nouvelle trilogie Star Wars, ainsi qu’une tripotée de films (Han ?) « solos » liés à cet univers ; le premier d’entre eux, Rogue One, signé de Gareth Edwards (le récent Godzilla), sortira l’année prochaine et racontera la capture des plans secrets de l’Etoile Noire par un commando de soldats Rebelles, prélude aux évènement de l’Episode IV. Premier appelé pour cet épisode VII intitulé Le Réveil de la Force, un J.J. Abrams qui n’a pas résisté longtemps à l’invitation de Kathleen Kennedy. C’était couru d’avance : Abrams est l’archétype de ces réalisateurs, nés et élevés avec les films de Lucas et Spielberg, qui ne se privent pas de glisser allusions et hommages directs à ces derniers. Fanboy ultime devenu professionnel respecté, Abrams a déjà travaillé avec Spielberg, Harrison Ford (il est l’auteur du scénario d’A Propos d’Henry), et ses films portent bien la marque de ses passions. Voir l’ouverture « Indianajonesque » de Star Trek Beyond Darkness, ou Super 8, hommage astucieux et calculé aux films de SF de son producteur Steven Spielberg. Et affronter le feu nourri des fans ne lui fait pas peur : s’il a su relancé la franchise Star Trek, ce fut en faisant grincer quelques dents parmi les « Trekkies » puristes ; Abrams n’a jamais vraiment caché préféré le rythme et la mythologie de la saga de Lucas plutôt que la série de Gene Roddenberry. En acceptant de changer de camp, Abrams était conscient du risque, et surtout des risques encourus, les spectateurs gardant encore en mémoire les seize ans d’attente ayant mené à la déception unanime de La Menace Fantôme.

 

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En sauvant le pilote Poe Dameron (Oscar Isaac), Finn (John Boyega) change son destin programmé d’avance.

 

Attendu au tournant, Abrams a su convaincre les réticents, amenant avec lui de solides garanties de respect de la trilogie originale : le « King » John Williams est toujours fidèle au poste musical, de même que le génial concepteur sonore Ben Burtt. Abrams ramena aussi un nom familier au scénario : Lawrence Kasdan, porté disparu depuis l’échec de DreamCatcher en 2003. Celui-là même, qui, sous l’égide de Lucas, signa les brillants scripts de L’Empire Contre-Attaque et Les Aventuriers de l’Arche Perdue ; devenu cinéaste, Kasdan fut un solide artisan capables de livrer quelques trésors, comme le très sympathique western Silverado. Avec Kasdan comme coscénariste, Abrams a su livrer un récit respectueux de la trilogie originale, équilibrant le spectaculaire par des personnages solides. Le rappel des « vieux de la vieille », Mark Hamill, Carrie Fisher et Harrison Ford, en mentors d’une nouvelle génération de héros, coulait de source. Autre motif de satisfaction : l’annonce d’Abrams de ne pas tout sacrifier à l’imagerie numérique. Les acteurs ne seraient plus perdus dans des fonds verts face à des extra-terrestres informatiques. Les effets modernes sont donc combinés à des procédés plus classiques (maquillages, animatroniques et effets pratiques), donnant une patine plus réelle à l’univers dépeint. Bon point, qui témoigne cette année d’un changement de paradigme dans les récents blockbusters (voir ainsi Mad Max Fury Road, The Walk, Seul sur Mars, et quelques autres, qui ont su rééquilibrer techniques anciennes et imagerie numérique discrète). Donc, ce Réveil de la Force s’annonce comme l’épisode du changement. Un difficile numéro d’équilibriste entre le respect de l’ancienne trilogie, avec ce que cela implique comme « fan service » inévitable, et le besoin de la nouveauté. Au vu du résultat final, le pari d’Abrams est gagné. Le film retrouve le souffle serial de la trilogie classique, réserve bonnes surprises et moments attendus, et le grand spectacle est au rendez-vous. Mais (il y a forcément un mais…) tout n’est pas parfait pour autant…

 

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Rey traverse un cimetière d’épaves mythiques. Comment convoquer en un seul plan tous les fantasmes des fans…

 

Commençons par les différences notables, celles d’ordre esthétique : Abrams a un style de mise en scène bien à lui qui tranche souvent avec celui intronisé par Lucas. Ce dernier se posait surtout sur un montage « classique », au risque parfois de laisser des scènes un peu plates (dans les préquelles) traîner en longueur. Abrams, lui, laisse rarement sa caméra en repos, et privilégie des ambiances visuelles au look assez agressif, sur-stimulant l’œil du spectateur. Pas forcément une mauvaise approche, mais il faut un temps d’adaptation aux anciens (comprenez : ceux de ma génération…) pour se faire à ce nouveau style. En contrepartie, le cinéaste sait aussi doser ses effets, jouant dans la première partie, sur la planète Jakku, sur une imagerie familière et nostalgique. Il suffit de voir Rey évoluer parmi les carcasses d’un Destroyer Impérial ou d’un AT-AT pour apprécier l’intention ; les évènements des films originaux sont devenus l’objet de légendes pour la jeune femme, mise sur le même pied d’égalité que les spectateurs des Star Wars, qui ne pourront qu’apprécier la mise en abîme à leur intention. Ces films, ayant eux-mêmes souvent puisé dans des récits imaginaires lointains (les mythes arthuriens en tête), véhiculent désormais leur propre mythologie. Même son de cloche chez le méchant Kylo Ren, qui conserve une très précieuse relique à laquelle il voue un attachement fanatique : le casque fondu et brûlé de Darth Vader (ce qui laisse au passage supposer qu’il a froidement profané sa sépulture sur Endor !). Cette atmosphère nostalgique, révolue, fonctionne bien et va dans le sens des nouveaux personnages pour qui Luke, Han Solo, Leia et les autres sont devenus des héros mythiques. L’identification est donc cohérente, et immédiate. Et Abrams, petit malin, s’amuse à retarder au maximum l’apparition desdits héros et de leurs vaisseaux emblématiques. Grand moment de joie dans la salle, quand la caméra révèle que le « vieux cargo » que vont emprunter Finn et Rey n’est autre que le Faucon Millennium… Et ça marche à chaque fois, dès que Han Solo, Leia et enfin Luke surgissent à des instants décisifs. Tout comme d’autres images emblématiques des films originaux : le sabre-laser bleu de Luke (inexplicablement récupéré), le jeu d’échecs animé du Faucon, ou le look familier des troupes du Premier Ordre. Sans oublier Chewie, et les droïdes, un peu plus en retrait !

 

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Ne l’appelez plus « Princesse » ! Leia (Carrie Fisher) est désormais Générale de la Résistance, toujours prête à se battre pour la liberté.

Le « fan service », parfaitement respecté, ne fait pas tout. En travaillant avec Lawrence Kasdan, J.J. Abrams livre une histoire à la fois inédite et familière. L’approche  »légendaire » des personnages familiers de l’univers Star Wars permet de revenir aux bases, et de lancer le film comme une quête classique. Celle de deux orphelins venus d’horizons très différents, et qui, comme toute bonne quête initiatique qui se respecte, cherchent leur voie en rencontrant des modèles, des mentors. Finn et Rey sont encore des personnages en formation (les volets suivants devraient les étoffer), des archétypes forts grâce auxquels nous retrouvons les figures familières, désormais vieillissantes, que constituent Han, Leia et Luke. Abrams et Kasdan ont dû rebâtir de nouvelles bases sur une narration familière. Le réalisateur ne se prive pas, d’ailleurs, de citer souvent le Star Wars original, dont il reprend les grandes lignes : l’évasion d’un petit robot détenteur d’un plan, un personnage orphelin égaré sur une planète désertique, une station spatiale capable de raser une planète, une cantina remplie d’aliens bigarrés, un vilain vêtu de noir, un maître Jedi exilé, le noble sacrifice d’un héros vieillissant… Si Le Réveil de la Force prend des airs de reboot / remake d’Un Nouvel Espoir, ce n’est pas par hasard.

 

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Nouvelle saga, nouveaux héros : Finn (John Boyega) et Rey, embarqués dans la Résistance aux côtés de Han Solo.

 

L’hommage évident permet ainsi à Abrams et Kasdan de créer une filiation évidente entre les deux jeunes héros et leurs illustres mentors. Han Solo devient ainsi le père de substitution de Finn et Rey qui ont osé lui voler le Faucon Millennium, Leia endosse totalement le rôle de chef politique et militaire de la Résistance, et Luke s’exile, tels ses anciens maitres. La patte de Kasdan est vite reconnaissable, dans les échanges humoristiques de Han Solo et de Finn (excellent John Boyega, jeune acteur anglais découvert en attachant « caillera » dans Attack the Block), aussi bouillant et fonceur qu’il l’était jadis. Mais pas de bon film sans drame, et le vieux forban de l’espace suivra le destin d’autres glorieux mentors : Qui-Gon et Obi-Wan, tués sous les yeux des jeunes héros en devenir. Rey, elle, trouvera un soutien instinctif auprès de Leia, avant de partir à la rencontre de Luke Skywalker. Cette toute jeune femme sans attaches, sans nom, émotionnellement « fermée » au début du récit, s’affirme comme le personnage fort de la nouvelle saga. Rey n’a pas de famille (pour le moment !) et s’en crée une, en allant chercher son mentor, dans une jolie scène finale muette portée par la musique de John Williams. L’élève doit toujours chercher le maître… La prometteuse Daisy Ridley voit sa relative inexpérience professionnelle lui servir pour un personnage qui va sans doute beaucoup évoluer. Astucieux, au passage, le choix d’une actrice ressemblant comme deux gouttes d’eau à Natalie Portman (et donc à Padmé, la maman de Luke et Leia !) pour incarner un personnage rallié volontairement à la famille Skywalker. Et la demoiselle sait, en plus, se servir à merveille du sabre-laser… Signe des temps ? Les blockbusters récents, si souvent réservés aux héros masculins, semblent enfin accepter la parité et laisser aux femmes les rôles forts. Rey rejoint, pour cette année 2015, d’autres héroïnes n’ayant rien à envier aux héros d’action – voir Charlize Theron, impériale Furiosa dans Mad Max Fury Road, ou la superbe Rebecca Ferguson éclipsant Tom Cruise dans le dernier Mission : Impossible. Pas de doute, les temps changent.

 

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Kylo Ren (Adam Driver), en plein méfait. Difficile de marcher dans les pas d’un illustre grand-père…

 

Par contre, Le Réveil de la Force faiblit légèrement quand il s’agit de présenter des méchants impressionnants. La révélation majeure du scénario portant sur l’identité réelle de Kylo Ren, successeur autoproclamé de Darth Vader. Filiation difficile à assumer, tant le Seigneur Sith est devenu l’icône absolue du Mal (ou du Bien dévoyé, selon le point de vue) et reste difficilement égalable. Abrams et Kasdan se sont pourtant donné du mal pour donner à Kylo Ren une profondeur psychologique. Ils n’attendent pas longtemps pour démasquer leur vilain : il s’agit donc du fils révolté de Han et Leia, Ben Solo. Un fils brillant mais perturbé, comme l’était Anakin Skywalker / Darth Vader, son aïeul. L’idée d’en faire donc un reflet de Vader est bonne, et va dans la logique historique du clan Skywalker, mais elle joue parfois contre le film ; la comparaison est inévitable, et ne profite pas au nouveau venu dont les motivations sont assez floues pour le moment : difficile de comprendre les raisons l’ayant poussé à rejoindre un Ordre fanatique. Parions, là encore, que les prochains films nous en dévoileront un peu plus. Cela dit, le personnage est bien dans son époque, hélas ; sans vouloir prêter un propos politique déplacé à ce qui reste un film de divertissement, on ne peut pas s’empêcher de voir en Kylo Ren l’équivalent fictif de ces jeunes gens qui tournent le dos à leurs familles pour rejoindre Daesh, et se faire complètement laver le cerveau par de lamentables leaders… Cela dit, revenons à nos vilains de cinéma. Pour le coup, ils manquent du charisme de leurs prestigieux aînés sur lesquels ils sont évidemment calqués : le Général Hux (Domnhall Gleeson) manque de la froide prestance du Grand Moff Tarkin joué jadis par Peter Cushing. Et le grand manipulateur de service, le Commandeur Suprême Snoke incarné par Andy Serkis, est pour l’instant un pâle reflet de l’Empereur Palpatine. Inexplicablement platement filmé en deux séquences, il lui manque une aura maléfique que le défunt Empereur avait eu (aidé cela dit par une présentation volontairement retardée). Et son look numérique le fait par trop ressembler à Lord Voldemort (des Harry Potter) pour totalement convaincre.

 

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Les X-Wings de la Résistance, lancés dans une monumentale offensive. La Force est avec eux !

 

Ces quelques réserves, heureusement, n’entament en rien la bonne humeur et l’enthousiasme qui se dégage du film, clairement fait par des amoureux de la saga pour leurs congénères. Du suspense, de l’humour, du drame, des images emblématiques… tout est là, ou presque ! Abrams a su offrir au passage un beau départ au plus sympathique des contrebandiers, auquel Harrison Ford prête son charisme intact de vieux briscard du grand écran. Le cinéaste a par ailleurs su trouver le bon équilibre entre les techniques numériques et les effets traditionnels, rendant une patine « ancienne » qui avait fait défaut sur les préquelles de la saga. Le point d’orgue de ces effets visuels bien  employé étant ces vertigineux dogfights aériens entre les vaisseaux mythiques, Faucon Millennium, chasseurs X-Wings, Destroyers et TIE, impeccablement découpés et hyperdynamiques. Par ailleurs, l’ajout des nouveaux personnages n’est jamais artificiel. Le bouillant Finn, la jeune Rey, l’intrépide pilote Poe Dameron et surtout le petit robot BB-8 (dont les mimiques et les gazouillis sont irrésistibles… prends garde, R2, tu as de la concurrence) sont déjà des personnages emblématiques.

 

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‘Tu vois, Chewie ? C’est comme ça qu’on fait des films, maintenant.

- GRAAAWWWRGGHHH !!!

- Oui, tout à fait ! Avec le numérique, tes poils ne s’incrusteront plus dans la pellicule !

- AAWWWGHHFF. « 

 

Beaucoup de questions restent en suspens, comme il se doit. J.J. Abrams a su trouver l’équilibre entre les attentes des fans, sa propre passion teintée de nostalgie pour la saga, les évolutions techniques inévitables de celles-ci, et les nouveaux enjeux narratifs nécessités par cette nouvelle trilogie désormais indépendante de son créateur. Les dernières minutes du film appellent à un développement prometteur et risqué, dans le même temps. Luke va transmettre son enseignement à Rey, faisant écho à sa propre formation passée auprès d’Obi-Wan (dont il reprend l’apparence emblématique) et Yoda ; de même que Kylo Ren va finir sa formation au Côté Obscur auprès de Snoke, reflet évident de la relation Vader-Palpatine. Avec les Episodes VIII et IX dont la préparation est déjà planifiée, de nouveaux défis sont à relever. On attend un peu plus de profondeur chez les nouveaux personnages, qui auront d’inévitables choix moraux à faire ; ce qui implique des informations supplémentaires sur le passé de Kylo Ren et Rey, définitivement nouvelle héroïne de la saga ; on espère tout autant voir évoluer Finn, l’ancien Stormtrooper aux problèmes de conscience. A charge pour Rian Johnson (réalisateur de l’excellent Looper) et Colin Trevorrow (qui a joliment assumé l’héritage de Spielberg pour Jurassic World) d’amener ces nouveaux Star Wars vers des chemins plus complexes. J.J. Abrams, lui, peut savourer la réussite de cet épisode du renouveau dans la continuité.

 

Ludovic Fauchewbacca

 

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Et un nouveau thème musical réussi dans la galaxie Star Wars par John Williams ! Le Maestro crée ici le joli thème de Rey.

 

La fiche technique :

Réalisé par J.J. Abrams ; scénario de J.J. Abrams & Lawrence Kasdan, et Michael Arndt, d’après les personnages créés par George Lucas ; produit par J.J. Abrams, Bryan Burk, Kathleen Kennedy, Tommy Gormley, Lawrence Kasdan, Michelle Rejwan, Ben Rosenblatt et John Swartz (Bad Robot / Lucasfilms Limited / Truenorth Productions)

Musique : John Williams ; photo : Dan Mindel ; montage : Maryann Brandon et Mary Jo Markey

Direction artistique : Neil Lamont ; décors : Rick Carter et Dan Gilfford ; costumes : Michael Kaplan

Effets spéciaux de plateau : Chris Corbould ; effets spéciaux visuels : Ben Morris, Michael Mulholland et Nick Hsieh (ILM / BaseFX / Blind / Hybride Technologies) ; effets spéciaux animatroniques : Neal Scanlan ; mixage et design sonore : Ben Burtt ; cascades : Rob Inch

Distribution : Walt Disney Studio Motion Pictures

Caméras : IMAX MSM 9802 et Panavision Panaflex Millennium XL2

Durée : 2 heures 15

Aux disparus de l’été 2015…

Bonjour, chers amis neurotypiques ! Avec la fin de l’été 2015, la traditionnelle rubrique « hommage » de ce blog s’enrichit hélas des noms de quelques personnalités du 7ème Art qui ont forgé la mémoire des cinéphiles. Le temps m’a hélas manqué au passage pour signaler la disparition de Wes Craven, le père des Griffes de la Nuit (et donc géniteur du tristement célèbre Freddy Krueger) et de Scream, et l’un des plus éminents représentants du cinéma d’horreur US ayant émergé dans les années 1970-1980. On va s’attarder ici sur deux autres noms bien familiers de nos mémoires, et qui nous ont hélas quittés cet été.

 

Aux héros oubliés 2015... James Horner

Le compositeur James Horner s’est tué dans un accident aux commandes de son hélicoptère, le 22 juin dernier. Coup dur pour une génération de « BOFophiles » compulsifs qui ont reconnu son style symphonique au détour de nombreux films, depuis le début des années 1980 jusqu’à aujourd’hui. Véritable stakhanoviste et continuateur de la grande tradition symphonique hollywoodienne, Horner a laissé derrière lui une filmographie conséquente, dont les titres titilleront la fibre nostalgique des spectateurs. Associé aux génériques des films de réalisateurs tels que Ron Howard, James Cameron, Mel Gibson ou Jean-Jacques Annaud, Horner a en effet signé les musiques originales de : Star Trek 2 : La Colère de Khan, Brainstorm, Wolfen, Aliens le Retour, Cocoon, Le Nom de la Rose, Fievel et le Nouveau Monde (An American Tail), Willow, Glory, Rocketeer, Jeux de Guerre (Patriot Games), Cœur de Tonnerre, Les Experts (Sneakers), Légendes d’Automne, Braveheart, Apollo 13, Titanic, Le Masque de Zorro, Deep Impact, En Pleine Tempête (The Perfect Storm), Un Homme d’Exception (A Beautiful Mind), Stalingrad (Enemy at the Gates), Troie, Le Nouveau Monde, Apocalypto, Avatar, The Amazing Spider-man et bien d’autres encore…

Fils d’immigrés juifs venus, du côté paternel, de l’ancien empire austro-hongrois, Horner avait vite trouvé sa voie en apprenant le piano dès l’âge de 5 ans. Après de fructueuses études musicales au Royal College of Music de Londres, puis en Californie, aux universités USC et UCLA, Horner travailla très jeune pour l’American Film Institute, avant de signer sa première musique de film en 1979, pour The Lady in Red, une adaptation des derniers mois de la vie du gangster John Dillinger. Le pape de la série B Roger Corman remarqua bien vite le talent du jeune compositeur. En pleine période de science-fiction Star Wars et Alien, Corman cherchait un compositeur capable, pour un faible coût et avec un petit orchestre, de donner des musiques dignes des John Williams et Jerry Goldsmith. Horner fit l’affaire, et signa des scores très influencés par les deux maestros pour ses premiers films, des séries B aux doux noms de Battle Beyond the Stars ou Humanoids from the Deep. Très vite, Horner fut remarqué et engagé sur des productions plus importantes. Très à l’aise dans le style orchestral symphonique, capable d’écrire très vite et souvent à la dernière minute des scores mémorables, Horner développa son style. Très marqué à ses débuts par Williams et Goldsmith, ainsi que par les compositeurs classiques (Prokofiev, Stravinski, Carl Orff, Wagner, Robert Schumann, Gustav Holst ou Aram Khatachturian…), Horner développera au fil des ans son propre style. Le « son Horner » se reconnaît aisément : des mélodies très fluides, élégantes, accompagnées par des chœurs féminins d’une efficacité imparable, parfois renforcées par la voix d’une soliste « angélique » (Sissel dans Titanic, Charlotte Church dans A Beautiful Mind) ; l’utilisation régulière du piano, son instrument de prédilection ; des cuivres et des percussions fracassantes, renforcées par l’utilisation d’instruments métalliques, reconnaissables dans les scènes d’action ; par la suite, de nombreux instruments de musique « folkloriques » (la cornemuse dans Braveheart, par exemple) donneront une couleur émotionnelle particulière à chaque film ; Horner, dans des films tardifs (Le Nouveau Monde ou Apocalypto) osera même rompre avec ses habitudes symphoniques hollywoodiennes pour des compositions plus audacieuses, moins mélodiques et plus imprégnées d’environnementalisme (des chants d’oiseaux samplés, par exemple, ou des incantations en langue amérindienne). 

D’une écoute très agréable (ses thèmes romantiques sont imparables à ce niveau-là), Horner eut autant d’admirateurs que de critiques dans son milieu. Pour ces derniers, le compositeur avait quelques habitudes difficiles à rompre… Qu’il ait pastiché les grands compositeurs classiques, passe encore (tous les grands musiciens du cinéma américain ont fait de même) ; on lui a par contre reproché à plus juste titre certaines facilités, notamment le « recyclage » permanent d’un thème musical à quatre notes, emprunté à Wagner, pour illustrer le Mal / la Mort / le Destin dans des dizaines de films. Horner répondait à ces critiques que, la plupart du temps, il était tributaire des contraintes de production des films ; parfois engagé en catastrophe à la dernière minute (ce fut le cas pour Troie, à la place de Gabriel Yared qui avait pourtant signé une musique épique magnifique), il ne pouvait pas vraiment faire de miracles dans une discipline qui demande un grand temps de préparation, et qui est souvent malmenée par les contraintes permanentes des studios. On pourra aussi lui reprocher d’avoir souvent utilisé les idées des autres à ses débuts (il eut une brouille sévère avec le grand Jerry Goldsmith à ce sujet), ou de conclure certaines de ses compositions par des chansons pop pas toujours du meilleur goût - écouter Céline Dion roucouler à la fin de Titanic gâche sérieusement le plaisir du film…

Ces critiques faites, reconnaissons quand même à Horner un talent indéniable pour créer des atmosphères et des thèmes inoubliables. La nostalgie marche à fond, quand on écoute les partitions de Star Trek II, Krull, Willow, Jeux de Guerre ou Le Masque de Zorro ! Oscars et Golden Globes viendront saluer le talent de Horner, mérité pour son travail sur le mastodonte Titanic de James Cameron. Regrettons toutefois que l’Académie n’ait fait que citer Horner pour son travail monumental sur Braveheart. Un travail de longue haleine, pour ce qui est (à mes yeux) la plus belle œuvre d’Horner au cinéma : une partition épique, généreuse, brutale dans les séquences de bataille, et se fendant d’un bel hommage au Spartacus d’Alex North… le tout baignant dans une ambiance celtique à souhait, magnifiant la bravoure de William Wallace (Mel Gibson) et ses écossais face aux vils britanniques ! Après un break de trois années, Horner venait de finir la très jolie musique du Dernier Loup de Jean-Jacques Annaud, et de deux films non encore sortis, The 33 et Southpaw. Outre les deux Oscars (meilleure musique et meilleure chanson) remportés pour Titanic, Horner fut nommé à 8 reprises : pour Aliens le Retour, Fievel et le Nouveau Monde, Field of Dreams (Jusqu’au bout du rêve), Braveheart, Apollo 13, Un Homme d’Exception, House of Sand and Fog et Avatar.

 

Voici pour finir ma petite « playlist » de mes morceaux favoris d’Horner :

 

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The Sneakers theme, tiré du film Sneakers (Les Experts), sympathique thriller avec Robert Redford et un groupe de joyeux hackers. L’écoute de ce titre très agréable est agrémenté par les mélodies d’un piano jazzy et le saxophone de Branford Marsalis.

 

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« Freedom » The Execution / Bannockburn, de Braveheart. A chef-d’œuvre épique médiéval, BO adaptée ! Difficile de préférer un morceau à un autre dans cette musique, où triomphent cornemuse, flûte celtique, tambours de guerre et chorales célestes… Par défaut, j’ai sélectionné la musique des toutes dernières scènes du film. On met un genou à terre et on remercie Mr. Horner. « Ils peuvent prendre nos vies, mais jamais ils n’auront NOTRE LIBERTE !« 

 

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« Take Her to Sea, Mr. Murdoch », de Titanic. O.K., c’était un peu facile, et sans doute, à force de l’avoir entendu mille fois, la musique du film de James Cameron n’a plus son impact initial. Reste que cette partition respire l’optimisme conquérant, la grande aventure de la jeunesse « king of the world » de Leonardo, et l’air du grand large. Une certaine innocence bienheureuse, avant l’approche de l’iceberg fatal.

 

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The Fencing Lesson, du Masque de Zorro. Du très sympathique film d’aventures old school avec Antonio Banderas, James Horner, très en forme à la fin des années 1990, a tiré une musique au même niveau. Encore une partition généreuse, baignant dans l’esprit flamenco ! Cette musique, en particulier, respire la malice et la complicité pour les amoureux du plus cool des héros de cape et d’épée.

 

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A Kaleidoscope of Mathematics, d’A Beautiful Mind (Un Homme d’Exception). Plus feutrée, plus émotionnelle sans faire dans le sentimentalisme, cette musique d’Horner nous plonge directement dans l’esprit du génie autiste et schizophrène campé par Russell Crowe. La voix de Charlotte Church nous guide, et Horner fait une belle démonstration de sa capacité à créer des plages mélodiques obsédantes.

 

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The Games and Escape, d’Apocalypto. Difficile de choisir un titre spécifique dans une musique très « atmosphérique », prouvant que, dans ses dernières années, Horner savait mêler l’orchestral et l’expérimental. Au programme : percussions et incantations tribales mayas, imparables et déroutantes, pour une des scènes les plus barbares du film de Mel Gibson.

 

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War, d’Avatar. Que l’on aime ou pas le dernier opus de James Cameron, la musique d’Horner constitue une sacrée expérience à l’écoute. C’est comme si le compositeur, qui a eu largement le temps de se préparer, avait rassemblé le meilleur des différentes époques de son style. Une claque magistrale de douze minutes !

 

Aux héros oubliés 2015... Omar Sharif

Un gros pincement au cœur, avec l’annonce du décès d’Omar Sharif le 10 juillet dernier au Caire, à l’âge de 83 ans. Citer son nom évoque bien évidemment le souvenir ému des deux rôles qu’il joua pour David Lean, et qui le rendirent immortel dans la mémoire collective : Cherif Ali Ibn El Kharish, fier prince bédouin et fidèle ami de Lawrence d’Arabie, et Youri, l’éternel Docteur Jivago rêveur et contemplatif, amoureux éperdu de la belle Lara… Lean était connu pour ne pas apprécier la compagnie des acteurs, mais considérait Sharif différemment. Un privilège que l’acteur sut saisir, s’imposant en une scène mythique de Lawrence. Difficile de ne pas se sentir aussi intimidé qu’O'Toole face à ce seigneur du désert qui pourrait l’abattre en un instant, après avoir tué son guide. La silhouette de Sharif n’est d’abord qu’un simple point à l’horizon, les trots de sa monture se répercutant à l’infini. Les deux hommes se jugent et se toisent, bien avant de s’apprécier. Et Sharif de réussir ainsi une des plus belles entrées en scène de cinéma. Un vrai fauve. Le comédien, avec son regard perçant, sa stature de gentleman et son allure raffinée (sans oublier cette superbe moustache !), venait de se faire connaître immédiatement du grand public occidental, pour qui il semblait toujours être une sorte de grand prince affable et courtois.

 

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Ci-dessus : la fameuse entrée en scène d’Omar Sharif, dans Lawrence d’Arabie. Lawrence (Peter O’Toole) rencontre Cherif Ali (Sharif) devant un puits objet de toutes les convoitises…

 

Son vrai nom était Michel Demitri Chalhoub, né le 10 avril 1932, à Alexandrie, dans une famille d’immigrés libanais catholiques grecs. Egyptien d’adoption et d’éducation, cet ancien diplômé de l’Université du Caire, et ancien élève de la RADA de Londres (comme Peter O’Toole !) commença sa carrière dans le cinéma égyptien, alors florissant, sous l’égide de Youssef Chahine. Le grand cinéaste égyptien l’engagea pour des petits rôles dans les films Ciel d’Enfer et Le Démon du Désert. Michel Chalhoub se convertit à l’Islam pour épouser sa partenaire à l’écran, Faten Hamama, et devint Omar El Sharif, « l’Homme Noble » , un titre qui lui conviendrait fort bien ! Ils eurent un fils, Tarek (qui jouait Youri enfant dans Docteur Jivago) avant de divorcer des années plus tard.

Omar Sharif n’était donc pas un débutant quand Lean l’engagea dans Lawrence d’Arabie. Il était déjà une superstar en Egypte depuis la sortie du film de Youssef Chahine, Les Eaux Noires, en 1956. En Europe, on le connaissait grâce à Goha (1958) de Jacques Barratier, où il croisait une débutante nommée Claudia Cardinale. Quoi qu’il en soit, Lean eut du flair en le recrutant. Dire que Chérif Ali faillit être joué par Alain Delon, puis Maurice Ronet… Le cinéaste anglais se dit, finalement, qu’un acteur musulman serait peut-être une bonne idée pour jouer le rôle du fier seigneur bédouin. Bonne intuition, Sharif devint une star mondiale, débordant de charisme et formant une amitié attachante avec O’Toole, sur l’écran comme dans la vie. Il obtint deux Golden Globes fort mérités pour Lawrence, et Lean l’apprécia tellement qu’il décida vite d’en  faire le Docteur Jivago. Un choix parfois discuté à l’époque, mais qui s’avèrera payant. Sharif donna au poète médecin traversant les horreurs de la Révolution russe une dignité mélancolique bienvenue, formant un des plus beaux couples romantiques avec Julie Christie. Une prestation difficile cependant, Youri Jivago restant un personnage passif au fil du récit, autour duquel gravitent les autres personnages, mais le comédien fit un sans faute, tirant le meilleur de son regard tantôt rêveur, tantôt triste, et fut récompensé d’un Golden Globe du Meilleur Acteur.

Sans doute le reste de la filmographie d’Omar Sharif souffrira parfois d’être éclipsé par les deux chefs-d’œuvre de Lean, et l’acteur sembla souvent avoir été cantonné aux rôles « exotiques », au point de voir sa carrière décliner. Célèbre amateur de courses hippiques et joueur de bridge de classe mondiale, Omar Sharif apparut dans des films de qualité diverse, mais dans lesquels il restera irréprochable. Voici quelques-uns de ses autres films les plus célèbres :

La Chute de l’Empire Romain, d’Anthony Mann, où il campe, une fois n’est pas coutume, un méchant, le Prince Soamès, promis à la belle Sophia Loren.

La Nuit des Généraux, d’Anatole Litvak, où il rase sa moustache pour incarner un officier de la Wehrmacht enquêtant sur des meurtres en série commis par un supérieur psychopathe… joué par son vieil ami Peter O’Toole !

Funny Girl, la comédie musicale de William Wyler, où il jouait Nick Arnstein, mari de l’actrice-chanteuse Fanny Brice (Barbra Streisand)… un rôle de gangster juif qui lui valut des ennuis dans le monde arabe. Sharif et Streisand jouèrent dans la suite, Funny Lady, sept ans plus tard.

Le Casse, d’Henri Verneuil, où il incarnait un policier grec tenace face à « Bébel », avec en prime une fameuse course-poursuite dans les rues d’Athènes. Verneuil lui confiera le rôle de son père dans ses films autobiographiques Mayrig et 588 Rue Paradis

La Vallée Perdue, de James Clavell, où il campe un intellectuel affrontant Michael Caine, et sa bande de mercenaires ravageant l’Allemagne durant la Guerre de Trente Ans, au 17ème Siècle.

Juggernaut (Terreur sur le Britannic) de Richard Lester, face à Richard Harris et Anthony Hopkins, où il commande un navire de ligne menacé en haute mer.

The Tamarind Seed de Blake Edwards, avec Julie Andrews, un film d’espionnage et de romance où il campait un séduisant attaché militaire soviétique. Le titre français du film est Top Secret… à ne pas confondre avec Top Secret ! des Zucker-Abrahams-Zucker… dans lequel il fait une apparition parodique de son propre rôle du film d’Edwards. Sharif s’est aussi autoparodié dans Quand la Panthère Rose s’emmêle du même Edwards – il  y jouait avec malice un James Bond égyptien… confondu avec l’Inspecteur Clouseau (Peter Sellers) !

 

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Ci-dessus : Omar Sharif, dans Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran.

Plus discret au cinéma après des rôles moins marquants, Omar Sharif ne pouvait manquer, avec l’âgé, d’évoquer sur l’écran le souvenir de David Lean et de Lawrence d’Arabie… on le revit avec plaisir incarner des cheikhs vieillissants ou de sages arabes : comme dans Mountains of the Moon (Aux sources du Nil) de Bob Rafelson, Le 13e Guerrier de John McTiernan, ou Hidalgo de Joe Johnston. Mais on se souvint surtout du rôle-titre de Monsieur Ibrahim et les Fleurs du Coran, de François Dupeyron. Une émouvante histoire où Sharif jouait un épicier turc prenant sous son aile un jeune garçon juif déboussolé par la perte de ses parents. Très touchante prestation d’Omar Sharif, qui obtint le César du Meilleur Acteur et le Prix du Meilleur Acteur au Festival de Venise. La toute dernière apparition au cinéma d’Omar Sharif se fit en 2013, dans Rock the Casbah de Leila Marrakchi. Ce ne sont que quelques-uns des titres les plus connus de la filmographie de ce très grand monsieur, malheureusement atteint de la maladie d’Alzheimer et emporté par un arrêt cardiaque cet été.

Adieu, Chérif Ali, adieu Youri… et Monsieur Ibrahim.

 

Ludovic Fauchier.

Aux disparus de l’hiver 2015…

Bonjour chers amis neurotypiques !

Nous reprenons cette rubrique hélas habituelle à chaque nouvelle saison, l’occasion de saluer une dernière fois quelques personnalités et artistes qui ont fait partie de la folle histoire du 7ème Art. En l’occurrence, une femme et un homme, décédés à une journée d’intervalle cet hiver, et dont les noms nous renvoient quelques cinquante années en arrière.

En prime, une pensée émue pour le plus logique des Vulcains qui nous a également quittés…

 

Aux héros oubliés 2015... Anita Ekberg

Anita Ekberg (1931-2015)

« Marcello ! Come here ! » Personne n’a oublié cette scène de La Dolce Vita, où le maitre Federico Fellini signait une magnifique scène de séduction féminine. Un moment purement fantasmatique où le journaliste joué par Marcello Mastroianni rejoignait dans la fontaine de Trevi la pulpeuse Sylvia, alias Anita Ekberg. Avec sa robe-fourreau noire, ses longs cheveux blonds en cascade et ses formes voluptueuses éclaboussées par les eaux, la comédienne devenait en quelques instants un fantasme vivant… avant que Fellini nous ramène à la réalité et fasse retomber la magie avec l’arrivée du petit jour. Le film de Fellini fut même occulté par le souvenir de cette scène, de même que la carrière de la comédienne d’origine suédoise, et italienne d’adoption. Avec un physique aussi pulpeux, typique des pin-ups de l’époque, la belle Anita fut surtout la vedette d’un bon nombre de séries B souvent destinées à mettre en valeur ses charmes, dans les limites convenables de l’époque, pour le plus grand bonheur des spectateurs des cinéma de quartier de l’époque ! La Dolce Vita et sa collaboration avec Fellini furent un peu l’arbre qui cachait la forêt d’une carrière souvent inégale ; mais, indéniablement, la belle sut enflammer la pellicule de ses charmes, dans n’importe quelle production.

Kerstin Anita Marianne Ekberg naquit à Malmö le 29 septembre 1931, la sixième d’une famille de huit enfants. Adolescente, la jolie jeune fille commencera une carrière de mannequin, et, sur les conseils de sa mère, s’inscrira une fois adulte dans les concours de beauté locaux, aidée en cela par un charmant visage et un physique prompt à se faire retourner les hommes sur son passage. Elue Miss Suède, elle rejoignit le concours de Miss Univers en 1951, quittant son pays natal pour les Etats-Unis. Finaliste du concours, Anita fut remarquée par les recruteurs du studio Universal, où elle fit ses débuts comme starlette. Début de la « Dolce Vita » pour la jeune suédoise qui apprit le métier de comédienne, mais préférait largement l’équitation aux cours de diction, d’art dramatique, danse et escrime… Les débuts furent modeste, Anita Ekberg faisant de la figuration en 1953, avec d’autres filles, dans The Mississipi Gambler (Le Gentilhomme du Mississipi), Deux Nigauds sur Mars avec Abbott et Costello et The Golden Blade (La Légende de l’Epée Magique) avec Rock Hudson. Les choses s’améliorèrent avec le mannequinat, les apparitions à la télévision américaine et des rôles plus conséquents dans des films de prestige. L’Allée Sanglante, avec John Wayne et Lauren Bacall, lui vaudra même de remporter le Golden Globe de la Débutante la plus prometteuse (prix partagé avec les comédiennes Victoria Shaw et Dana Wynter).

 

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Ci-dessus : exemple typique des rôles qui firent la gloire d’Anita Ekberg à ses débuts, Zarak ne resta pas dans les mémoires… mais peu importe. Anita dansait, pour vous, messieurs !

1956 fut l’année décisive pour Anita Ekberg. Outre les retombées du Golden Globe, elle devint une habituée des « unes » de la presse à potins de l’époque, pour ses innombrables liaisons avec les séducteurs de l’écran ; une liste comprenant, au fil des ans, Tyrone Power, Errol Flynn, Yul Brynner, Frank Sinatra et Rod Taylor. Anita devint aussi une icône gentiment polissonne, devenant une vraie pin-up adorée des lecteurs de magazines du style Playboy ; et elle ne se priva pas de réaliser quelques coups publicitaires tout aussi coquins, comme lorsqu’elle fit exprès d’ »exploser » le bustier de sa robe lors de son arrivée au Berkeley Hotel de Londres ! Une présence éminemment torride qui la fit remarquer du gagman, cinéaste et ancien cartooniste Frank Tashlin. Cet ancien collègue de Tex Avery (donc aussi connaisseur que lui en matière de pin-ups affriolantes) la fit jouer à deux reprises avec le duo vedette Jerry Lewis-Dean Martin, dans Artistes et Modèles, et Hollywood or bust (Un vrai cinglé de cinéma). Si « Dino » était le dragueur invétéré du duo, c’est Jerry, dans son numéro de grand dadais timide devant les filles, qui poursuivait pourtant la belle dans Un vrai cinglé de cinéma… Jerry Lewis était flanqué d’un grand danois (le chien) qui craquait pour la minuscule caniche de la belle, l’occasion pour Tashlin de faire dire à Anita Ekberg des dialogues à double sens parfaitement évidents, sur l’incompatibilité de taille de leurs toutous respectifs ! On la vit cette même année dans le luxueux casting de Guerre et Paix (1956) de King Vidor, jouant le rôle d’Helena Kuragina, aux côtés d’Henry Fonda, Audrey Hepburn, Mel Ferrer et Vittorio Gassman. Et elle eut son premier rôle féminin dans Back from Eternity (Les Echappés du Néant, 1956), un film d’aventures de John Farrow, où elle était une très sexy naufragée des airs, perdue en pleine jungle, avec Robert Ryan et Rod Steiger. Ces belles années se poursuivirent avec des productions mineures, tournées en Grande-Bretagne : le thriller Man in the Vault, et Zarak le Valeureux de Terence Young, avec Victor Mature ; un film d’aventures orientales prétexte à la belle pour livrer une scène de danse du ventre terriblement suggestive… Les productions suivantes dans lesquelles elle joua étaient du même tonneau : en 1957, Interpol (Pickup Alley) toujours avec Victor Mature, et Valerie avec Sterling Hayden et son mari d’alors, Anthony Steel ; l’année suivante, la comédie Paris Holiday (A Paris tous les deux) avec Bob Hope et Fernandel, et Screaming Mimi avec la reine du strip-tease Gypsy Rose Lee !

 

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Ci-dessus : la scène inoubliable de La Dolce Vita. Anita Ekberg, la femme fellinienne par excellence, qui rend fous Marcello Mastroianni et les spectateurs…

Anita Ekberg se fixera par la suite en Italie, et prit bientôt la nationalité de sa terre d’adoption, où on la verra trôner dans de savoureuses séries B d’aventures, tout en revenant de temps à autres tourner un film aux USA. Elle fut la Reine Zénobie (sensuellement habilllée, comme il se doit) dans le péplum franco-italo-germano-yougoslave Sous le signe de Rome, coécrit par Sergio Leone, et sorti en 1959. Ceci juste avant que Federico Fellini fit d’elle la Sylvia de La Dolce Vita… Sa présence dans le film ne s’étendait en fait qu’à une brève partie du film, long de près de 3 heures, mais qu’importe : présente sur l’affiche peinte du film, Anita Ekberg, jouant pratiquement son propre rôle, livrait une performance propre à affoler les érotomanes de la planète entière, qui auraient bien aimé alors se trouver à la place de Marcello Mastroianni, profitant d’une visite de la star à travers Rome, pour se retrouver seul avec elle dans la fameuse scène de la fontaine… avant que l’arrivée du jour et le retour d’un boyfriend jaloux ne gâchent le rêve. Un très bon souvenir pour l’actrice, qui s’entendit à merveille avec le maestro Fellini au point de revenir dans plusieurs de ses films. Signalons aussi, pour cette année 1961, un très bon rôle de la belle suédoise dans Le Dernier Train de Shanghaiet un petit classique de la série B d’aventures, Les Mongols d’André de Toth et Leopoldo Savona, avec Jack Palance. Anita Exberg retrouva Fellini en 1962, pour Les Tentations du Docteur Antoine, l’un des sketches de Boccace 70 signé des meilleurs réalisateurs italiens de l’époque (Mario Monicelli, Luchino Visconti et Vittorio De Sica). Elle rendait fou l’austère et puritain docteur obnubilé par sa présence sur une affiche incitant à boire plus de lait ! On la revit dans Seven Seas to Calais avec Rod Taylor et Terence Hill, sous la direction de Primo Zeglio et Rudolph Maté ; elle manqua de peu le rôle d’Honey Rider dans James Bond contre Dr. No, devancée par la suissesse Ursula Andress, avec qui elle joua dans le western comique de Robert Aldrich 4 du Texas, où les deux belles charment Frank Sinatra, Dean Martin et Charles Bronson.

A l’approche de la quarantaine, la carrière cinéma d’Anita Ekberg s’essoufflera inéluctablement. Peu de titres marquants après le flop de Way… Way out (Tiens bon la rampe, Jerry) où elle jouait une astronaute russe retrouvant Jerry Lewis, en 1966. On citera rapidement sa participation dans le film de Vittorio De Sica de 1967, Sept fois femme dont Shirley MacLaine tenait la vedette, et une troisième prestation chez Fellini dans Les Clowns, en 1970. Elle prit une semi-retraite forcée par la médiocrité de ses quelques films tournés dans les années 1970 - six ans entre Northeast of Seoul (1972) et des nanars du nom de Killer Nun (1978) et Gold of the Amazon Women (1979)… Heureusement, Federico Fellini ne l’oublia pas et lui offrit un bel adieu au cinéma en 1987, dans la meilleure scène, nostalgique (et un brin cruelle…) d’Intervista. Dans ce film dans le film en partie autobiographique, le maître italien et son équipe, accompagnés de Marcello Mastroianni grimé en Mandrake le Magicien, rendaient visite à la diva suédoise retirée dans sa villa. Et Fellini de montrer que le temps a passé, ses deux stars contemplant leur grande scène de La Dolce Vita, tournée un quart de siècle plus tôt… Ce fut l’avant-dernière apparition d’Anita Ekberg, avant un ultime rôle en 1996 dans Bambola, un mélo érotique espagnol de Bigas Luna. La belle qui fit fantasmer les hommes de la planète entière connaîtra une fin de vie un peu triste; alors qu’elle était hospitalisée en 2011, sa villa fut dévalisée, et incendiée. Démunie, elle dut demander  l’aide de la Fondation Fellini. Elle séjourna à la Clinique San Raffaelle de Rocca di Papa, dans sa chère cité de Rome, avant d’y décéder le 11 janvier 2015.

 

Aux héros oubliés 2015... Rod Taylor

Rod Taylor (1930-2015)

Une des gueules les plus sympathiques du « cinoche » à l’ancienne des années 1960-70 nous a quitté ce 8 janvier à Los Angeles dans sa 84ème année. Rod Taylor fut, bien avant Mel Gibson, Russell Crowe ou Hugh Jackman, l’un des tout premiers australiens à avoir percé sur le grand écran. Et bien que sa carrière cinéma ait été relativement brève, et plutôt tournée vers la série B, cet acteur à la belle gueule carrée restera associé au souvenir de plusieurs classiques, et aussi de quelques pellicules sacrément bien barrées qui lui vaudront la reconnaissance finale d’un connaisseur en la matière, Quentin Tarantino. Son apparition dans Inglourious Basterds en 2009 fut le point final d’une carrière bien remplie.

Rodney Sturt Taylor est né le 11 janvier 1930 à Lidcombe, près de Sydney ; il était le fils unique d’un artiste publicitaire également entrepreneur, et d’une écrivaine pour enfants. Le jeune Rod Taylor eut sa vocation d’acteur en découvrant un jour Sir Laurence Olivier, venu en interpréter Richard III durant une tournée internationale. Tout en gagnant sa vie à ses débuts comme artiste publicitaire, il commença à jouer au théâtre et à la radio australienne. En 1951, il joua son premier rôle dans un film, un court-métrage intitulé Inland with Sturt, reconstituant l’expédition dans l’Australie sauvage effectuée en 1829 par son arrière-arrière-grand oncle, Charles Sturt, un célèbre explorateur de l’histoire australienne. Rod Taylor y jouait le rôle de son associé, George Macleay. Membre de la troupe du Mercury Theater australien, il tourna dans ses premiers films dans son pays natal : des récits d’aventure à petit budget, la plupart du temps, comme King of the Coral Sea (1954) ou Long John Silver, suite de L’Île au Trésor, tournée par Byron Haskin, où il jouait le pirate Israel Hands. Cette même année 1954, Taylor fut récompensé pour son travail à la radio du Rola Show Australian Radio Actor of the Year, prix lui offrant un voyage professionnel à Londres en passant par Los Angeles. Il choisira de rester travailler dans la ville californienne. Ses premières apparitions seront dans l’anthologie télévisée Studio 57, et des seconds rôles au cinéma. On le vit dans le policier Hell on Frisco Bay (Colère Noire) avec Alan Ladd et Edward G. Robinson et en beau-frère d’Elizabeth Taylor et Rock Hudson dans Géant de George Stevens. A la télévision, il fut remarqué pour un épisode de la série western Cheyenne. S’il manqua de peu de reprendre le rôle du boxeur Rocky Graziano après la mort de James Dean pour Somebody Up There Likes Me (Marqué par la Haine), les cadres de la MGM apprécièrent son charme viril évident sur les bobines d’audition. Rod Taylor signa un contrat avec le studio au lion, synonyme de rôles plus conséquents au cinéma. On le vit ainsi dans le drame de Richard Brooks The Catered Affair (Le Repas de noces) avec Bette Davis, le mélodrame Raintree County (L’Arbre de Vie) avec Montgomery Clift et Elizabeth Taylor, Tables Séparées avec Rita Hayworth, David Niven, Burt Lancaster et Deborah Kerr, et Ask Any Girl (Une fille très avertie), une comédie avec Niven et Shirley MacLaine. Parmi ses nombreuses apparitions dans la télévision des fifties, Taylor fit un passage mémorable dans la première saison de l’immortelle Twilight Zone (La Quatrième Dimension), en 1959. Il tenait la vedette d’And When the Sky was Opened (Les Trois Fantômes). Une libre adaptation de l’angoissante nouvelle de Richard Matheson, Escamotage, adaptée par Rod Serling ; dans cet épisode, trois astronautes dont le Colonel Forbes (Taylor) revenaient sur Terre après avoir été porté disparus des écrans radar. Petit à petit, la paranoïa gagnait Forbes, réalisant que lui et ses coéquipiers sont peu à peu « effacés » de la réalité. Ses parents ne le reconnaissent plus, les journaux les oublient subitement, et son reflet n’apparait plus dans le miroir… Cet épisode, l’une des nombreuses réussites du show, permit à Taylor de faire valoir son talent de comédien brut de décoffrage.

 

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ci-dessus : le premier essai de La Machine à Explorer le Temps, effectué par George (Rod Taylor)… Tout le charme de la science-fiction victorienne et de l’aventure rétro !

 

Rod Taylor restera surtout associé au souvenir d’un classique de la science-fiction « à l’ancienne », The Time Machine (La Machine à explorer le Temps, 1960), très sympathique adaptation par George Pal du roman d’H.G. Wells. Bien avant Doc Brown et Marty McFly dans Retour vers le Futur, Taylor put se targuer d’être le premier grand voyageur temporel du cinéma ! Il incarnait George, inventeur enthousiaste d’une machine temporelle aux allures de traîneau de Père Noël, quittant la Londres victorienne pour découvrir les grandes avancées de l’Humanité dans les siècles suivants… Il va déchanter en découvrant les guerres mondiales (dont un conflit nucléaire global en 1966 !) et l’effondrement des civilisations, jusqu’à l’année 802 701. Sans jamais perdre sa combativité ni son optimisme foncier, George rencontrera les descendants des humains : les Eloïs, dont la ravissante Weena (Yvette Mimieux), pacifiques, doux, mais apathiques, et les Morlocks, leurs prédateurs souterrains et anthropophages… Si George Pal change largement le propos pessimiste du roman, il tire une excellente prestation de Taylor, non seulement déterminé à ramener un peu de civilisation et d’éducation (chrétienne, de préférence) dans ce futur post-apocalyptique, et touché par l’amour d’une innocente jeune femme ! Le ton, résolument premier degré, de La Machine à explorer le Temps fait tout son charme. Et l’acteur se prêtera volontiers au souvenir des anecdotes et évocations du tournage de ce petit bijou. Par la suite, Rod Taylor enchaînera les rôles à la télévision (la série Hong Kong), et au cinéma, acceptant aussi bien un second rôle dans le péplum italien La Reine des Amazones, que le doublage du gentil Pongo dans Les 101 Dalmatiens produit par Walt Disney. Après le film d’aventures italien Seven Seas to Calais, Rod Taylor reçut une proposition de premier ordre : Alfred Hitchcock cherchait le premier rôle masculin de son nouveau film. Avait-il vu l’acteur repousser les Morlocks en les aveuglant, comme James Stewart face à l’assassin de Fenêtre sur Cour ? Quoi qu’il en soit, Rod Taylor fut le séduisant avocat Mitch Brenner dans Les Oiseaux, en 1963, aux côtés de Tippi Hedren, Jessica Tandy… et surtout de centaines de volatiles bien peu accommodants envers l’espèce humaine ! Certes, les corbeaux et goélands qui assaillaient la population de Bodega Bay dans ce chef-d’oeuvre de terreur, orchestré par le maître du genre, étaient les vraies stars du film, mais Taylor n’eut pas à rougir de sa prestation. Sa présence solide et son physique rassurant, alliés à un certain sens de l’humour, aidaient autant la charmante Tippi Hedren que le spectateur à tenir bon durant les attaques aviaires de plus en plus violentes, au fil du film. L’acteur gardera un bon souvenir de sa collaboration avec Hitchcock, et évoquera, rigolard, avoir été pris pour cible quotidiennement par l’un des corbeaux dressés pour le film ! 1963 sera une bonne année pour Taylor, également présent, notamment, dans les premiers rôles d’Un Dimanche à New York de Peter Tewksbury, une comédie romantique où il séduit Jane Fonda , et le drame The V.I.Ps (Hôtel International) d’Anthony Asquith où il retrouvait Elizabeth Taylor aux côtés de Richard Burton, Louis Jourdan, Maggie Smith et Orson Welles. Citons aussi, en 1964, Fate is the Hunter (Le Crash mystérieux) où il joue un pilote responsable d’un accident d’avion, face à Glenn Ford, et 36 Heures avant le débarquement (1965) avec James Garner.

Rod Taylor remplaça au pied levé Sean Connery, initialement prévu pour jouer le rôle principal du Jeune Cassidy, autobiographie à peine déguisée de la vie du dramaturge irlandais Sean O’Casey. Ouvrier et auteur de pamphlets en 1911, Cassidy/O’casey prend conscience de son talent et de son influence sur les irlandais quand le grand W.B. Yeats (Michael Redgrave) le prend sous son aile à l’Abbey Theatre. Après une histoire malheureuse avec Daisy (Julie Christie), une prostituée, le jeune homme trouvait l’amour et l’inspiration auprès de sa compagne Nora (Maggie Smith). Excellente prestation de Rod Taylor qui aurait dû tourner sous la direction du grand John Ford ; malheureusement, le cinéaste des Raisins de la Colère, gravement malade, dut abandonner le tournage pour être remplacé par le chef opérateur Jack Cardiff. Ce dernier s’en tirera avec les honneurs, et s’entendit très bien avec Taylor, avec qui il fera d’autres films. Le registre un peu limité du comédien australien le cantonnera par la suite à des rôles d’action dans des séries B sans prétention, comme le western de Gordon Douglas Chuka le Redoutable (1967). Avec Cardiff, Rod Taylor s’illustra dans le thriller Le Liquidateur (1965) et surtout, le cultissime Dark of the Sun (Le Dernier Train du Katanga, 1968). Un film d’action particulièrement brutal où il retrouvait Yvette Mimieux ; Taylor, à la tête d’une bande de mercenaires, devait sauver des civils occidentaux torturés, violés et massacrés durant la décolonisation du Congo. Des séquences complètement folles, le film n’en manquait pas, dont un hallucinant duel à la tronçonneuse opposant Taylor à un ex-nazi (Peter Carsten). Rentrant droit dans le lard du spectateur sans le moindre complexe, Le Dernier Train du Katanga fit forte impression sur les cinéphiles, dont un fan absolu en la personne de Quentin Tarantino ! A l’extrême opposé des films d’action dont il tenait la vedette, on remarquera aussi la prestation de Rod Taylor dans Zabriskie Point (1970), de Michelangelo Antonioni. Dans ce brûlot contestataire, film-phare de la contreculture (ou pensum épouvantablement ennuyeux, selon les points de vue), Taylor incarnait Lee Allen, un entrepreneur en immobilier cherchant à acquérir les terrains désertiques où évoluent les anti-héros d’Antonioni. Un film dont la réputation doit surtout aux incidents ayant émaillé le tournage (accrochages avec des militants pro-Nixon, surveillance par le FBI alerté par des rumeurs d’orgie…), et où on repèrera rapidement un tout jeune Harrison Ford jouant les étudiants contestataires…

 

Aux héros oubliés 2015... Rod Taylor dans Inglourious Basterds

ci-dessus : l’aviez-vous reconnu dans Inglourious Basterds ? Le dernier rôle de Rod Taylor au cinéma.

La carrière cinéma de Rod Taylor déclinera aussi subitement qu’elle avait décollé. Dommage pour un acteur certes conscient de ses limites de comédien, mais qui aurait pu rivaliser avec un Sean Connery s’il avait trouvé le rôle à sa mesure. Dans les années 1970, Rod Taylor tournera de nombreuses séries B, jusqu’en Italie et en Yougoslavie, manquera de peu d’affronter Bruce Lee dans La Fureur du Dragon (son rôle reviendra à John Saxon) et croisera la route de John Wayne vieillissant dans le western Les Voleurs de Train, aux côtés d’Ann-Margret et Ben Johnson. Taylor se rabattra sagement sur les téléfilms et les séries, comme vedette (les séries western Bearcats ! en 1971 et The Oregon Trail en 1977 ; plus tard, Masquerade en 1983 et Outlaws en 1986) ou invité régulier, passant d’Arabesque à Falcon Crest pour réapparaître en 1996 aux côtés de Chuck Norris et son inénarrable Walker, Texas Ranger. Peu de choses à dire sur les rares apparitions de l’acteur dans des films de série B dans les années 1980 ; il se mit en semi-retraite dans les années 1990, mais fera quand même une apparition réussie dans le rôle de Daddy-O, une vieille crapule redneck régnant sur une petite ville du bush australien, dans Bienvenue à Woop Woop, de Stephan Elliot. Officiellement retiré des écrans, Rod Taylor aura tout de même droit à un beau cadeau d’adieu, en acceptant de faire une apparition non créditée dans l’Inglourious Basterds de Quentin Tarantino. Le réalisateur de Reservoir Dogs, pour son hommage personnel aux innombrables séries B de guerre qu’il a vu dans sa jeunesse, convaincra la star du Dernier Train du Katanga de tenir le rôle de Sir Winston Churchill, préparant « l’Opération Kino » en compagnie du général Fenech (Mike Myers) et du Lieutenant Hickox (Michael Fassbender). Opération menée avec les « Basterds » du Lieutenant Aldo Raine (Brad Pitt), afin de tuer Hitler et tous ses complices dans un cinéma ! Le vétéran australien, à 79 ans, sera un Churchill tout à fait crédible, cigare au bec, et fera donc ainsi ses adieux définitifs à l’écran, avec les honneurs. Il nous a quitté le 7 janvier dernier, quatre jours avant son 85e anniversaire.

 

Premiere Of Paramount Pictures' "Star Trek Into Darkness" - Arrivals

Le temps m’a hélas manqué pour parler aussi en détail de Leonard Nimoy (1931-2015)…

Tous les trekkies de la planète ont pleuré le 27 février 2015, date du décès du comédien. Celui qui incarna, sur près de cinquante années (séries, dessins animés et films), Monsieur Spock, officier en second de l’USS Enterprise, et personnage emblématique de l’univers Star Trek. Lié pour toujours à cette monumentale saga interstellaire, Nimoy ne s’était pas limité cependant à incarner le Vulcain rigoureux et flegmatique, grand ami de l’impétueux Capitaine Kirk (William Shatner). Sa carrière d’acteur commença bien avant, dès les années 1950 (cherchez-le en figurant déjà extraterrestre dans le serial Zombies of the Stratosphere !!), se poursuivit à la télévision (Columbo, Max la Menace, Mission Impossible où il succéda à Martin Landau, sans compter des apparitions amicales dans Les Simpsons ou Futurama…), et au cinéma (plus discret, il fut toutefois un inquiétant psychiatre sceptique dans L’Invasion des Profanateurs de Philip Kaufman en 1978). Mais ce sera toujours Star Trek qui en fit une star. Bon pied bon œil, il fut en poste dès les débuts (l’épisode pilote The Cage), donna sa voix à Spock dans la série animée des années 1970, fut de l’aventure durant les six premiers longs-métrages cinéma avec l’équipe de la série originale, de Star Trek : Le Film de Robert Wise (1979) à Star Trek VI : Terre Inconnue de Nicholas Meyer (1992). Dévoué à sa chère série spatiale, il signera d’ailleurs la mise en scène des troisième et quatrième films (Star Trek III : A la recherche de Spock, 1984, et le sympathique Star Trek IV : Retour sur Terre, 1986). Il réapparut fréquemment dans les séries dérivées, avant de faire un ultime double come-back dans les reboots récents de la saga orchestrée par J.J. Abrams. Il passait le témoin à son jeune alter ego, désormais incarné par Zachary Quinto, avant de profiter d’une retraite bien méritée.

 

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ci-dessus : souvenir de Star Trek II : La Colère de Khan (1982)… Adieu à Spock, alias Leonard Nimoy.

 

Tant de dévouement méritait bien qu’on salue ici la mémoire de Leonard Nimoy - d’autant plus que votre serviteur, avec son syndrome d’Asperger, s’est rappelé qu’il avait hérité voilà longtemps du surnom de « Spock » de la part d’un ancien camarade. J’espère qu’il se reconnaîtra, s’il lit ces lignes. Qu’il sache que tout est pardonné. 

J’ai été… et serai toujours… votre ami. Longue vie et prospérité.

 

Ludovic Fauchier

L’homme d’Enigma – IMITATION GAME

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IMITATION GAME, de Morten Tyldum

L’histoire :

Manchester, Angleterre, en 1952. Suite à un appel téléphonique, l’inspecteur Nock (Rory Kinnear) constate un cambriolage au domicile d’Alan Turing (Benedict Cumberbatch). Celui-ci, mathématicien de profession, nie pourtant toute trace de cambriolage ; son comportement ses réponses évasives mettent la puce à l’oreille de l’inspecteur. Nock découvre bientôt un curieux dossier militaire, vide, concernant Turing. Son enquête l’amène à interroger l’étrange professeur, qui lui révèle les détails de son incroyable – et véridique – histoire…

1939. Quand la 2ème Guerre Mondiale éclate, Turing, bardé de diplômes prestigieux, passionné de cryptographie, est un véritable surdoué dans son champ d’expertise. Il est recruté par le Commander Denniston (Charles Dance), chef du GC&CS, la division du Foreign Office chargée de décoder les transmissions secrètes de l’Allemagne nazie. Turing rejoint Bletchley Park, le siège secret du GC&CS, à Milton Keynes ; il fait partie d’une petite équipe d’experts en cryptanalyse rassemblés dans la Hutte 8. Dirigés par Hugh Alexander (Matthew Goode), ces hommes doivent accomplir dans le plus grand secret une mission capitale : décoder les transmissions des machines Enigma utilisés par les forces armées allemandes, particulièrement la Kriegsmarine et ses redoutables U-Boots. En l’espace de quelques mois, l’Europe est sous la coupe des nazis, et l’Angleterre subit de plein fouet le Blitz. Malgré leurs efforts, les hommes de la Hutte 8 et leurs collègues de Bletchley Park piétinent. Sans en référer à Denniston et Alexander, Turing prend le commandement de l’équipe, après avoir écrit à Winston Churchill en personne. Avec le soutien du Général Menzies (Mark Strong), du MI-6, Turing recrute deux nouveaux membres, dont une jeune femme, Joan Clarke (Keira Knightley), avec qui il se lie d’amitié. Pour déchiffrer Enigma, Turing fabrique un calculateur numérique, « Christopher ». Ses travaux feront de lui le père de l’informatique et de l’intelligence artificielle. Mais il ne pourra jamais le revendiquer…

 

The Imitation Game 01

La critique :

Incroyable parcours que celui du mathématicien anglais Alan Turing. Brillant diplômé des meilleures universités (Cambridge, Princeton), auteur de travaux théoriques remarquables qui poseront les bases de l’informatique et de l’intelligence artificielle, inventeur des premiers ordinateurs numériques, cet homme talentueux, perturbé et asocial, aurait dû être récompensé du Prix Nobel de son vivant. Au lieu de quoi, il mourut prématurément, misérablement, d’un probable suicide à l’âge de 41 ans… après avoir été « persuadé » de se castrer chimiquement, pour un crime qui n’en était pas un. Homosexuel (à une époque où la loi anglaise considérait qu’être gay était un crime d’immoralité et de perversion), très probablement autiste, Turing ne put se défendre comme il aurait dû. Nous partageons tous aujourd’hui les fruits de ses travaux : si vous lisez ce texte, et si je peux le publier sur le Net, c’est grâce aux ordinateurs, descendants des premiers modèles du genre imaginés et créés par cet homme gracié et réhabilité à titre posthume. The Imitation Game, excellente reconstitution de l’histoire d’Alan Turing, va certainement contribuer à faire reconnaître ce personnage encore méconnu du public.

 

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Ci-dessus : photo du vrai Alan Turing, et une authentique machine Enigma.

Avant d’en venir au personnage de Turing, il faut d’abord s’intéresser au contexte historique durant lequel cet homme a exercé son talent très particulier. The Imitation Game rend justice au travail de Turing, et de ses collègues de Bletchley Park, et révèle une des histoires les plus méconnues de la 2ème Guerre Mondiale. Alors que le cinéma et les livres ont célébré l’héroïsme guerrier de l’époque, le rôle de ces analystes (que l’on qualifierait sans doute aujourd’hui de geeks) a été tout aussi prépondérant pour enrayer et vaincre les armées nazies. Le film de Morten Tyldum sait se montrer didactique afin d’expliquer le fonctionnement des machines Enigma créées et employées sous le IIIe Reich. Les Nazis n’étaient pas peu fiers de l’invention de ces machines d’encodage, nécessaires à leurs transmissions radio stratégiques. Leurs différents corps d’armée les ont utilisés, avec grand succès dans les premières années de la guerre, particulièrement les sous-marins (les fameux U-Boots) qui coulaient les convois Alliés de ravitaillement aussi bien que les navires civils. Les Enigmas codaient et traduisaient sans erreur les messages du haut commandement allemand aux officiers sur le terrain ; comme le film l’explique très bien, le système d’encodage de ces machines permettait des millions de combinaisons possibles, et la mise à jour permanente des codes empêchait – théoriquement - toute traduction des messages par les cryptanalystes de Bletchley Park.

Le film insiste certes sur le génie de Turing à interpréter ces messages, mais, bien évidemment, il ne faut pas négliger le travail des autres cerveaux britanniques de l’affaire : Hugh Alexander, Joan Clarke, leurs collègues de la Hutte 8, mais aussi d’innombrables autres héros de l’ombre se sont acharnés, durant cinq années, à résoudre ce problème. Il ne faut surtout pas non plus oublier le rôle essentiel, joué avant la 2ème Guerre Mondiale, par les services secrets polonais, qui ont été les premiers à déchiffrer partiellement les premières Enigmas – et à communiquer leurs découvertes à leurs homologues britanniques, ce qui est clairement mentionné dans le film. Ne pas oublier, non plus, que Turing ne s’est pas contenté de « bricoler » l’ordinateur décodant Enigma ; il avait déjà, avant la guerre, effectué des recherches poussées et publié des articles déterminants menant à l’élaboration de sa machine ; et, durant le conflit, il avait réalisé d’autres avancées remarquables en cryptanalyse. Pour d’évidentes raisons de dramaturgie, les auteurs de The Imitation Game se sont fixés sur la création du « proto-ordinateur » baptisé Christopher.

The Imitation Game ne néglige pas non plus le contexte de l’immédiate après-guerre : une Angleterre grise et triste, éprouvée par les privations, où la Guerre Froide plante ses racines. Le drame de Turing, dans les dernières années de sa vie, est indissociable de la suspicion provoquée par l’affaire des espions Burgess et Maclean, des universitaires de Cambridge (appartenant à un groupe surnommé les « Cambridge Five« ) s’étant vendus aux Soviétiques. Les anciens Alliés staliniens de la 2ème Guerre Mondiale pratiquaient le chantage contre des fonctionnaires du Renseignement britannique ; si leur point faible était leur homosexualité cachée, autant jouer là-dessus pour les « convaincre » de livrer des informations précieuses au KGB. Turing n’était pas un espion, mais son besoin absolu de protéger sa vie privée et ses penchants en faisait une victime toute désignée pour la suspicion, dans le contexte de l’époque.

 

The Imitation Game 02

Cela nous amène à parler de Turing, lui-même, magnifiquement incarné par Benedict Cumberbatch, qui, en quelques années, se bâtit une prometteuse carrière. Le jeune comédien britannique a su parfaitement mener une carrière riche en personnages atypiques, alternant les premiers et seconds rôles aussi bien dans des productions historiques (Cheval de Guerre, 12 Years a Slave) que dans des blockbusters trépidants (Khan dans Star Trek Into Darkness, le dragon Smaug dans la trilogie du Hobbit, en attendant Docteur Strange), dans lesquels son charisme et sa voix impressionnante ont fait merveille. On remarquera que son interprétation d’Alan Turing complète un beau tableau de surdoués qu’il campe avec aisance : après s’être fait remarquer en 2004 en interprétant Stephen Hawking (un autre ancien de Cambridge, comme Turing… et dont une biopic, Une merveilleuse histoire du Temps, vient de sortir en même temps qu’Imitation Game !) dans le téléfilm de la BBC Hawking, il a explosé en jouant un Sherlock Holmes moderne (l’excellente mini-série Sherlock, avec Martin « Bilbo » Freeman en Watson), et a aussi incarné Julian Assange dans l’intéressant Cinquième Pouvoir. « Son » Alan Turing est dans la droite lignée de ses personnages précédents – voir notamment sa première scène où, bricolant du cyanure chimique dans sa chambre en désordre, il semble tout droit sorti de Sherlock… Point commun avec ses personnages de Sherlock Holmes et de Julian Assange : une différence qui présente tous les signes manifestes d’un syndrome d’Asperger, forme particulière d’autisme dont il affiche les signes évidents. Le film confirme des hypothèses récentes et sérieuses, basées sur des biographies consacrées au personnage, sur ce sujet, et croque à merveille les grandes difficultés de Turing à s’entendre avec son entourage. Tout concorde : le regard évitant (voir son entretien d’embauche initial avec le Commander Denniston…), le manque de spatialisation (Turing ne cesse de se heurter, par accident, dans les meubles ou dans les collègues), les manies (Turing adolescent séparant obsessionnellement petit pois et carottes), les centres d’intérêt exclusifs (mots croisés et cryptographies), le besoin de s’isoler (mal perçu par ses collègues), l’apparent manque d’empathie ou d’intérêt pour les activités humaines « normales » (comme d’accepter une invitation à déjeuner de ses collègues, scène très drôle par le décalage permanent des réponses de Turing plongé dans ses réflexions…), le sens de l’amitié sincère et exclusive (sa relation, purement intellectuelle, avec Joan Clarke), l’indifférence pour les codes sociaux en vigueur (aucune déférence vis-à-vis du Commander, comme l’exige une règle tacite en Grande-Bretagne)… The Imitation Game est donc, aussi, le beau portrait d’un « Aspie » d’exception, qui a grandement souffert de ses différences. Turing a non seulement vécu dans la peur de voir son homosexualité révélée, il a aussi craint en permanence de ne pas être accepté, reconnu, comme un être humain. Son originalité a fait sa force, mais elle l’a aussi piégé. Difficile, sinon impossible, d’être à la fois autiste Asperger et gay lorsqu’on travaille pour un Etat en guerre…

 

The Imitation Game 03

D’une rigueur et d’un classicisme tout britannique, The Imitation Game captive car, sous ses apparences de thriller historique, le film de Morten Tyldum est avant toute chose une quête. Le scénario de Graham Moore, alternant trois phases déterminantes de l’histoire de Turing (l’adolescence, les années de guerre, et la déchéance), est en phase avec son sujet : la recherche du code permettant de traduire le langage des machines Enigma est ainsi intégrée à la propre quête d’Alan Turing. A savoir, celle d’un être humain cherchant à se faire accepter, en dépit des brimades, du mépris et des menaces subies depuis son adolescence. Une tâche éprouvante dans laquelle le principal intéressé s’est perdu, faute de reconnaissance de son vivant. Il n’a pas été aidé en cela ; pour s’épanouir, toute personne autiste a besoin de marques de confiance absolue, une chose qui lui aura manqué dès les années de lycée. L’apprentissage de la violence (le bullying constant des élèves envers « l’anormal ») et la découverte de sa différence (l’histoire d’amour platonique envers Christopher Morcom, son seul ami, dont le décès va le bouleverser) ont paradoxalement forgé et fragilisé en même temps Turing. Pas étonnant de le voir, durant la guerre, donner le nom de son amour perdu à sa machine, dont le développement va lui permettre de s’humaniser, et même de nouer une relation contrariée avec Joan Clarke, une solitaire aussi brillante que lui. Certes, le film romance quelque peu, pour la bonne cause, l’histoire de cette dernière avec Turing : la vraie Joan Clarke avait bien plus vite mis fin aux fiançailles annoncées, n’a sans doute jamais rendu visite à son collègue après la guerre et n’était pas aussi jolie fille que Keira Knightley, mais qu’importe… Le film insiste davantage sur la sympathie de ces deux esprits originaux. C’est en s’ouvrant l’un à l’autre, et en abordant le délicat problème des relations amoureuses, que Joan Clarke et Alan Turing trouvent la clé d’Enigma. Une soirée un peu trop arrosée dans un bar, une collègue de Joan qui fait une remarque anodine sur un « mot clé » émis par un opérateur allemand à son amoureuse… il n’en faut pas plus à Turing pour enfin décoder l’Enigma ; et de conclure par un triomphal « l’amour a fait perdre la guerre à l’Allemagne ! » (de même que la météo et le conditionnement hitlérien, pourrait-on ajouter…).

Le principe de la cryptographie (expliqué ainsi dans le film : « il n’y a pas de messages secrets, seulement des messages lisibles rendus incompréhensibles, sauf à celui qui a la clé ») s’applique, dans le film, aussi bien au fonctionnement d’Enigma qu’au « fonctionnement » de Turing, un être humain forcément incompréhensible pour ses contemporains ; la tragédie de cet homme aura été qu’il cherchait comme tout un chacun à s’intégrer, à être aimé, sans en avoir été récompensé en retour. La découverte du double jeu des services secrets (la révélation du collègue agent double des Soviétiques, toléré par le MI-6…), le secret d’Etat, la méfiance permanente des policiers… tout cela aura peu à peu miné la confiance déjà fragilisée de Turing envers ses congénères, et à le faire basculer dans la paranoïa suicidaire. Paradoxe, cette déchéance l’aura conduit à produire les plus brillantes théories sur l’intelligence artificielle, dont le fameux Test de Turing visant à identifier l’être humain et la machine « consciente ». Dans The Imitation Game, la grande scène finale conduit Turing, durant l’interrogatoire policier, à poser à l’officier la question qui le taraude : « Suis-je un homme ? Une machine ? Un héros de guerre, ou un criminel ? » Manière détournée, aussi, pour le réalisateur de poser au public une question similaire : si votre talent, votre intelligence, votre différence vous différencie de la « norme » dominante, comment vous percevez-vous ? Comment vous acceptez vous-même ? En nous posant ces questions, qui reviennent à se dire « qu’est-ce qu’être humain ?« , la quête de Turing nous touche parce qu’elle concerne tout le monde. Il ne fait pas de doute qu’au final, en nous donnant les clés pour comprendre l’étrange Mr. Turing, The Imitation Game lui rende enfin justice. 

 

Ludovic Fauchier (système à décoder)

 

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La fiche technique :

Réalisé par Morten Tyldum ; scénario de Graham Moore, d’après le livre « Alan Turing : The Enigma » d’Andrew Hodges ; produit par Nora Grossman, Ido Ostrowsky, Teddy Schwarzman et Peter Heslop (BlackBear Pictures / Bristol Automotive)

Musique : Alexandre Desplat ; photo : Oscar Faura ; montage : William Goldenberg

Direction artistique : Nick Dent ; décors : Maria Djurkovic ; costumes : Sammy Sheldon

Distribution USA : The Weinstein Company / Distribution Royaume-Uni et France : Studio Canal

Durée : 1 heure 54

Caméras : Arricam LT et ST

« And here’s to you… » – Mike Nichols (1931-2014), 2ème partie

Retiré des tournages mais pas inactif pour autant, Mike Nichols reprit son travail de metteur en scène à Broadway à la fin des années 1970 ; en 1977, il obtint notamment un nouveau Tony Award pour sa direction de la comédie musicale Annie. Il fut aussi le producteur exécutif de la série télévisée Family, pour la chaîne ABC. Il filma aussi en 1980 le one-man-show de l’humoriste Gilda Radner, qui fut distribué avec succès aux USA sous le titre Gilda Live.

 

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Ci-dessus : Silkwood, ou une journée de travail ordinaire à l’usine nucléaire Kerr-McGhee… Prévenue par Dolly (Cher), Karen Silkwood (Meryl Streep) voit son amie Thelma (Sudie Bond) victime des effets d’une sévère irradiation.  


Nichols, huit ans après The Fortune, reprit le chemin des studios. Ce fut un scénario d’Alice Arlen et Nora Ephron, ancienne journaliste et future scénariste-réalisatrice à succès (Quand Harry rencontre Sally, Nuits blanches à Seattle), qui retint son attention. Silkwood (Le Mystère Silkwood) racontait une histoire vraie ; Karen Silkwood, une ouvrière du secteur nucléaire, était morte à 28 ans en 1974 dans un accident de la route suspect. La jeune femme, syndiquée, enquêtait sur les conditions de sécurité suspectes de l’usine Kerr-McGhee, et avait subi de nombreuses pressions peu avant son accident fatal. Le scénario, basé sur des articles du New York Times, retraçait les derniers mois de sa vie. Pour le rôle-titre, Nichols engagea Meryl Streep, entamant ainsi une solide amitié et une grande collaboration professionnelle avec celle qui devint son actrice favorite. L’ancienne élève de Vassar et de Yale, devenue l’actrice la plus respectée du cinéma américain, sut se fondre totalement dans la peau de Karen Silkwood. Un personnage attachant et complexe : mère divorcée (mais jamais mariée !) de trois enfants, Karen Silkwood est une ouvrière compétente mais fantasque, vulnérable mais combattive, et passe d’un comportement d’ado attardée à celui d’une adulte déterminée, pendant ce beau film où Nichols, sans excès de style particulier, montrait le quotidien des ouvriers du Middle West. Le cinéaste offrit aussi des rôles inattendus à Kurt Russell et Cher, jouant respectivement les rôles de Drew, le compagnon de Karen, et Dolly, sa meilleure amie lesbienne. L’acteur favori des films de SF de John Carpenter et l’ancienne chanteuse du duo Sonny & Cher étaient aussi crédibles que Streep, formant avec elle un drôle de ménage à trois. Ils étaient parfaitement dirigés par Nichols, tout comme la solide galerie de seconds rôles, joués par des gueules familières du cinéma américain de l’époque : Craig T. Nelson, Fred Ward, Diana Scarwid, Ron Silver… Silkwood sut alerter le public sur l’emprise de l’industrie nucléaire et les sales petites combines de ses dirigeants, plus préoccupés par les profits que par la sécurité de leurs employés. Le film sut aussi très bien décrire l’isolement et la paranoïa progressive de sa protagoniste, prenant conscience des risques encourus sans être soutenue en retour. Le film marqua le retour en grâce de Nichols aux yeux de la critique, et obtint un solide succès. Nichols fut cité comme Meilleur Réalisateur, aux Oscars et aux Golden Globes.

 

Mike Nichols - Heartburn

Fidèle à ses habitudes de travail, Mike Nichols, sitôt le tournage de Silkwood terminé, revint à Broadway. Durant les deux années suivantes, il mit en scène plusieurs pièces et spectacles, toujours de grande qualité, notamment une adaptation de The Real Thing de Tom Stoppard, qui lui valut un nouveau Tony Award ; il découvrit aussi une artiste de rue nommée Whoopi Goldberg, dont il réalisa le spectacle The Spook Show, lançant ainsi la carrière de la comédienne et humoriste révélée juste après au cinéma par La Couleur Pourpre de Steven Spielberg. En 1985, Nichols retrouva Nora Ephron et Meryl Streep pour travailler à son film suivant, Heartburn (La Brûlure). Une comédie aigre-douce basée sur le roman de la scénariste, en fait une autobiographie à peine voilée de son second mariage avec Carl Bernstein, le journaliste du Washington Post qui, avec son collègue Bob Woodward, révéla l’affaire du Watergate (revoir Les Hommes du Président). L’histoire de Heartburn retraçait la rupture du couple, rebaptisé Rachel Samstat et Mark Forman, mis à mal par les infidélités permanentes du mari, qui avait une liaison avec la fille d’un Premier Ministre Britannique tandis que son épouse était enceinte de leur deuxième enfant. Pour Nichols, grand dépressif qui lui-même allait divorcer pour la troisième fois, le sujet semblait être tombé au bon moment, malheureusement Heartburn fut une déception. Jack Nicholson remplaça le moins « bankable » Mandy Patinkin (au grand dam du réalisateur), et malgré un face-à-face de qualité entre les deux superstars, le film sorti en 1986 fut vite oublié. Il faut dire que les avocats de Carl Bernstein firent planer un risque de poursuites judiciaires pour diffamation, obligeant Ephron et Nichols à arrondir les angles de leur script. Résultat, malgré de bonnes scènes de comédie, et un casting de qualité (on y trouvait Stockard Channing, Jeff Daniels, Milos Forman, Maureen Stapleton, et, dans un tout petit rôle, Kevin Spacey), Heartburn fut bien trop mou pour convaincre qui que ce soit.

 

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ci-dessus : les joies du service militaire dans Biloxi Blues. Eugene (Matthew Broderick) et ses camarades à la peine aux patrouilles, sous la férule du Sergent Toomey (Christopher Walken) !

 

Mike Nichols ne se laissait pas abattre, et, après une mauvaise année 1986, les choses s’améliorèrent. 1988 fut une année heureuse, sur le plan personnel et professionnel. Il épousa sa quatrième femme, la journaliste vedette Diane Sawyer, dont il dira qu’elle fut son seul vrai grand amour (le couple restera marié jusqu’au décès de Nichols) ; laissant de côté les mises en scène à Broadway, Nichols cofonda le New Actors Workshop à New York, dont il sera un des enseignants avec ses anciens compères de Chicago, Paul Morrison et George Sills. Au cinéma, Nichols signera deux films à la suite, cette même année. Pour le défunt studio Rastar, il adapta la pièce de Neil Simon, Biloxi Blues, une comédie basée sur les souvenirs du service militaire du futur auteur de Drôle de Couple. Eugene Morris Jérôme (Matthew Broderick), un jeune Juif de Brooklyn, aspirant écrivain, fait ses classes au fin fond du Mississipi, au camp de Biloxi. Alors que la 2ème Guerre Mondiale touche à sa fin, Eugene rencontre des camarades venus de milieux divers, devient un homme dans les charmants bras de Daisy (Penelope Ann Miller) et doit suivre les ordres du sergent instructeur Toomey (le grand Christopher Walken), le tout dans des conditions plus rocambolesques que romantiques… Du classique pour le réalisateur du Lauréat et de Catch-22, qui « emballa » professionnellement ce sympathique petit film. On notera que Nichols y abordait un thème qui va devenir récurrent dans ses futurs films : l’acceptation – difficile – de l’homosexualité au cœur de la société américaine. Un jeune bidasse, Hennessey (Michael Dolan), est ici persécuté pour ses préférences sexuelles, inconcevables pour le règlement au cœur de la Grande Muette américaine. Après le portrait attachant de Dolly, la lesbienne platoniquement amoureuse de Silkwood, Nichols aura l’occasion de développer d’autres personnages crédibles, qui le mèneront à Angels in America.

 

Mike Nichols - Working Girl

Nichols enchaîna immédiatement avec son film suivant, Working Girl. Le scénario de Kevin Wade était du pain béni pour Nichols, se plaçant ici dans la continuité des grandes comédies à la Lubitsch, Mankiewicz ou Billy Wilder ; humour, charme et élégance, servant à glisser en sous-main un commentaire très acide sur la société des années 1980. Avec l’arrivée au pouvoir de Reagan, on assista au triomphe d’un libéralisme économique effréné dont on mesure les ravages avec les années. C’était l’époque des golden boys arrogants, superficiels, cupides et machistes, ayant pris à tort le personnage de Michael Douglas dans Wall Street pour un héros (« Greed is good », souvenez-vous). Wall Street et le monde des affaires, justement, sont au centre de l’intrigue de Working Girl, une foire d’empoigne où les femmes sont encore reléguées au second rang. Tess McGill (Melanie Griffith), une ravissante secrétaire financière, refuse une « promotion canapé » et travaille pour Katharine Parker (Sigourney Weaver), une directrice administrative qui, sous ses abords amicaux, vole sans le moindre scrupule les idées que lui suggère Tess. A la suite d’un accident de ski de Katharine, Tess découvre que celle-ci s’est ainsi servie de son travail pour préparer un investissement avec un client de la première importance. La jeune femme profite de la situation pour prendre les commandes du deal et se montre bien plus compétente que sa patronne ; d’autres ennuis commencent quand elle rencontre la perle rare, Jack Trainer (Harrison Ford), un homme d’affaires séduisant, qui la respecte… et est aussi l’amant occasionnel de Katharine. Un brin perfide sous ses allures romantiques, le film suggérait que son héroïne évoluait dans le bon sens, devenait une vraie « working girl » récompensée de ses efforts… en évinçant sans pitié sa rivale. On retrouvait l’esprit d’Eve, le film de Mankiewicz avec Bette Davis. Quoi qu’il en soit, Nichols réalisa une très plaisante comédie, qui fut appréciée aussi bien de la critique que du public, celui-ci réservant à Working Girl un très beau succès au box-office. Il le doit avant tout à un casting impeccable, Nichols ayant une nouvelle fois trouvé les bonnes personnes pour les bons rôles. Le cinéaste avait de nouveau du flair, faisant ici décoller les carrières de débutants nommés Kevin Spacey (en yuppie goujat), Alec Baldwin (jouant le petit ami macho de Tess), et Joan Cusack, nominée à l’Oscar du Meilleur Second Rôle pour son personnage de bonne copine fofolle. Le trio vedette n’était pas en reste : Harrison Ford, impeccable dans un registre pince-sans-rire maladroit faisant de lui l’héritier de Gary Cooper, s’entendit très bien avec Nichols ; celui-ci offrit l’opportunité à Melanie Griffith, cantonnée alors aux rôles de bombe sexuelle (Body Double, Dangereuse sous tous rapports) de prouver qu’elle était aussi une excellente actrice de comédie, à la fois vulnérable et amusante ; et Sigourney Weaver fut irrésistible, s’amusant à jouer un mémorable personnage de méchante « boss » hypocrite et tyrannique. Les deux comédiennes furent nominées, toutes les deux, à l’Oscar de la Meilleure Actrice (1er et 2ème Rôle), et remportèrent dans ces mêmes catégories le Golden Globe. Working Girl obtint également le Golden Globe du Meilleur Film (catégorie Comédie), Nichols étant également cité au Globe du Meilleur Réalisateur.

 

Mike Nichols - Postcards from the edge

Mike Nichols et la « Star Wars connection »… après avoir dirigé Harrison Ford en héros romantique dans Working Girl, le cinéaste travailla pour son film suivant avec la Princesse Leia en personne, Carrie Fisher, passée du métier d’actrice à celui d’écrivaine et scénariste. Fille d’un chrooner volage, Eddie Fisher, et de la star des comédies musicales des années 1950-1960 Debbie Reynolds (Chantons sous la pluie), Carrie Fisher avait développé une relation compliquée avec sa célèbre maman. En dépit du triomphe de la première trilogie Star Wars qui fit d’elle une jeune star, Carrie Fisher avait vu sa carrière d’actrice stagner. Difficile de sortir de l’ombre d’une maman star, et, à l’instar de nombreux jeunes talents, Carrie Fisher avait connu de sérieux problèmes avec la drogue, dont elle fut heureusement guérie. Heureusement pour elle, étant dotée d’un sérieux sens de l’humour et d’une forte personnalité, Carrie Fisher avait su s’inspirer de ses tracas hollywoodiens en écrivant ; son roman Postcards from the Edge s’inspirait très librement de ses mésaventures et intéressa Mike Nichols, qui travailla avec elle sur le script du film, titré chez nous Bons Baisers d’Hollywood. Ce fut la troisième collaboration entre Nichols et son actrice fétiche Meryl Streep, héritant ici du rôle de Suzanne Vale, actrice « à problèmes » guérie d’une overdose, forcée de vivre sous la tutelle de sa mère Doris Mann (Shirley MacLaine), ancienne superstar des comédies musicales. Narcissique, envahissante, souvent très imbibée, Doris n’est pas un cadeau pour sa fille qui tente vaille que vaille de reprendre le travail. Du tout cuit pour la verve satirique de Nichols, qui s’en donna à cœur joie vis-à-vis de l’industrie du cinéma américain, et offrit à Meryl Streep l’occasion de révéler un sacré talent comique insoupçonné (confirmé deux ans plus tard par son rôle dans La Mort vous va si bien). Autour d’elle et de Shirley MacLaine (préférée à Debbie Reynolds, qui insistait pour jouer le rôle… Nichols tint bon et refusa poliment), le cinéaste rassemblait un solide casting regroupant Dennis Quaid en producteur infidèle, Gene Hackman en réalisateur ronchon, Richard Dreyfuss (retrouvant Nichols 23 ans après ses touts débuts dans un rôle minuscule dans Le Lauréat) en médecin compréhensif et Annette Bening, remarquée pour son personnage de jeune actrice ambitieuse. De l’avis général, le film valait surtout pour la performance comique de Meryl Streep (qui poussait joliment la chansonnette country – suivant une tradition tacite entre elle et Nichols, l’actrice chantait d’ailleurs dans chacun de leurs films !), mais perdait son intérêt à décrire la relation mère-fille, jugée un peu convenue. Le public bouda d’ailleurs Postcards from the Edge.

 

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ci-dessus : A propos d’Henry, ou un grand enfant dans une bibliothèque… Henry Turner (Harrison Ford) s’amuse aux dépens de sa fille Rachel (Mikki Allen) !

 

Peu après, Nichols retrouva Harrison Ford pour leur film suivant. L’acteur et le réalisateur s’étant particulièrement bien entendu sur le tournage de Working Girl, ils travaillèrent ensemble sur Regarding Henry (A propos d’Henry), un drame écrit par un jeune scénariste de 25 ans, complètement inconnu alors : Jeffrey Abrams (tel qu’il est cité au générique), qui n’est autre que J.J. Abrams, devenu depuis le producteur-réalisateur le plus « über-geek » d’Hollywood. Futur réalisateur de Mission : Impossible III, Super 8, des reboots de Star Trek et de l’Episode VII de Star Wars (où il a retrouvé Harrison Ford), Abrams signa alors ce scénario très éloigné de ses futurs blockbusters. A propos d’Henry racontait le retour à la vie d’Henry Turner (Ford), un avocat new-yorkais cynique et égoïste, dont la vie bascule suite à une agression. Blessé au lobe frontal, réveillé d’un coma, Henry, atteint d’amnésie rétrograde, n’est plus le même homme. Décontenancé par son entourage, il a le comportement d’un enfant ; épreuve difficile qui lui permet cependant de se rapprocher de sa femme Sarah (Annette Bening) et de leur fille Rachel (Mikki Allen). A propos d’Henry se situait quelque peu dans cette veine alors récente de films sur des « hommes enfants », initiée par le succès de films comme Big ou Rain Man. A priori, le film de Nichols aurait dû se situer dans cette même veine, d’autant plus qu’il revenait sur un autre thème favori du cinéaste : la transformation psychologique de son personnage principal, quittant sa superficialité upper class pour devenir sincère et lucide. Mais, de l’avis général, le film souffrait d’un excès de gentillesse auquel le réalisateur de Qui a peur de Virginia Woolf ? ne nous avait pas habitué. Cependant, la prestation d’Harrison Ford est impeccable, l’acteur jouant à merveille de sa gaucherie charmeuse.

 

wolf wolf 1993 real : Mike Nichols Jack Nicholson

Nichols retrouva, après une coupure de six ans, le chemin de Broadway pour mettre en scène La Jeune Fille et la Mort en 1992. Peu de temps après, son vieil ami Jack Nicholson lui proposa de réaliser Wolf, qui serait leur quatrième et dernier film. Le Dracula de Francis Ford Coppola avait subitement ravivé l’intérêt du public pour les récits classiques d’épouvante, et, durant une assez courte période des années 1990, furent mises en chantier des adaptations fidèles, ou plus libérales, des mythes du genre, par des cinéastes et des acteurs de la « A-List ». Notamment durant cette année 1994 ou furent mis en scène Entretien avec un Vampire avec Tom Cruise et Brad Pitt, ou le Frankenstein de et avec Kenneth Branagh et Robert De Niro. Wolf était un récit de loup-garou imaginé par un ami de Nicholson, le grand écrivain Jim Harrison, qui en avait écrit un premier traitement, remanié ensuite par Wesley Strick (Cape Fear / Les Nerfs à Vif, version Scorsese) et la fidèle Elaine May. Du tout cuit pour la méga-star Nicholson, revenant en terrain familier après Shining, Les Sorcières d’Eastwick ou Batman. Nicholson jouait le rôle de Will Randall, un éditeur new-yorkais vieillissant ; menacé de perdre son job par la faute d’un patron méprisant (Christopher Plummer), il se voit aussi supplanté par son jeune disciple aux dents longues (James Spader), qui va jusqu’à lui ravir sa femme délaissée (Kate Nelligan). Seul rayon de soleil dans cette déprime : Will se rapproche de Laura, la fille rebelle de son patron (la sublime Michelle Pfeiffer)… à ses côtés, Will reprend du poil de la bête. Littéralement, car, mordu par un loup durant une nuit de pleine lune, il se transforme en lycanthrope ! Curieuse idée a priori de voir Mike Nichols s’emparer d’un genre qu’il ne maîtrisait pas… encore qu’à y regarder de plus près, on peut faire des rapprochements entre Wolf et Qui a peur de Virginia Woolf, ne serait-ce que par le titre et les règlements de comptes pendant une nuit de pleine lune… Wolf laissa la critique mitigée, mais le public répondit présent, faisant un succès au film (130 millions de dollars), dépassant les recettes du Lauréat et Working Girl. Bien meilleur que son accueil initial le laissait supposer (Nichols dut retourner en catastrophe une scène finale peu convaincante), Wolf est plus intéressant quand il montre la transformation psychologique de son personnage principal (l’occasion pour le cinéaste de faire preuve de son excellent sens de la satire sociale)… et moins réussi quand il donne dans l’imagerie cliché du film de loup-garou. Difficile de prendre au sérieux l’affrontement final, où Nicholson et James Spader, grimés façon Lon Chaney Jr. se sautent dessus au ralenti. Malgré ce côté bancal, Wolf reste intéressant à regarder, bénéficiant de la belle photo nocturne de Giuseppe Rotunno, et de bons comédiens. Nicholson ne cabotine pas trop (encore qu’on ne peut pas s’empêcher de penser à Shining, auquel Nichols rend un hommage évident dès le début), Spader est excellent en jeune rival onctueux à souhait, et Michelle Pfeiffer illumine le film de son charme habituel. Son personnage, porte-parole de la pensée libre du réalisateur, permit d’ailleurs à ce dernier de filmer sa plus grande passion, les chevaux.

 

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ci-dessus : petit doigt, John Wayne et biscottes… la scène classique de La Cage aux Folles, devenu Birdcage aux USA. Armand Goldman (Robin Williams) a du travail pour convaincre Albert (Nathan Lane) d’être  »un vrai mec » ! Il y a urgence, le sénateur Keeley (Gene Hackman) approche…

 

Nichols retrouva Elaine May pour leur film suivant, qui nous est très familier puisqu’il s’agit du remake de La Cage aux Folles. La pièce de Jean Poiret, transposée à Broadway, était depuis longtemps un grand succès. Nichols acquit les droits d’adaptation pour un remake intitulé Birdcage, dont le scénario fut signé par son ancienne complice. Transposée aux Etats-Unis, l’intrigue de Birdcage ne change pas d’un iota de la pièce et du film original d’Edouard Molinaro, avec Michel Serrault et Ugo Tognazzi. Albin « Zaza Napoli » et Renato Baldi deviennent, de ce côté de l’Atlantique, Albert et Armand Goldman (Nathan Lane et Robin Williams), vieux couple installé à South Beach, quartier prisé de la communauté gay de Miami, où Armand dirige la revue travestie de la boîte de nuit The Birdcage. Armand a un fils, Val, qui va se marier avec la fille du Sénateur républicain Keeley (Gene Hackman). Ce dernier, ultraconservateur, homophobe et antisémite, tient à ce que les belles-familles se rencontrent dans les règles, avant de donner son accord pour le mariage. Pour son fils, Armand accepte de se faire passer pour un respectable attaché culturel strictement hétérosexuel, au grand dam de l’hypersensible Albert, bien incapable de jouer l’oncle « normal »… Sans doute pas le plus grand film de Nichols, Birdcage ne démérite pas ; c’est même l’une des rares fois où un remake américain d’une comédie française trouve son propre ton sans « tuer » l’esprit de son modèle. Ce fut donc une comédie sans prétention, menée avec un tempo comique indéniable, aidé en cela par Robin Williams, laissant le champ libre à Nathan Lane. Le film fut aussi une nouvelle fois l’occasion pour Nichols de se moquer allègrement de l’étroitesse d’esprit de la « majorité morale » et de l’establishment républicain américain, à travers le couple de vieux réactionnaires formé par Gene Hackman et Dianne Wiest. Et de présenter des personnages homosexuels sous un angle plus léger, et plus touchant, après ceux de Silkwood et Biloxi Blues. Les critiques rirent de bon cœur, le public américain aussi, réservant à Nichols son plus grand succès au cinéma (185 millions de dollars pour un modeste budget de 31 millions) ; le public français, connaissant par cœur la version originale, préféra évidemment bouder Birdcage.

 

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Ci-dessus : ambiance festive dans le q.g. de campagne du staff de Jack Stanton, dans Primary Colors… Sous les yeux d’Henry Burton (Adrian Lester) et Howard (Paul Guilfoyle), l’analyste politique Richard Jemmons (Billy Bob Thornton) montre ses « compétences » à Jennifer (Stacy Edwards) !

 

Nichols et May continuèrent sur leur lancée en signant le film suivant, Primary Colors. Fervent Démocrate, Mike Nichols suivait depuis longtemps l’évolution politique de son pays avec un regard incisif ; l’arrivée au pouvoir de Bill et Hillary Clinton en 1992 avait changé la donne, après les douze années de néolibéralisme de l’époque Reagan-Bush. Toujours prompt à « sentir » l’air d’une époque, Nichols avait vu dans le roman anonyme Primary Colors le potentiel pour aborder frontalement la cuisine politique de son pays d’adoption. Adapté du livre (écrit en réalité par le journaliste de Newsweek Joe Klein, qui avait suivi le futur couple présidentiel durant sa campagne de 1992), Primary Colors suivait le parcours d’Henry Burton (Adrian Lester), petit-fils d’une grande figure du Mouvement des Droits Civiques pour les Noirs américains, rejoignant le staff de campagne du Gouverneur Jack Stanton (John Travolta), en course pour les élections primaires qui désigneront le candidat du Parti Démocrate, dernière étape avant les élections présidentielles américaines. Henry est entraîné par ce charismatique outsider dans le tourbillon de sa campagne jalonnée d’embûches ; aux côtés notamment de Richard Jemmons (Billy Bob Thornton), un analyste politique redneck, et de Libby Holden (Kathy Bates), lesbienne grande gueule chargée de déjouer les pièges semés par les adversaires politiques de Jack, Henry apprend vite à perdre ses illusions idéalistes pour mettre les mains dans le cambouis. Tâche d’autant plus délicate que Jack, homme à femmes notoire, ne peut s’empêcher de courir les jupons, au su de sa femme Susan (Emma Thompson) qui doit soutenir son époux contre vents et marées.  Primary Colors n’était pas une biopic sur le couple présidentiel alors en fonction, et Nichols, avec ses acteurs, prit bien soin de prendre ses distances avec les Clinton. Il n’en reste pas moins que le film, excellente reconstitution d’une campagne électorale, impeccablement joué et dirigé, mit dans le mille en certaines occasions… L’action politique de la présidence de Bill Clinton fut entachée par sa réputation d’invétéré coureur de jupons. Le film, tourné en 1997, sortit l’année suivante, au moment même où le scandale sexuel de l’affaire Monica Lewinsky allait pousser Clinton au parjure ! Primary Colors ne se limitait pas cependant à ces seules histoires de frasques sexuelles, et s’intéressait plutôt à la prise de conscience d’un jeune idéaliste lancé dans une carrière politique. Grâce à la plume incisive d’Elaine May et au sens de la mise en scène de Nichols, le film fut une description solide de la vie d’un petit groupe de personnes embarquées dans un métier épuisant. D’abord caustique puis plus sombre, Primary Colors offrit de beaux rôles à ses comédiens : Travolta, comédien d’habitude limité, fut assez crédible ; Emma Thompson commença une intéressante association créative avec Nichols. Les mieux lotis furent les seconds rôles, surtout Billy Bob Thornton en analyste lubrique, limite clochard, mais lucide, et Kathy Bates (nominée à l’Oscar du Meilleur Second Rôle) pour son personnage haut en couleurs, porte-parole de la pensée de Nichols et May. A travers le personnage de Libby, ancienne militante hippie dégoûtée par le « cirque » politique dans lequel elle s’était engagée par conviction, il n’est pas interdit de voir Nichols dresser un bilan de sa carrière, de ses hauts et de ses bas. Le film fut très bien accueilli, mais n’intéressa guère le public, peu friand de films sur la politique. 

 

Mike Nichols - De quelle planète viens-tu

On passera rapidement, par contre, sur le film suivant de Nichols, De quelle planète viens-tu ?, sorti en 2000. Sans doute le vilain petit canard de sa filmographie, De quelle planète viens-tu ?était une comédie satirique écrite et interprétée par Garry Shandling, humoriste superstar de la télévision américaine. Il jouait le rôle d’Harold, un extra-terrestre venu sur Terre pour féconder une femme et ramener leur enfant sur son monde natal. Etant pourvu d’un pénis artificiel, Harold se faisait repérer et poursuivre avant de pouvoir rentrer chez lui… Pas grand-chose à dire sur ce film qui fut un bide monstrueux, et dans lequel Annette Bening, Ben Kingsley et John Goodman semblaient s’être égarés. Nichols sut heureusement rebondir grâce à une exemplaire dernière décennie. 

 

Mike Nichols - Wit

Les dernières années d’un cinéaste sont souvent aussi révélatrices que ses débuts, même s’il arrive souvent qu’on se focalise plus sur ses premières œuvres. Le cas de Mike Nichols est très intéressant ; celui qu’on avait hâtivement comparé à Orson Welles à ses débuts, malgré la qualité évidente de ses films, semblait être traité avec une certaine condescendance au vu de certains de ses films. Mais la dernière partie de son œuvre prouva qu’il fallait encore compter sur lui ; le metteur en scène et cinéaste alterna judicieusement théâtre, télévision et cinéma, rassemblant dans ces différents supports l’essentiel de ses sujets de prédilection : les relations hommes-femmes, la transformation psychologique de ses personnages, les conflits de classes sociales, la lutte personnelle entre Nature et Culture, la politique américaine… et la Mort, omniprésente désormais. A plus de 70 ans, Nichols, revenu au théâtre (une adaptation de La Mouette de Tchekhov), signa deux téléfilms de très grande qualité, sous la bannière de la chaîne HBO. Deux téléfilms adaptés de pièces de théâtre, osant aborder un sujet généralement considéré comme tabou et « repoussoir » : la maladie incurable, et la Mort. Et, dans les deux cas, ce fut une réussite. Diffusé en 2001, Wit (Mon combat) était adapté de la pièce de Margaret Edson, une enseignante lauréate du Prix Pulitzer pour sa pièce. Nichols retrouva Emma Thompson, et l’actrice britannique, qui avait apprécié leur travail commun sur Primary Colors, cosigna le scénario. Elle y jouait le rôle de Vivian Bearing, brillante académicienne, experte en littérature et poésie métaphysique, qui apprenait qu’elle était atteinte d’un cancer des ovaires. Affaiblie par les traitements expérimentaux et la maladie, Vivian faisait le bilan de sa vie, réalisant que ses hautes exigences intellectuelles l’ont coupé des simples relations humaines. Confrontée à sa mort inéluctable, elle finira par comprendre la valeur de la compassion, grâce à son ancienne mentor et une infirmière. Un concert de louanges pour l’actrice et pour Nichols, signant là un beau film méconnu. Wit fut récompensé de nombreux prix, essentiellement pour la performance d’Emma Thompson. Mike Nichols ne fut pas oublié, et obtint l’Emmy Award du Meilleur Réalisateur et un Prix Spécial au Festival de Berlin.

 

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ci-dessus : une des grandes scènes d’Angels in America. Roy Cohn, à l’agonie, est veillé par le spectre d’Ethel Rosenberg, qu’il fit jadis exécuter. La vengeance, la compassion et un pied de nez final… Al Pacino face à Meryl Streep. Respect total pour les meilleurs !

 

Toujours sous l’égide d’HBO, Mike Nichols signa l’une de ses meilleures œuvres en 2003 : Angels in America, l’adaptation de la pièce de Tony Kushner, signée par celui-ci, un des tous meilleurs dramaturges new-yorkais en activité, également scénariste de renom (une collaboration remarquable avec Steven Spielberg sur les scripts de Munich et Lincoln, les œuvres les moins « faciles » du cinéaste). Kushner avait écrit Angels in America en connaissance de cause : ouvertement gay, l’auteur avait vu les ravages du SIDA dans la communauté homosexuelle new-yorkaise dans les années 1980. Angels in America aborde frontalement cette triste période, mais d’une manière complètement inattendue : mêlant le drame, la comédie, le fantastique et la chronique politique sans jamais appartenir à un seul de ces genres. L’histoire tourne autour de plusieurs personnages, en 1985, durant les années Reagan. Difficile à résumer, elle tourne autour de plusieurs personnages dont les vies s’entrecroisent à cause du SIDA, dont est atteint Prior Walter (Justin Kirk), un jeune homosexuel. Son compagnon, Louis Ironson (Ben Shenkman), horrifié par la dégradation de son état, se sent incapable de l’aider et le quitte. Prior souffre le martyre, mais voit bientôt d’étranges hallucinations prendre forme chez nuit, jusqu’à l’arrivée de l’Ange de l’Amérique (Emma Thompson), qui le désigne comme le Prophète de l’époque à venir. Louis rencontre Joe Pitt (Patrick Wilson) ; Mormon, reaganien enthousiaste, et homosexuel « dans le placard », Joe vit un mariage sinistre avec Harper (Mary-Louise Parker), son épouse planant sous Valium, préférant ainsi fuir leur triste quotidien. Joe est aussi le protégé de Roy Cohn (Al Pacino), sinistre personnage de l’Histoire judiciaire américaine ; durant la Chasse aux Sorcières, Cohn envoya sans le moindre scrupule (et tout à fait illégalement) les époux Rosenberg à la chaise électrique. Gay ayant tout fait pour ne jamais révéler ses penchants au public (le pouvoir primant sur la vérité…), Cohn, atteint lui aussi du SIDA, est soigné par Belize (Jeffrey Wright), l’ex-compagnon de Louis. Et il reçoit la visite de la défunte Ethel Rosenberg (Meryl Streep), tandis qu’Hannah (également Meryl Streep), la mère de Joe, arrive à New York pour ramener son fils « sur le droit chemin », et rencontre Prior… Deux grands épisodes (eux-mêmes fragmentés en trois segments) de plus de 2 heures 30, un casting royal (rien que pour les face-à-face entre le volcanique Mr. Pacino et la grande Meryl Streep, cela vaut le détour), et une écriture rigoureuse firent d’Angels in America un chef-d’oeuvre télévisuel. A travers ce véritable film inclassable, capable de vous faire passer du rire aux larmes en un instant, Nichols se surpassa. Sans être sentencieux un seul instant, il réussit à dépeindre les contradictions d’une Amérique où l’épidémie pousse chacun à faire face à ses préjugés. C’était magnifiquement mis en scène, Nichols glissant au passage un hommage délibéré à l’œuvre filmique de Jean Cocteau (Orphée et La Belle et la Bête), et d’autres, plus discrets, à Billy Wilder et Stanley Kubrick. Angels in America lui permit aussi, par l’entremise d’une magnifique scène d’ouverture, d’évoquer sans doute pour la première et seule fois de sa carrière ses origines. Un vieux rabbin (Meryl Streep !), durant des funérailles, s’adresse à la famille d’une défunte, et aussi sans doute au spectateur. Il évoque, avec humour, nostalgie et un brin d’amertume, le souvenir des stettels d’Europe centrale et orientale, foyers de la grande culture juive balayée par les pires dictatures qui soient. Cet esprit unique en son genre a trouvé dans une autre Terre Promise un nouveau terreau pour s’épanouir. Solitude, détresse, résilience et réconciliation sont les maîtres mots d’Angels in America, une véritable leçon d’espoir en dépit de la noirceur annoncée du sujet. Il va sans dire que cette mini-série fit un triomphe. 5 Golden Globes et 11 Emmy Awards (record absolu à ce moment-là). Mike Nichols fut récompensé du DGA Award, et obtint l’Emmy Award de la Meilleure Mise en Scène. Les acteurs furent aussi à la fête : Emmys et Golden Globes pour Mary-Louise Parker (la star de Weeds), le discret Jeffrey Wright (excellent dans un double rôle, dont celui de Belize), et des monstres sacrés, Meryl Streep et Al Pacino. Monstrueux, pathétique et drôle en même temps, on ne l’avait pas vu autant à la fête dans un rôle de salaud depuis Scarface !

 

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ci-dessus : une partie de la fameuse scène de pole-dancing de Closer, où Larry (Clive Owen), ivre, retrouve Alice (Natalie Portman). Du calme, messieurs, du calme…

 

A 73 ans, Mike Nichols ne se reposa pas sur ses lauriers. Mêlant toujours ses deux activités principales, il produisit la pièce The Play that I wrote et le one-woman show Whoopi (retrouvailles avec Whoopi Goldberg, évidemment), qui lui valurent deux nouvelles nominations aux Tony Awards ; ceci, tout en préparant et tournant son film suivant, Closer, qui fut sa dernière pièce de théâtre adaptée au cinéma par ses soins. L’œuvre du dramaturge britannique Patrick Marber (également auteur au cinéma de l’intéressant Chronique d’un scandale avec Cate Blanchett et Judi Dench) lui permit de revenir aux thèmes abordés dans Carnal Knowledge. Sorti en 2004, Closer suivait le chassé-croisé amoureux de deux couples qui s’aiment, se trompent et se vengent, sur quelques années. A Londres, Dan Woolf (Jude Law) et Alice Ayres (Natalie Portman) se croisent et tombent immédiatement amoureux. Un an plus tard, Dan, devenu un écrivain à succès, ne peut s’empêcher de se rapprocher d’Anna Cameron (Julia Roberts), une photographe, cultivée et sophistiquée. Mais elle repousse ses avances, et Dan, par farce, la fait rencontrer Larry Gray (Clive Owen), un dermatologue macho. Surprise : Anna et Larry finissent par se marier, mais celle-ci et Dan ont une liaison… qui pousse Larry et Alice à se rapprocher. Simple comme tout en apparence, mais impeccablement géré par le cinéaste, Closer est un quatuor à fleurets mouchetés entre des comédiens qui donne là encore le meilleur d’eux-mêmes. Nichols conservait volontairement l’aspect « théâtral » du projet, centré autour de quatre personnages inspirés de l’opéra de Mozart, Cosi fan tutte, et son histoire grivoise d’échange d’épouses. Remis au goût du jour, le récit montrait aussi (une constante chez Nichols) l’évolution des relations hommes-femmes, toujours aussi chaotiques en ce début de 21ème Siècle… Les dialogues et les situations sont souvent très crues, l’ambiance plutôt triste, en dépit de quelques rares scènes de comédie : une séance de web-chat sexuel très grinçante, où Dan se fait passer pour Anna et berne Larry qui ne se doute de rien, jusqu’à la rencontre avec la vraie Anna. On ne refera pas Mike Nichols, toujours caustique à l’heure du cyber-sexe ! Les comédiens furent à la fête : Jude Law, entre désinvolture apparente et mélancolie, était irréprochable ; Julia Roberts avait enfin un personnage consistant à défendre (nul doute que sa collaboration avec Nichols, qui se poursuivit avec le film suivant, lui fut bénéfique) derrière son glamour habituel. Mais ce furent surtout Clive Owen (parfait dans son rôle de macho cynique cachant sa vulnérabilité rentrée) et Natalie Portman qui impressionnèrent. La jeune comédienne sortait pour de bon de l’enfance, des rôles d’ado fragilisée et de princesse galactique au grand cœur, et incendiait littéralement la pellicule. On lui découvrait ici une séduction, voire une dureté qu’on ne lui connaissait pas. Et, sans complexes, elle volait la scène à Clive Owen dans une brûlante scène de joute amoureuse sur fond de pole dancing. Les comédiens de Closer furent unanimement salués et cités à de nombreuses récompenses ; Owen décrocha le BAFTA Award du Meilleur Second Rôle, ainsi que le Golden Globe dans cette même catégorie, Natalie Portman obtenant quand à elle celui de la Meilleure Actrice dans un Second Rôle (qui aurait pu être aussi bien celui du Premier Rôle, mais qu’importe…). Malgré un sujet a priori difficile, Closer obtint aussi un joli succès, aidé en cela, entre autres, par l’utilisation d’une superbe chanson, The Blower’s Daughter de Damien Rice, qui ouvrait le film sur une des plus belles scènes de coup de foudre jamais tournées à ce jour.

 

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ci-dessus : une des grandes scènes de La Guerre selon Charlie Wilson. Charlie (Tom Hanks) reçoit Gust Avrakotos (Philip Seymour Hoffman),  pour l’informer sur l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques. Tandis que Bonnie Bach (Amy Adams) et les « Angels » se démènent pour sortir le député d’une affaire de mœurs embarrassante, Gust se mêle de ce qui ne le regarde pas. N’acceptez jamais de cadeau de la part d’un agent de la CIA !

 

Sitôt Closer achevé, Nichols, fidèle à ses habitudes, revint vers les planches, comme metteur en scène de la comédie musicale Spamalot, adaptée du film cultissime Sacré Graal ! des Monty Python, ce qui lui valut le 8ème Tony Award de sa carrière. Son projet suivant au cinéma serait son dernier, une ahurissante histoire vraie découverte et écrite par un maître de l’écriture, Aaron Sorkin, le scénariste des Hommes d’Honneur et du futur Social Network, également créateur de la caustique série A la Maison Blanche. Sorkin signa l’adaptation du livre de l’ancien journaliste de CBS George Crile, Charlie Wilson’s War, qui devint chez nous le film connu sous le titre La Guerre selon Charlie Wilson. Une histoire vraie, donnant un éclairage particulièrement décapant sur le rôle joué par un obscur député Texan démocrate, Charlie Wilson (Tom Hanks), durant la guerre d’Afghanistan opposant les Soviétiques aux rebelles Moudjahidines. Bon vivant, buveur et amateur de jolies filles, « Good Time » Charlie, jusque-là tout juste doué pour se faire réélire grâce à son sens de la clientèle, se lança dans une improbable campagne en faveur des Afghans écrasés par l’armée Soviétique, sur les conseils de son ex-maîtresse Joanne Herring (Julia Roberts), une héritière texane ultraconservatrice. Pour ce faire, Charlie Wilson sera conseillé et aidé par le plus improbable agent de la CIA : Gust Avrakotos (Philip Seymour Hoffman), fils d’un limonadier grec, une grande gueule qui ignore les règles de la bienséance. Grâce à lui, Charlie, avec le soutien réticent du Congrès, établira un montage financier hasardeux pour financer les rebelles et leur donner des armes – avec la complicité du gouvernement pakistanais de Muhammad Zia Ul-haq, des services secrets égyptiens et saoudiens, et même du Mossad ! Le résultat sera une victoire pour les Moudjahidines, chassant les Soviétiques de leur pays en 1988. Evènement qui influencera la chute du bloc communiste l’année suivante… mais aussi sur l’embrasement du Moyen Orient au début du 21ème Siècle. Malgré les efforts de Charlie Wilson, en effet, ses collègues refuseront de l’aider à reconstruire l’Afghanistan en ruines, et de désarmer les rebelles. En l’espace d’une décennie, l’Afghanistan deviendra le terreau du fondamentalisme religieux islamiste, des Talibans et du terrorisme prenant pour cible l’Amérique qui les avait financés… Un sujet explosif, donc, pour Mike Nichols, qui s’en sortit magistralement, trouvant dans La Guerre selon Charlie Wilson un sujet idéal pour une comédie grinçante, décortiquant avec acuité (et un humour ravageur) la conception très américaine de la politique internationale sous l’ère Reagan, à la fin de la Guerre Froide. Le scénario de Sorkin reste un modèle d’écriture, maniant des dialogues et des situations cocasses avec un esprit digne du Un, Deux, Trois de Billy Wilder. Nichols n’avait rien perdu de sa verve pour tourner en dérision l’establishment de son pays d’accueil et sa sidérante naïveté. Le film regorge de personnages impeccablement croqués, et de scènes irrésistibles. Voir par exemple Charlie régler ses affaires en cours avec son bataillon de secrétaires, les « Angels », aux décolletés ravageurs (les hommes resteront toujours des hommes, non ?) ; le même Charlie qui débauche sans honte la très prude fille (Emily Blunt) d’un client très bigot ; Joanne qui conclut son hommage au notoirement corrompu Muhammad Zia Ul-haq d’un ahurissant « Et il n’a pas fait assassiner son prédécesseur, le président Butto ! » ; ou la rencontre entre Charlie et Gust Avrakotos (géniale performance du regretté Philip Seymour Hoffman), rompant la glace autour d’une bouteille de scotch préalablement mise sur écoute par ce dernier ! Les comédiens étaient tous parfaits, comme toujours mis en confiance par Mike Nichols (plusieurs nominations aux Golden Globes et une aux Oscars pour Hoffman). Le film fut bien reçu, même s’il fit grincer les dents d’anciens officiels reaganiens (bien embarrassés par le portrait au vitriol qui est fait d’eux dans le film), et il devait conclure en beauté la carrière de Mike Nichols. Le réalisateur tirait en effet sa révérence au cinéma à 75 ans, mais ignora le sens du mot « retraite ». Il préféra revenir à son cher Broadway, signant la mise en scène de The Country Girl de Clifford Odets en 2008, Mort d’un commis voyageur d’Arthur Miller (qui lui valut en 2012 son neuvième et ultime Tony Award), et Trahisons d’Harold Pinter en 2013. Tout ceci, tout en contribuant aussi comme bloggeur sur le Huffington Post, en enseignant au New Actors Workshop et en oeuvrant au sein de la Directors Guild of America, avant son décès survenu le 19 novembre 2014.

 

En pareilles circonstances, il faut toujours laisser le mot de la fin aux disparus. La carrière cinématographique de Mike Nichols nous a donc offert plusieurs films mémorables, essentiellement liés à de grandes performances d’acteurs et d’actrices qui lui doivent beaucoup. Il est aussi intéressant de regarder son œuvre, du seul point de vue de spectateur, et de constater à quelle point celle-ci était cohérente. D’un point de vue plus cinéphilique, on remarquera aussi à quel point, comme tant de ses confrères et prédécesseurs, Nichols a su soigner son « entrée » et sa « sortie » sur le grand écran. Nombre de grands cinéastes ont débuté leur carrière par une image ou une séquence mémorable, et certains l’ont clos sur une ultime scène ou un dialogue tout aussi marquant (cf. Kubrick qui nous quittait, au bout d’Eyes Wide Shut, sur un « let’s fuck » sans ambages). Mike Nichols boucla sa propre boucle : l’introduction de …Virginia Woolf ?, avec son vieux couple marchant sous la pleine lune, fatigué par les mondanités, et qui entamait les hostilités par la réplique  »what a dump ! » (« quel foutoir !« ). Plus de quarante ans après, Mike Nichols nous tirait sa révérence en trois mouvements, à la fin de Charlie Wilson. Un happy end trompeur, où Charlie réussissait à devenir un vrai politicien engagé, et parvint à faire chuter l’ogre Soviétique par son action pour l’Afghanistan. Mais cette victoire avait un goût amer, Charlie ne parvenant pas à convaincre ses collègues obtus de désarmer les rebelles Moudjahidines, pas plus que de reconstruire ce pays en ruines (dernière réplique marquante : « Charlie, personne n’en a rien à foutre, des écoles du Pakistan ! – D’Afghanistan.« ) ; et cet anti-héros typiquement « nicholsien » se retrouvait seul et malheureux, n’ayant pu reconquérir sa chère Joanne, mariée à un autre. C’est donc un homme bien triste qui, dans la dernière scène du film, serre les dents en acceptant les récompenses patriotiques… Et le film de se conclure sur une citation du vrai Charlie Wilson :  

« Ces choses eurent vraiment lieu. Elles furent glorieuses, et changèrent le monde… puis on a foiré le dernier match. »

Une chute qui conclura la filmographie de Mike Nichols, pleine de malice et de fatalisme, à l’instar de ce dernier.

 

Ludovic Fauchier.

 

le lien vers la fiche ImdB de Mike Nichols :

http://www.imdb.com/name/nm0001566/?ref_=fn_nm_nm_1

Aux disparus de 2013…

La disparition de certaines personnalités du 7ème Art, venues d’horizons et de pays divers, est souvent signalée dans ces pages, mais, par négligence de votre serviteur parfois très fatigué (et très distrait), certains oublis ont eu lieu cette année 2013… Réalisateurs et réalisatrices, acteurs et actrices, écrivains et techniciens, renommés, négligés ou parfois oubliés, ceux qui ont disparu cette année méritaient bien, eux aussi, un petit hommage. Malheureusement, cette liste s’est « enrichie » de deux noms supplémentaires, décédés le 15 décembre, Joan Fontaine et Peter O’Toole. Un article à part leur sera consacré.

Ces « héros oubliés » (le terme est parfois relatif…) du Cinéma s’appelaient…

 

Aux héros oubliés... Antonia Bird

… Antonia Bird, décapante réalisatrice anglaise, qui fut remarquée, saluée et attaquée (par l’Eglise Catholique) pour son film Prêtre (1994). Elle osa y aborder sans détours la question de l’homosexualité chez les gens de l’Eglise, devançant avec acuité les plus récentes controverses sur le sujet. Antonia Bird doit aussi sa réputation à un autre film, qui fut prématurément son dernier. Vorace (1999), impressionnant western horrifique en haute montagne, confrontait Guy Pearce et une escouade de soldats à un machiavélique tueur anthropophage, génialement campé par Robert Carlyle, l’acteur favori de la réalisatrice. Remplaçant in extremis le réalisateur Milcho Manchevski, épuisé et évincé par la productrice Laura Ziskin, Antonia Bird livra avec ce film un petit chef-d’oeuvre de survival à la fois angoissant et plein d’humour noir, servi par une superbe musique de Michael Nyman et Damon Albarn. Malheureusement, l’insuccès du film la poussera à revenir à la télévision anglaise. Aujourd’hui, Vorace est considéré à juste titre comme une réussite parmi les plus originales du film de trouille. Une bénédiction, surtout quand on pense que la production faillit placer un yes man aux commandes, Raja Gosnell, « auteur » de Scoubi-dou, du Chihuahua de Beverly Hills et des Schtroumpfs

 

Aux héros oubliés... Karen Black

… Karen Black, une figure familière du cinéma américain des années 1960-1970. On se souvient d’elle surtout pour avoir joué la prostituée dans Easy Rider de Dennis Hopper, où elle croise la route de Jack Nicholson, qu’elle retrouvera dans 5 Pièces Faciles, où elle était la serveuse abandonnée par celui-ci. On la vit aussi, notamment, dans le Nashville de Robert Altman, ou en receleuse de bijoux dans le dernier film d’Alfred Hitchcock, Complot de Famille. Karen Black alternera souvent les rôles à la télévision et dans le cinéma américain, sa carrière glissant malheureusement par la suite dans des films fantastiques souvent médiocres.

 

Aux héros oubliés... Denys de la Patellière

… Denys de la Patellière, le réalisateur d’Un Taxi pour Tobrouk, un des grands succès du cinéma français des années 1960, un des classiques de la grande époque de Lino Ventura, et les fameux dialogues de Michel Audiard (« Deux intellectuels assis vont moins loin qu’un con qui marche », si je ne me trompe…). On citera aussi un grand nombre de films mettant en vedette Jean Gabin dans sa période « patriarche ronchon » : Les Grandes Familles, Le Tonnerre de Dieu, Le Tatoué…, un intéressant Retour de Manivelle avec Michèle Morgan et Daniel Gélin, et d’autres titres encore (La Fabuleuse Aventure de Marco Polo, avec Horst Buchholz et Anthony Quinn) qui firent de lui un familier du cinéma populaire des années 1950-60… et par conséquence une des bêtes noires des meneurs de la Nouvelle Vague.

 

Aux héros oubliés... Deanna Durbin

… Deanna Durbin, une jolie brunette à la voix de soprano qui, à quinze ans, charma le public américain et sauva le studio Universal de la faillite, grâce au succès de Three Smart Girls (Trois Jeunes Filles à la page) en 1936. Pour l’Amérique sérieusement éprouvée par la Grande Dépression, Deanna Durbin fut un rayon de soleil, l’archétype de la jeune fille enjouée et optimiste, héroïne de films très légers, prétextes avant tout à apprécier sa bonne humeur et sa voix capable de chasser les papillons noirs… Elle sut s’imposer dans ce type de rôle, par exemple dans One Hundred Men and a Girl (Diana et ses Boys, 1937) face à Adolphe Menjou, Mischa Auer et le grand chef d’orchestre Leopold Stokowski. Héroïne des adolescentes de son temps (on retrouva même sa photo dans la chambre d’Anne Frank à Amsterdam), sa carrière déclina à l’âge adulte, malgré quelques curiosités intéressantes comme Vacances de Noël (1944), un film noir de Robert Siodmak, où elle jouait la femme d’un assassin joué par Gene Kelly.

 

Aux héros oubliés... Stuart Freeborn

… Stuart Freeborn, et tristes nous sommes d’avoir perdu un vieil ami, comme dirait Maître Yoda. Ce grand maquilleur britannique a connu la grande époque du cinéma anglais, travaillant dès les années 1940 sur des productions prestigieuses : notamment chez Michael Powell et Emeric Pressburger, pour qui il réalisa les vieillissements et discrets changements des protagonistes de Colonel Blimp (1943), Roger Livesey, Anton Wallbrook et la belle Deborah Kerr. On le retrouva notamment au générique d’Oliver Twist de David Lean, pour qui il transforma Alec Guinness en Fagin ; il travaillera de nouveau avec eux sur Le Pont de la Rivière Kwaï. Réputé pour sa discrétion, sa gentillesse et son talent, Freeborn travaillera sans relâche jusqu’aux années 1980, devenant un des héros de sa profession, pavant la route pour les futurs maîtres des effets spéciaux les plus sophistiqués. Quel chemin parcouru, depuis l’époque où il déguisait Peter Sellers en Grande Duchesse dans La Souris Qui Rugissait, ou en Docteur Folamour orné de sa blonde perruque… Stanley Kubrick appréciait son travail et l’engagea pour les maquillages de 2001 : L’Odyssée de l’Espace : le vieillissement final de l’astronaute Bowman (Keir Dullea) et les hommes-singes du prologue préhistorique. Freeborn sera aussi célèbre, surtout, pour avoir contribué directement aux personnages les plus emblématiques de la saga Star Wars : on lui doit Chewbacca, Yoda (Freeborn s’inspira de son propre visage pour celui-ci) et Jabba le Hutt. Une carrière riche, discrète, celle d’un grand maître plein d’humour, comme en témoigne cette séance d’épouillage collectif sur le plateau de 2001.

 

Aux héros oubliés... James Gandolfini

 … James Gandolfini, une « gueule » mémorable du cinéma et de la télévision américaine. Un physique colossal, une voix intimidante, ce qui fit de lui un acteur idéal pour incarner toute une flopée de gangsters, officiers, hommes de main, policiers ou types louches ; Gandolfini est avant tout resté dans les mémoires pour le rôle de Tony Soprano, le mafioso sérieusement névrosé de la série Les Soprano, de 1999 à 2007, rôle pour lequel il obtint maintes nominations et récompenses. Supporting actor idéal au cinéma, il se fit remarquer dans une scène de True Romance de Tony Scott, où il malmenait la pauvre Patricia Arquette. Un vrai « nounours » dans la vie, bien loin de ses personnages inquiétants, on le vit notamment à nouveau chez Tony Scott (USS Alabama, L’Attaque du Métro 123), ainsi que chez Clint Eastwood (une apparition furtive dans Minuit dans le Jardin du Bien et du Mal), Barry Sonnenfeld (Get Shorty), Sidney Lumet (Dans l’ombre de Manhattan), les frères Coen (The Barber) ou Kathryn Bigelow (Zero Dark Thirty). 

 

Aux héros oubliés... Julie Harris

… Julie Harris, une grande dame du théâtre américain, un visage familier de la télévision et, plus rarement, du cinéma, où cette actrice talentueuse ne trouva que peu de rôles marquants. Cette ancienne de Yale et de l’Actor’s Studio eut une carrière bien remplie durant plus de six décennies. Sur le grand écran, elle restera surtout Avra, la jeune femme qui réconforte Cal (James Dean) de ses tourments dans A l’Est d’Eden (1955) d’Elia Kazan. Les amateurs de Fantastique, eux, n’ont pas oublié qu’elle était Nell, la médium névrosée de The Haunting (La Maison du Diable, 1963), très perturbée par la terrifiante demeure de Hill House, dans cette  »ghost story » terriblement suggestive de Robert Wise.

 

Aux héros oubliés... Bernadette Lafont

… Bernadette Lafont, dont la gouaille, la bonne humeur et la voix rocailleuse ont éclairé le cinéma français, et qui restera indissociable des débuts de la Nouvelle Vague, depuis le court-métrage de François Truffaut, Les Mistons (1957). Elle fut l’une des actrices préférées de Claude Chabrol (Le Beau Serge, Les Bonnes Femmes, Les Godelureaux, Violette Nozière, Inspecteur Lavardin), et fit un nombre incalculable d’apparitions, en vrai électron libre, aussi bien dans des comédies populaires que dans des films d’auteur. On se souviendra notamment de ses rôles dans La Fiancée du Pirate (1969), La Maman et la Putain (1973), ou, plus près de nous, en maman d’Alain Chabat déterminée à le marier dans Prête-moi ta main (2006).

 

Aux héros oubliés... Georges Lautner

… Georges Lautner, qui nous a très récemment quitté et dont le nom reste bien évidemment indissociable des Tontons Flingueurs, qu’il réalisa en 1963. Lautner fut célèbre pour ses comédies populaires à succès, qui lui vaudront, lui aussi, la rancune tenace des chefs spirituels de la Nouvelle Vague… Et là, Patricia, mon petit, je ne voudrais pas te paraître grossier. L’homme de la pampa, parfois rude, reste néanmoins courtois. Mais la vérité m’oblige à te dire que ta Nouvelle Vague COMMENCE A ME LES BRISER MENU !!… Lautner, fils de la comédienne Renée Saint-Cyr, ne se limita toutefois pas à ce seul genre. Un homme très discret, angoissé de nature, et qui semblait le premier surpris de son succès. Lautner ne fut pas que l’homme des Tontons, qu’il ne voyait pas comme une comédie, mais comme un vrai film noir subverti par les gags visuels et sonores (ah, le son des pistolets silencieux !) et les dialogues d’Audiard ; on citera aussi Le Septième Juré (une charge féroce contre la petite bourgeoisie provinciale), la trilogie du Monocle Noir (avec l’impeccable Paul Meurisse), le délirant Les Barbouzes, Ne nous fâchons pas, La Grande Sauterelle et Galia avec Mireille Darc, le méconnu La Route de Salina (où il dirigea Rita Hayworth), les polars Les Seins de Glace et Mort d’un pourri avec Alain Delon, les films de Belmondo plus (Flic ou Voyou, Le Professionnel) ou moins (Le Guignolo, Joyeuses Pâques) sérieux. Dans une fin de carrière un peu morose, on relèvera les intéressants La Maison Assassinée ou L’Inconnu dans la Maison, son dernier film (remake d’un classique avec Raimu) avec son ami Belmondo. On saluera comme il se doit la mémoire du bonhomme, accueilli là-haut par toute la bande, Audiard, Albert Simonin, Lino Ventura, Bernard Blier, Francis Blanche et compagnie, rassemblés pour beurrer les sandwiches autour du grisbi et du vitriol.

 

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… Elmore Leonard, l’écrivain natif de la Nouvelle-Orléans, une des plumes les plus acérées du western et du polar américains, dont il fut l’un des grands spécialistes. Salué pour son style vif et plein ironique, Leonard a vu nombre de ses histoires adaptées sur le grand et le petit écran. Pas mal de classiques bruts de bruts, certains fleurant bon la Dernière Séance, comme 3 heures 10 pour Yuma qui fit l’objet de deux adaptations réussies, la première en 1957 par Delmer Daves, avec Glenn Ford et Van Helfin, la seconde en 2007 par James Mangold, avec Russell Crowe et Christian Bale. Citons aussi The Tall T (L’Homme de l’Arizona) adapté par Budd Boetticher, Hombre adapté par Martin Ritt avec Paul Newman en Indien blanc vengeur, Monsieur Majestyk adapté par Richard Fleischer avec Charles Bronson, Hors d’atteinte adapté par Steven Soderbergh avec George Clooney et une Jennifer Lopez qui ne sera jamais aussi sexy que dans ce film (à part sans doute dans U-Turn), Get Shorty et sa suite Be Cool avec John Travolta dans le rôle du truand décontracté Chili Palmer, et bien d’autres dûs à la plume de Mr. Leonard… n’oublions pas qu’il fut aussi le scénariste de Joe Kidd, le dernier western de John Sturges avec Clint Eastwood. Héros personnel de Quentin Tarantino, Leonard eut une énorme influence sur son style d’écriture, et c’est tout naturellement qu’en 1997, celui-ci adapta son Punch Créole devenu Jackie Brown.

 

Aux héros oubliés... Richard Matheson

… Richard Matheson, et là, grosse colère de l’auteur contre les services de presse qui ont manifestement montré leur ignorance crasse vis-à-vis de ce grand monsieur, romancier et scénariste hâtivement qualifié par eux de « maître de l’Horreur« , après son décès en juin dernier. Matheson aurait largement mérité un grand dossier en ces pages, tant son écriture a influencé la littérature et le cinéma fantastique américain. Auteur d’un nombre phénoménal de romans, nouvelles et scénarii ayant fait sa réputation, Matheson n’était pas un écrivain d’horreur mais d’angoisse ; un sentiment qu’il savait magistralement faire passer dans ses histoires, concises, cauchemardesques mais aussi souvent pleines d’ironie, de mélancolie et d’humour caché. Il ne s’est d’ailleurs pas non plus spécialisé dans le seul genre du Fantastique, signant aussi des polars de très bonne tenue (Les Seins de Glace, De la part des copains, adaptés respectivement par Georges Lautner et Terence Young) et des westerns (Journal des Années de Poudre). Dans le registre qui nous intéresse, Matheson est (liitéralement) une légende. Journal d’un Monstre, Je suis une Légende, L’Homme qui rétrécit, La Maison des Damnés, Le Jeune Homme, la Mort et le Temps, Un Tourbillon d’échos… sont des classiques du genre qui ont dépoussiéré un domaine alors trop souvent figé dans les clichés de l’épouvante gothique et victorienne. N’oublions pas ses nouvelles : Le Jeu du Bouton, Escamotage, La Robe de Soie Blanche, Duel… Matheson malmena l’American Way of Life triomphante, subitement gagnée par le doute, la peur et la paranoïa.

Sur grand écran, les adaptations de ses histoires sont légion, et de qualité variable. Trois adaptations différentes pour Je suis une Légende, mais aucune vraiment satisfaisante malgré la force de l’histoire originale (The Last Man on Earth avec Vincent Price, The Omega Man / Le Survivant avec Charlton Heston, et Je suis une Légende avec Will Smith), simple et terrifiante : un homme, seul rescapé d’une épidémie qui a transformé le reste du monde en vampires, devient de fait le « monstre » à abattre. Matheson, sans s’en rendre compte, posait les bases des films de morts-vivants de George A. Romero (La Nuit des Morts-Vivants). L’Homme qui rétrécit eut plus de chance, devenu un petit chef-d’oeuvre dû à Jack Arnold ; Le Jeune Homme… devint en 1980 Quelque part dans le temps, un joli film romantique de Jeannot Szwarc avec Christopher Reeve et Jane Seymour. Plus proche de nous, Un Tourbillon d’Echos inspira le très bon film de fantômes Hypnose, de David Koepp, avec Kevin Bacon. Ses nouvelles également adaptés connurent aussi des destins variés. La plus célèbre : Duel, découverte par un jeune réalisateur nommé Steven Spielberg dans les pages de Playboy (le fripon !) ; l’histoire d’un homme, d’une voiture et d’un camion fou, un modèle de paranoïa et d’efficacité narrative qui fut le tremplin de la carrière de Spielberg. L’écrivain fut aussi prolifique à la télévision, signant des épisodes de séries et des téléfilms de très haute qualité : Star Trek, Night Gallery, Kolchak the Night Stalker (l’inspirateur des X-Files)… et bien sûr, et surtout, la légendaire Twilight Zone (La Quatrième Dimension) pour laquelle il signa quelques-unes des histoires les plus marquantes : Cauchemar à 20 000 Pieds (la plus belle illustration de la phobie des voyages en avion), La Petite Fille Perdue ou Appel Nocturne (signé du grand Jacques Tourneur) qui inspireront à Spielberg l’écriture de Poltergeist… mais aussi Il était une fois, hommage au burlesque muet avec Buster Keaton en personne, ou Steel avec Lee Marvin affrontant des robots sur le ring (histoire adaptée pour devenir le très bon Real Steel avec Hugh Jackman, produit par Robert Zemeckis et Steven Spielberg) !

Comme si cela ne suffisait pas, Matheson fut aussi scénariste d’autres noms familiers du répertoire Fantastique : pour Roger Corman, le pape de la série B, il écrivit des adaptations très libres d’Edgar Poe (La Chambre des Tortures, Le Corbeau, L’Empire de la Terreur) interprétés par Vincent Price, Boris Karloff, Peter Lorre, Barbara Steele, Basil Rathbone… et même un tout jeune Jack Nicholson. Pour Terence Fisher, le réalisateur emblématique des studios Hammer, Matheson signera l’adaptation de The Devil Rides Out (Les Vierges de Satan), où un Christopher Lee pour une fois du bon côté de la Force affrontait une secte sataniste. Avec Dan Curtis, un vétéran de la télévision américaine et spécialiste du genre, Matheson créera la série Kolchak déjà citée, une très bonne adaptation de Dracula avec Jack Palance, ou encore le téléfilm Trilogy of Terror, célèbre pour le segment où Karen Black est agressée chez elle par une horrible poupée fétiche. Plus de dix ans après Duel, Matheson retrouvera Steven Spielberg pour l’adaptation sur grand écran de la Twilight Zone, film inégal où surnagent les deux segments adaptés par Matheson pour Joe Dante (C’est une belle vie, et le gamin obsédé par les cartoons qui terrorise les adultes) et George Miller (un remake trépidant du Cauchemar à 20 000 pieds) ; il sera aussi consultant créatif sur les Histoires Fantastiques produites par Spielberg, dont il signera le scénario de l’épisode One for the Books (L’Encyclopédie Vivante)…

Ouf !! Et encore, il en manque… Richard Matheson méritait vraiment bien un dossier entier à lui tout seul.

 

Aux héros oubliés... Sarita Montiel

 … Sara (ou Sarita) Montiel, superstar du cinéma ibérique et mexicain des années 1950-60, et un sacré personnage. Une vraie diva née dans une famille paysanne de la Mancha, devenue une splendide actrice et chanteuse dont les amours (avec Ernest Hemingway, notamment), le caractère affirmé et effronté, et la jolie voix détonnèrent dans la sinistre Espagne franquiste. Epouse durant un temps d’Anthony Mann, Sara Montiel laisse un souvenir ému aux vieux westerners pour son bref passage à Hollywood, et deux rôles : celui de la passionaria révolutionnaire de Vera Cruz (1955) qui affronte en première ligne les troupes de l’Empereur Maximilien, et fait craquer le mercenaire joué par Gary Cooper (qui la préfère nettement, on le comprend, à la compagnie de truands crasseux menés par Burt Lancaster) ; et celui de Mocassin Jaune, la jeune Sioux qui soutient et épouse l’ex-officier confédéré joué par Rod Steiger dans Run of the Arrow (Le Jugement des Flèches, 1957), chef-d’oeuvre de Samuel Fuller auquel Danse Avec Les Loups a volé beaucoup d’idées…

Aux héros oubliés... Nagisa Oshima

… Nagisa Oshima, écrivain et cinéaste japonais, chef de file du renouveau du cinéma japonais des années 1960-1970. Un sacré provocateur dans son pays natal, n’hésitant pas à travers ses films à aborder les sujets les plus épineux, tels que l’histoire politique japonaise et (surtout) la sexualité. Connu pour ses premiers films (notamment Contes Cruels de la Jeunesse, ou Nuit et Brouillard au Japon), Oshima dût sa notoriété internationale grâce à L’Empire des Sens, histoire d’un amour physique poussé à la folie, et truffé de scènes particulièrement corsées qui lui valurent de graves ennuis avec la police et la justice japonaises : perquisitions à son domicile, saisie du livre du film, et poursuites judiciaires. Oshima signa aussi, par la suite, Merry Christmas, Mister Lawrence (Furyo), relecture bien perverse du Pont de la Rivière Kwaï ou un officier britannique (David Bowie) subit humiliations et tortures de son géôlier japonais (Ryuichi Sakamoto)… manière pour ce dernier d’exprimer de façon détournée son attirance « honteuse » pour sa victime. Oshima signera aussi, en 1986, un film « bonzoïdien » bien déviant : Max Mon Amour, avec Charlotte Rampling vivant une grande passion amoureuse avec un amant d’un genre particulier : un chimpanzé ! La carrière d’Oshima s’arrêta en 1999 après le bien nommé Tabou, avec Takeshi Kitano ; une enquête policière dans une milice de samouraïs, où les fiers guerriers de l’Empire du Soleil Levant étaient perturbés par la présence dans leurs ranges d’un jeune androgyne… Incorrigible ! 

 

Aux héros oubliés... Ted Post … Ted Post, un réalisateur professionnel de la télévision américaine, sachant finir le travail correctement et dans les temps. Post y signa parfois quelques petits bijoux, comme l’épisode Un Monde Différent dans la Twilight Zone (écrit par Richard Matheson), où un homme d’affaires découvre subitement que sa vie est une fiction télévisée, et qu’il n’est qu’un acteur. Un récit vertigineux, le personnage principal ne savant plus faire la différence entre la fiction et la réalité… Toujours à la télévision, Post réalisa plusieurs épisodes de la série western Rawhide qui lança la carrière du tout jeune Clint Eastwood. Revenu de son aventure italienne chez Sergio Leone, Mister Clint retrouva ce réalisateur qu’il appréciait pour son efficacité, dans l’excellent western Pendez-les Haut et Court. Un classique du genre, bien dans l’esprit de l’époque, doublé d’une dénonciation brutale de la « justice de l’Ouest » (lynchages expéditifs et necktie parties auxquelles la brave population assiste chaque dimanche en famille, comme à la messe), et où le grand Clint côtoie de belles trognes du genre : Pat Hingle, Bruce Dern, Ed Begley, Ben Johnson et un Dennis Hopper bien disjoncté. Grand succès pour Eastwood qui, quelques années après, rappela Post qui signera le second opus de la saga de Dirty Harry : Magnum Force. Là encore, une réalisation carrée de la part de Post permettant à Clint d’adoucir (un tout petit peu) son personnage face à un commando de policiers motards adeptes de la justice sans procès.

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… Gilbert Taylor, chef opérateur britannique pour le cinéma et la télévision, qui signa les cadrages et éclairages de nombreux films marquants, principalement des années 1950 à 1970. Collaborateur régulier des frères Roy et John Boulting et de Jack Lee Thompson, Taylor travailla aussi à ses débuts avec Jacques Tourneur (Circle of Danger / L’Enquête est close, 1951) et sur les effets spéciaux visuels des Briseurs de Barrage de Michael Anderson. Expérience particulièrement profitable quand, vingt ans plus tard, il travaillera à la photo d’un certain film de George Lucas, en 1977… Taylor s’était bâti une solide réputation de technicien très compétent, aussi à l’aise avec les tournages « lourds » et exigeants, qu’avec le style de prise de vues « libre » des années 1960 propice aux scènes tournées caméra à l’épaule, dans la rue et en décors naturels. Il signa ainsi les images de A Hard Day’s Night (Quatre Garçons dans le Vent), le film de Richard Lester interprété par les Beatles, pour enchaîner avec Docteur Folamour de Stanley Kubrick. Taylor s’entendit très bien avec Roman Polanski, obtenant des récompenses pour son travail sur Répulsion, Cul-de-Sac et MacBeth. A l’aise dans les univers du thriller et du fantastique, il travailla aussi notamment avec Alfred Hitchcock pour Frenzy, Richard Donner pour The Omen (La Malédiction) ou John Badham (le Dracula de 1979). Et bien sûr, Star Wars (Un Nouvel Espoir), une collaboration difficile avec Lucas, pour laquelle son expérience accumulée pour Les Briseurs de Barrage et chez Kubrick, fut des plus précieuses.

 

Aux héros oubliés... Luciano Vicenzoni

… Luciano Vincenzoni, un nom indissociable de l’histoire du cinéma italien des grandes années. Scénariste réputé, il travailla à ses débuts avec le producteur Dino de Laurentiis ou le cinéaste Pietro Germi (pour lequel il écrivit Séduite et abandonnée, ou Ces Messieurs Dames). Vincenzoni fut aussi le collaborateur régulier de Sergio Leone pour lequel il écrivit, ou co-signa, les scénarii d’Et pour quelques Dollars de plus, Le Bon, la Brute et le Truand et Giu La Testa (Il était une fois… la Révolution). Vincenzoni est passé par toutes les grandeurs et servitudes de son métier au fil de sa carrière, signant aussi bien les scripts de La Grande Guerre de Mario Monicelli, avec Vittorio Gassman, Alberto Sordi et Silvana Mangano, de Verdict d’André Cayatte avec Jean Gabin et Sophia Loren, que d’Orca de Michael Anderson ou Les Super-flics de Miami avec Terence Hill et Bud Spencer… Mais l’essentiel de sa filmographie fut concentrée sur l’Italie, où il travailla avec les grands réalisateurs de la péninsule : Dino Risi, Mauro Bolognini, Elio Pietri, Pasquale Festa Campanile… pour finir avec Malena de Giuseppe Tornatore, avec la sublime Monica Bellucci. 

 

Aux héros oubliés... Paul Walker

… Paul Walker, l’acteur des films Fast & Furious, dont la mort récente dans un accident automobile à 40 ans a ému Hollywood. Il est difficile, dans ces circonstances, de garder un oeil critique et objectif sur la carrière d’un comédien prématurément disparu ; hélas, malgré une belle gueule et un certain charisme, Walker n’avait pas su se détacher de l’étiquette d’ »action hero » de films souvent limités. Que les fans des Fast & Furious (six films au total) qui l’ont rendu célèbre me pardonnent cette remarque, mais il est difficile de trouver de l’intérêt pour ses prestations dans Timeline (Prisonniers du Temps) de Richard Donner, ratage d’un très bon roman de Michael Crichton, ou Into the Blue (Bleu d’Enfer), film d’action et de plongée sous-marine, dont le seul prétexte se trouve être Jessica Alba nageant en bikini… On retiendra quand même la présence solide de Paul Walker dans le thriller de John Dahl, Joy Ride (Une virée en enfer), très inspiré par Duel, et où il était poursuivi avec son frère par un routier de très méchante humeur. Et il joua sous la direction de Clint Eastwood dans Flags of our Fathers (Mémoires de nos Pères) le rôle de Hank Hansen, un des soldats oubliés d’Iwo Jima. Dommage que l’acteur n’ait cependant jamais vraiment réussi à sortir de l’ornière des films d’action…

 

Aux héros oubliés... Esther Williams

… Esther Williams, la « Sirène d’Hollywood » des années 1940-1950. Championne de natation dès ses quinze ans, elle rejoignit une troupe de spectacles nautiques et fut recrutée par un chercheur de talents de la MGM où elle devint une star grâce à Bathing Beauty (Le Bal des Sirènes, 1944) de George Sidney. Il faut bien le dire, la success story d’Esther Williams paraît aujourd’hui assez absurde, ses dons de comédienne étant franchement limités, et ses films bien désuets. Mais bon, qu’importe, elle était bien belle et radieuse dans ses maillots de bain (dont le une pièce, popularisé par ses soins), et particulièrement photogénique en vedette des ballets aquatiques démesurés créés par John Murray Anderson ou Busby Berkeley. Ces ballets justifiaient à eux seuls le prix du ticket, et ils furent si difficiles à tourner qu’elle y risqua plusieurs fois la noyade. Après le succès de perles comme La Première Sirène ou La Fille de Neptune, la désaffection rapide du public et l’échec de La Chérie de Jupiter causeront la résiliation de son contrat par la MGM, où on ne devait pas connaître le sens du mot « gratitude »"… 

 

Ludovic Fauchier.

En bref… THE WORLD’S END (Le Dernier Pub avant la Fin du Monde)

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The World’s End (Le dernier pub avant la fin du monde), d’Edgar Wright

Gary King (Simon Pegg) n’a jamais oublié la nuit du 20 juin 1990, passée à fêter la fin du lycée avec ses copains Andy, Oliver, Steven et Peter. Ils s’étaient lancés dans le « Golden Mile » (ou « Barathon« ) : la tournée des douze pubs de leur ville natale de Newton Haven. Complètement cuits, les cinq amis avaient abandonné avant d’arriver au bout, au World’s End… Vingt ans après, Gary n’a pas bougé d’un pouce, et s’est juré de finir son pari. Il retrouve Andy (Nick Frost), Oliver (Martin Freeman), Steven (Paddy Considine) et Peter (Eddie Marsan), tous rangés et responsables, et les convainc de revenir à Newton Haven. Les cinq quadragénaires sont loin de se douter que leurs retrouvailles imbibées vont sérieusement déraper d’une façon qu’ils n’auraient jamais pu prévoir…

 

En bref... THE WORLD'S END (Le Dernier Pub avant la Fin du Monde) dans Fiche et critique du film the-worlds-end

Bonjour chers amis neurotypiques ! On va s’y remettre après cette longue, longue interruption estivale…

Retour au blog, donc, avec ce très sympathique nouvel opus du duo Simon Pegg-Nick Frost, concluant la « trilogie du Cornetto » entamée avec Shaun of the Dead et continuée avec Hot Fuzz. Pour se rafraîchir la mémoire, rappelons que Pegg et Frost sont devenus, en l’espace d’une décennie, un duo comique de premier plan. Simon Pegg, le petit rouquin nerveux (ici teint en noir), et Nick Frost, le joufflu débonnaire, se firent connaître dans la série comique Spaced (Les Allumés), détournement référentiel et très britannique de la pop culture, qui leur fournira en 2004 l’inspiration de leur très réussi Shaun of the Dead. Mis en scène par leur ami Edgar Wright, Shaun revisitait les films de zombies à la George Romero en les déplaçant dans le paysage britannique, pour finir par un assaut apocalyptique (et bourré de gags) au milieu d’un pub ! Succès immédiat, et trois ans plus tard, Pegg, Frost et Wright récidivaient avec Hot Fuzz, hommage décomplexé aux « buddy movies » d’action à la Joel Silver / Michael Bay, toujours transposés dans la campagne anglaise. Nouvelle réussite pour un film survitaminé, bourré d’humour et de situations délirantes. Simon Pegg, devenu le chouchou de J.J. Abrams (Mission : Impossible III et Star Trek), a retrouvé Frost chez Steven Spielberg et Peter Jackson (Tintin coécrit par Wright, où ils incarnent les Dupondt) et dans le décevant Paul (non réalisé par Wright, ce qui explique sans doute bien des choses) ; les deux camarades retrouvent Wright (parti en solo réaliser Scott Pilgrim, et travaillant sur Ant-Man pour Marvel) pour boucler leur trilogie en revisitant à leur façon les films sur la Fin du Monde, devenus monnaie courante ces derniers temps. Ils sont rejoints pour la circonstance par d’excellents comédiens venus se mêler à leurs délires : deux habitués des seconds rôles du cinéma britannique et américain, Eddie Marsan (Sherlock Holmes) et Paddy Considine (In America). Sans oublier Bilbo Baggins en personne, Martin Freeman, parfaitement à son aise dans la comédie pince-sans-tire. Sont également de la partie Rosamund Pike (très loin ici de la méchante Bond Girl de Meurs un Autre Jour) et Pierce Brosnan, venu nous rappeler que, chez Frost et Pegg, les anciens agents 007 ne sont pas ce qu’ils semblent être. Revoir Timothy Dalton dans Hot Fuzz….

Il faut bien admettre qu’après les réussites précédentes du trio, The World’s End laisse un petit arrière-goût d’inachevé… Le film reste suffisamment drôle et enlevé pour passer un bon moment, mais on devine une légère baisse d’inspiration dans l’écriture. Il faut dire que le script fait un grand écart permanent entre deux genres de films très dissemblables : d’un côté, le récit d’invasion science-fictionnelle, de l’autre une comédie « alcoolisée » sur les désillusions adultes de cinq ex-copains ; la rupture de ton permanente entre le rire et l’inquiétude tente de retrouver l’étincelle de Shaun (jusqu’à faire du sacro-saint pub le cadre principal de l’action) sans y parvenir tout à fait. Les comédiens, heureusement, s’entendent à merveille et restent crédibles ; dans la première partie, ils nous offrent un régal de comédie dramatique, entre quatre adultes « pépères » et responsables, embrouillés en permanence par leur ex-copain toujours immature. Il est amusant d’ailleurs de constater que les rôles s’inversent : alors que jusqu’ici Pegg jouait le type « sérieux », relativement responsable, et Frost était le clown de service, éternel ado attardé, c’est désormais Frost qui joue l’adulte et Pegg le gamin irresponsable. Lorsque vient la fameuse invasion, le film part totalement en vrille sans trop de finesse, mais heureusement, l’humour et les références font passer la pilule. On pense beaucoup aux Femmes de Stepford, aux Body Snatchers et à John Carpenter (notamment They Live et The Thing, détourné le temps d’une savoureuse séquence de suspicion généralisée)… Wright, Pegg et leurs camarades ne peuvent s’empêcher de rajouter à leur film de fin du monde des moments complètement absurdes, comme ces bastons collectives à la Jackie Chan / Sammo Hung, une confrontation science-fictionnelle illustrant un peu lourdement la métaphore du passage à l’âge adulte (représenté ici sous forme de « conformisme alien » à la They Live), ou ce final narratif à la Mad Max qui semble venir d’un autre film n’ayant rien à voir avec le début de l’histoire…

On l’aura compris, The World’s End pratique l’enchaînement de ruptures de ton de façon tellement frénétique et intensive qu’il perd une partie de son capital sympathie initial. Pas aussi maîtrisé que Shaun of the Dead ou inspiré que Hot Fuzz, il est heureusement sauvé par sa bande de copains, ses idées absurdes et ses moments joyeusement imbibés. Et il semble clairement marquer la tournée de séparation d’une bande de trublions, célébrée dans de généreuses pintes de bière. Burp.

 

Ludovic Fauchier of the Dead.

Blockbusters de l’été, le bilan

Bonjour, chers amis neurotypiques !

Après un bon break estival, histoire de recharger mes batteries passablement vidées d’une part par la canicule et d’autre part par l’abécédaire, on fait une petite remise en jambes en mode « light »… La saison estivale est, comme chaque année, synonyme de blockbusters explosifs ; on a été particulièrement gâtés : vaisseaux spatiaux, zombies, super-héros, robots, monstres géants, ninjas, pistoleros et indiens complètement barrés !

Voici donc une petite revue de détail rapide pour vous permettre d’y voir plus clair.

Blockbusters de l'été, le bilan dans Fiche et critique du film star-trek-into-darkness

STAR TREK INTO DARKNESS, de J.J. Abrams

Le roublard J.J. Abrams rempile avec un solide second opus de la nouvelle saga « trekkienne », désormais plus portée sur l’action et les cliffhangers que sur les thèmes philosophiques et scientifiques de l’univers traditionnel Trek. Géré sans temps mort, le film se laisse voir ; c’est un habile remaniement / reboot de Star Trek II La Colère de Khan, le film préféré des fans de la saga originale. On donnera surtout un très bon point pour Benedict Cumberbatch, brillantissime Sherlock de la BBC, et qui campe ici un adversaire particulièrement retors pour le capitaine Kirk et ses amis. Et on constetera qu’Abrams, plutôt qu’un auteur, est avant tout un imitateur de « l’école Lucas-Spielberg » du début des années 1980, comme en témoignent ces références constantes à Indiana Jones (la première séquence), et Star Wars. Références toutes trouvées pour celui qui va poursuivre la saga imaginée par Lucas… et ainsi « passer à l’ennemi » d’un univers de science-fiction à un autre !

 

man-of-steel-02 dans Infos en bref

MAN OF STEEL, de Zack Snyder

D’un côté, Zack Snyder, le réalisateur (controversé) de 300 et Watchmen, doué pour soigner le visuel de ses films, et de l’autre l’équipe gagnante de la trilogie Dark Knight : le scénariste David Goyer, les producteurs Charles Roven et Emma Thomas, le compositeur Hans Zimmer (signant ici une nouvelle partition épique à souhait), et le maître d’oeuvre Christopher Nolan, crédité producteur exécutif et co-auteur de l’histoire originale de cette nouvelle version de Superman. Plutôt une bonne association, le film, s’inscrivant dans un contexte bien différent du classique de Richard Donner, fait oublier le ratage du Superman Returns de Bryan Singer. Ce nouveau film est une relecture de l’histoire des origines de l’Homme d’Acier intelligemment menée, capable de livrer des scènes visuellement stupéfiante (le prologue sur Krypton), et d’éclaircir la personnalité plus complexe, marginale, de Superman, très bien incarné par Henry Cavill. Tout ceci étant livré avec une pléthore de plans iconiques (le point fort de Snyder) et de combats surhumains, même si le film aurait gagné à être raccourci de quelques minutes (une surcharge de destruction d’immeubles…). L’expérience est somme toute plaisante, malgré un léger malaise de voir le « gentil » Superman oeuvrer en allié de l’US Army et briser la nuque de son ennemi… Autre bon point du film : un casting intelligent ; mentions spéciales à Kevin Costner et Amy Adams. Un bon nouveau départ pour « Supes » avant le film annoncé de Superman/Batman (ou Batman/Superman ?).

 

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WORLD WAR Z, de Marc Forster

Hmm… Adapter le roman de Max Brooks (fils de Mel Brooks et Anne Bancroft) était-il une si bonne idée ? Au vu du traitement effectué, on peut rester sceptique devant ce World War Z qui fait l’effet d’un ratage fascinant. Un tournage très perturbé par de nombreux problèmes de production trop vite expédiés (on devine la ré-écriture en catastrophe du scénario à chaque séquence) affecte un film bancal, dans des passages expédiés à la va-comme-je-te-pousse, avec la réduction drastique de rôles importants, comme cet agent de la CIA joué par David Morse qui disparaît sans raison valable. Dommage, car Marc Forster (bien plus à son aise sur des films intimistes comme Les Cerfs-volants de Kaboul ou Neverland) pouvait livrer un film démentiel, si on lui avait laissé les mains libres. Il reste quelques séquences marquantes pour faire passer la pilule amère : la première attaque dans les rues de Philadelphie, les scènes où les zombies assiègent un mur fortifié dans une ambiance entre Starship Troopers et La Chute du Faucon Noir… Des zombies malheureusement très propres sur eux, tenus par les lois du studio de ne pas faire d’excès gore, et qui se contentent de mordiller leurs victimes hors champ et de claquer les dents pour faire peur. Les aficionados du genre, eux, grinceront des leurs… Rajoutons à celà que la conversion du film en 3D est inutile, et rend nombre de séquences illisibles. Quant à l’ami Brad Pitt, voulant sans doute suivre ses collègues Tom Cruise ou Will Smith dans un « film de fin du monde », il semble ici en pilotage automatique, se contentant d’aller d’un point A à un point B sans grande conviction. Une déception.

 

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PACIFIC RIM, de Guillermo Del Toro

Un pied « monstre » ! Guillermo Del Toro revient en très grande forme après une longue absence de cinq ans, depuis Hellboy II. Après les énormes problèmes de production l’ayant empêché de réaliser Les Montagnes Hallucinées d’après Lovecraft, et après la mauvaise expérience personnelle du Hobbit repris par Peter Jackson, le cinéaste mexicain signe son retour en force : un  »blockbuster d’auteur » qui, sous l’apparente simplicité du propos (d’une part des robots venus de l’animation japonais, de l’autre un hommage aux kaijû eigas, les films de monstres japonais), récèle quelques petits trésors d’ingéniosité. D’une part, le film est prodigue en scènes de combats démentielles, avec ses titans s’affrontant parmi les buildings à coups de pétroliers transformés en battes de base-ball ; le tout, filmé avec une élégance formelle indéniable (Del Toro reconnaît s’être inspiré des peintures de Francisco Goya pour créer l’ambiance visuelle, et joue à merveille des effets d’échelle magnifiés par la 3D), envoie hors du ring les Transformers de Michael Bay et son montage hystérique. La comparaison est malvenue d’ailleurs, puisque le film de Del Toro a beaucoup plus de coeur, et traite intelligemment des rapports humains entre les pilotes des robots, sous le couvert d’un film d’action démesuré, qui malheureusement n’a pas intéressé le public américain. Dommage pour eux, car le film trouve de belles idées de mise en scène (dont celle du pont neural, qui permet aux pilotes de partager leurs souvenirs, donnant la plus belle scène du film) tout en procurant un plaisir « geek » assumé avec ses hordes de monstres échappés du bestiaire à la Godzilla. Et en plus, il y a Ron Perlman !

 

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WOLVERINE : LE COMBAT DE L’IMMORTEL, de James Mangold

Retrouvailles musclées avec le mutant griffu vedette de l’univers Marvel, pour une aventure solo séparée des films de la franchise X-Men (enfin, pas tout à fait séparée, si vous êtes restés après le générique de fin…) ; l’occasion de revoir toujours avec plaisir Hugh Jackman en pleine forme, dans le rôle qui l’a révélé il y a treize ans. Wolverine se retrouve donc embarqué dans une sale histoire liée à son passé, au Japon, pris dans une guerre entre diverses factions de yakuzas et de ninjas. Bonne idée, le film est confié à James Mangold (Walk the Line, CopLand, 3h10 pour Yuma), solide cinéaste moins féru de comics que de westerns classiques et de films de samouraïs. On ne sera donc pas étonnés de le voir citer en référence aussi bien Josey Wales Hors-la-loi (jouant sur la ressemblance physique évidente de Jackman avec le Clint Eastwood des seventies) ou Le Château de l’Araignée de Kurosawa (la superbe scène où Wolvie, combattant dans une rue enneigée, est transpercé de flèches et de chaînes). Mangold ne se contente pas d’emballer des scènes d’action très bien menées (le combat sur le train), il est aussi capable d’emmener le film dans des directions inattendues : comme cette scène d’intro impressionnante, évoquant Le Pont de la Rivière Kwaï et Empire du Soleil, ou les scènes psychologiques crédibles entre Wolverine et son nouvel amour Mariko. Voilà qui compense les passages obligés « comics », moins convaincants, du grand finale. Malgré ses faiblesses, et un manque relatif de charisme des bad guys, ce film-là de Wolverine est nettement plus réussi et intense que celui de ses origines, sorti en 2009. Tout cela est de bon augure avant le retour de Wolvie dans X-Men Days of Future Past de Bryan Singer, pour l’an prochain. 

 

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THE LONE RANGER, de Gore Verbinski

Etrange, quand même, cette propension du public américain à dédaigner les blockbusters les plus réussis cette année… Après Pacific Rim, c’est au tour de Lone Ranger, conçu par la fine équipe des Pirates des Caraïbes, de s’être méchamment « planté » au box-office US. Lequel est pour le moins en perdition depuis quelque temps, malmené par la concurrence du téléchargement sur Internet et d’une alarmante flambée des tickets. Quoi qu’il en soit, Lone Ranger s’avère une réussite à mettre sur le compte de Gore Verbinski, qui, après le jubilatoire Rango, retrouve Johnny Depp dans un western complètement fou. Bourré de références à John Ford (The Searchers et Liberty Valance en tête), Sam Peckinpah (les presbytériens de La Horde Sauvage chantant le même cantique) et évidemment Sergio Leone, le film est un pur plaisir, ayant gardé des Pirates ses trouvailles surréalistes, sans ses lourdeurs. L’alchimie entre le jeune Armie Hammer (le « jumeau » de Social Network, revu dans J. Edgar) et un Johnny Depp une fois de plus irrésistible, fonctionne très bien. Jouant de ses origines indiennes, Depp s’amuse et nous amuse dans un numéro digne de Buster Keaton, d’un stoïcisme absolu même en toute circonstance (surtout quand il nourrit son corbeau…). Verbinski et ses scénaristes osent même aller là où ne les attendait pas ; outre des gags surréalistes en rafale (les lapins carnivores !!), le film affiche une cruauté « léonienne » affirmée (le méchant arrache et mange le coeur du frère du Ranger, sous ses yeux !) et des références historiques rappelant aussi les aspects moins glorieux de la Conquête de l’Ouest : massacres des tribus indiennes, prostitution et exploitation sans scrupules des ouvriers du chemin de fer. Ajoutez à celà une construction narrative astucieuse (le récit, dépendant du point de vue d’un vieil Indien aux souvenirs passablement « défectueux », est constamment remis en cause par un gamin devenant la voix du public) et une mise en scène d’une inventivité permanente (la poursuite finale, magistralement élaborée, digne de Keaton, de Spielberg et Zemeckis), et vous aurez un énorme plaisir estival en résultat. Alors, qu’est-ce qu’on dit ? Merci Verbinski !

 

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ELYSIUM, de Neill Blomkamp

Un postulat de science-fiction intéressant sert de point de départ à ce nouveau film du jeune réalisateur sud-africain de District 9, avec lequel il partage évidemment nombre de points communs thématiques et esthétiques : le même intérêt pour une SF traitant de la violence sociale (le racisme dans District 9, le déséquilibre entre riches et pauvres ici), et dont les townships et bidonvilles fournissent le cadre inhabituel d’un futur sale, violent et désespéré. Et comme dans District 9, un pauvre type ordinaire va subir une mutation inattendue et se transformer littéralement en machine de guerre pour malmener les profiteurs. Blomkamp se retrouve ici aux commandes d’une production plus ambitieuse, avec de surcroît une star mondiale en la présence efficace d’un Matt Damon au crâne rasé. Damon est ici entraîné malgré lui dans une révolte des miséreux de LA contre les richissimes habitants de la station spatiale Elysium, avec à leur tête Jodie Foster en ministre « bushiste » déterminée à ne laisser personne souiller son Meilleur des Mondes… Le résultat est intéressant, mais inégal ; le film est visuellement étonnant, partagé entre ses deux univers : le monde des super-riches évoquant la station spatiale immaculée de l’inamovible 2001 : L’Odyssée de l’Espace, celui des pauvres rappelant Soleil Vert et ses millions de SDF entassés dans des bindovilles aux pieds des demeures de l’élite. Les robots, policiers fonctionnaires zélés, se chargent du « sale boulot » et rendent la vie infernale aux humains bloqués sur Terre ; la vision d’un futur faisant écho aux problèmes actuels de la société américaine ravagée par le libéralisme effréné, condamnée notamment faute de soins accessibles et livrée à la violence, est finalement à peine exagérée. Tant qu’il reste sur cet aspect social, Elysium est très bon… Malheureusement, loi des studios oblige, le film rentre après cela dans des sentiers plus balisés : poursuites, explosions et fusillades à gogo, tandis que le héros s’en ira comme il se doit accomplir un destin sacrificiel bien trop prévisible. Dommage, donc, que le film n’arrive pas totalement au bout de ses ambitions.

 

Verdict final ? Le podium des films d’été est le suivant. Médaille de bronze pour James Mangold et Wolverine ; médaille d’argent pour Guillermo Del Toro et Pacific Rim ; et médaille d’or pour Gore Verbinski et Lone Ranger.

 

Ludovic Fauchier, back in business.

 

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